Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

            rosalie                             Carl Steuben : Les cents jours.



             Nicolas Chauvin et la     naissance du chauvinisme.  (Essai)

                                                           
  
  Qui était ce Nicolas Chauvin dont le nom servit de saint patron aux chauvins et au chauvinisme, maladies nationales et même internationales ? En tout état de cause si la Révolution n'avait pas substitué au royaume la notion de patrie et aux sujets (du roi) l'idée de nation, le chauvinisme n'aurait peut-être pas existé, au moins avec l'intensité qu'on lui connait. Pas une rencontre sportive, nationale ou internationale sans chauvins dans les tribunes et chauvinisme dans les médias, c'est la règle. Avec l'appui de Gérard de Puymège auteur de la thèse "Chauvin, le soldat-laboureur. Contribution à l'étude des nationalismes" aux éditions Gallimard pour les recherches de terrain, nous allons tenter d’apporter une réponse sur l'individu et symbole Chauvin, et le débusquer là où il sévit.
  C’est Jacques Arago (1790-1855), littérateur et frère du savant François Arago qui, le premier, introduisit officiellement Nicolas Chauvin dans un article sur le chauvinisme page 374 du Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture -véritable encyclopédie du savoir mondain-, dirigée par M. W. Duckett, à Paris 1845 (voir page suivante le texte complet). Après avoir développé ce que l'on entendait par chauvinisme à travers un exalté et ridicule soldat Chauvin voici le paragraphe qui termine l'article, paragraphe qui introduit plus nettement et qui donne vie à notre personnage : "Un renseignement précis nous arrive des archives de la guerre : Nicolas Chauvin, celui-là même qui a francisé le nom est né à Rochefort. Soldat à dix-huit ans, il a fait toutes les campagnes, 17 blessures, toutes par devant, 3 doigts amputés, une épaule fracturée, front horriblement mutilé, un sabre d'honneur, un ruban rouge, deux cents francs de pension, voila le vieux grognard qui se repose au soleil de son pays, en attendant qu'une croix de bois protège sa tombe... Le chauvinisme ne pouvait avoir un plus noble patron."
   La phrase concernant le "renseignement précis qui arrive des archives de la guerre" fait penser à un canular. Comme on le verra, les archives en question ne possèdent aucun document sur ce "prestigieux" soldat. Le terme "francisé" sous-entendrait que "chauvinisme" serait d'origine étrangère, Arago, pour franciser, et exploiter l'expression, va lui donner un héros tutélaire humain et français, ce sera Nicolas Chauvin, patriote et cocardier bombardé "patron du chauvinisme". Le nom de Chauvin, outre qu'il est courant, apparait notamment en 1821 dans le vaudeville Les Moissonneurs de la Beauce ou le Soldat Laboureur de Francis-Brazier et Dumersan. C'
est aussi en 1831 un personnage du vaudeville patriotique et chanté "La Cocarde Tricolore" de Th et H Coignard qui lui donnent Jean pour prénom. L'histoire se passe en Algérie, durant la conquête militaire de 1830 dans laquelle Chauvin se plaint, en bon troufion, de la mauvaise nourriture et ainsi d'avoir mangé du chameau corrompu. Le prénom Nicolas, attribué à Chauvin par Arago, fait référence probablement à Napoléon dont c'était le surnom donné par les royalistes du midi; le "N" n'y est pas non plus étranger. Donc le terme "chauvinisme " existait avant l'introduction de notre Nicolas Chauvin, terme forgé à partir des pièces de théâtre patriotiques fort prisée du public de l'époque qui mettaient en scène notre héros.
  L'historien Debidour,(1847-1917), Inspecteur Général de l'instruction publique, dans la Grande Encyclopédie, Inventaire Raisonné des Sciences, des Lettres et des Arts par une société de savants et de gens de lettre (1886-1902) reprend en partie l'article d'Arago et ajoute de son cru après le paragraphe cité plus haut : "...L'exaltation naïve de son patriotisme et de son admiration pour l'Empereur l'avait, non moins que sa valeur, rendu célèbre dans toute l'armée. On souriait un peu de ce vieux brave. Plus tard on le chansonna et le public, inventant le mot de chauvinisme, prit l'habitude de désigner sous ce nom, l'exagération sincère et parfois plaisante du sentiment français à laquelle se laissaient aller nos anciens soldats." Nous voici mieux renseigné : Chauvin aurait acquis sa réputation dans les armées de Napoléon et y serait devenu une légende. Le tableau de Carl Steuben "Les cents jours" ( ci-dessus) montre bien l'adoration quasi religieuses des soldats du 5° de ligne devant l'ex empereur retour de l'ile d'Elbe. 
   Sous la plume du dessinateur Charlet (1792-1845), le conscrit Chauvin devient une sorte de héros en négatif, symbole de la naïveté paysanne. À cette époque la conscription durait 8 ans et un homme sur deux était exempté. Rien d'étonnant à ce que ceux qui étaient pris passent pour des naïfs... qui se dégrossissaient ensuite au fil de ces huit années. On attribue aussi à un certain Chauvin des "Oeuvres poétiques" grivoises et populistes parues en 1825 et des poèmes signés J-B Chauvin en 1836. 
  Revenons au théâtre, Chauvin y incarne tantôt le troufion qui ne songe qu'à prendre du bon temps, tantôt l'ancien à qui on ne la fait plus, voire le vieux soldat moralisateur et exalté ; ou encore le démobilisé redevenu laboureur qui se laisse aller aux regrets des bons moments passés sous les drapeaux, heureux temps où il courait les filles et faisait la guerre. Tout se passe comme si le public se partageait entre l'adulation pour le guerrier et patriote Chauvin et le mépris moqueur pour les exploits du troufion Chauvin. C'est l'époque des conquêtes en Afrique du Nord et il y a alors les "pour" et il y a les "contre". 
Ci dessus Le grognard de Charlet.
   Le journaliste et écrivain Jules Clarétie (1840-1913) 
qui ne manquait pas d'imagination, dans le journal "Le Temps", -article cité par de Puymège-, rapporte que : "Chauvin retraité, revint à Rochefort et fut alors suisse à la préfecture maritime. Pendant le court séjour que Napoléon fit à Rochefort avant de s'embarquer à l'île d'Aix pour Sainte-Hélène, Chauvin ne voulut point quitter la chambre où couchait son maître. Le départ de l'Empereur et le retour du drapeau blanc le mirent dans un état d'exaltation extrême. Il emporta chez lui un vieux pavillon tricolore et s'en fit une paire de draps. Plus grognard que jamais Chauvin murmurait : je crèverais dedans, et il tint parole". Clarétie prétend s'être inspiré du Bulletin de la Société Géographique de Rochefort (1) dans lequel le docteur Gaulard, souhaitait qu'une rue de cette ville portât le nom de Nicolas Chauvin. (Ce qui sera fait le 21 avril 1981 (2)). Nous étions alors à la veille de la Grande Guerre et le patriotique Chauvin revenait à la mode. Notons aussi que sa biographie s'étoffe avec le temps. Et pour les besoins du moment.
  Alphonse Daudet dans les Contes du lundi- La mort de Chauvin- 1873, le décrit ainsi : "Grand, grisonnant, le visage enflammé, le nez en bec de buse, des yeux ronds toujours en colère, qui ne se faisaient aimables que pour le monsieur décoré du coin ; le front bas, étroit, obstiné, un de ces fronts où la même pensée travaillant sans cesse a fini par creuser une seule ride très profonde, quelque chose dans la tournure de bonasse et de ratapoil, par-dessus tout, la terrible façon dont il roulait les r en parlant de la "Frrance" et du "drapeau frrançais"... Je me dis : Voilà Chauvin !"...
   Le Chauvin du conte de Daudet meurt le 23 mai 1871 pendant la Commune de Paris, pris entre le feu des soldats versaillais et celui des insurgés. Calculons : Si Chauvin s'est engagé à 18 ans, mettons à la prise du pouvoir par Napoléon en 1799, au départ de Napoléon pour Sainte-Hélène en 1815 il a 34 ans et se trouve bien jeune pour être le retraité de Clarétie et de Gaulard ; à sa mort (d'après Daudet) le 23 mai 1871 il a 90 ans, un âge respectable qui dispense de courir sur les barricades. La ville de Rochefort, possède-t-elle les preuves tangibles de sa naissance ? Gérard de Puymège nous a évité de remuer la paperasse aussi bien à Rochefort qu'aux archives des armées où un tel brave n'a pu que laisser d'abondantes traces. Ce ne sont pas les Chauvin héroïques qui manquent, mais aucun ne correspond à la description physique d'Arago, blessures comprises et rien en ce qui concerne la naissance de Nicolas Chauvin, nous dit de Puymège, dans les paroissiaux et états civils de Rochefort, La Rochelle et les environs. On peut mentionner néanmoins, à partir des archives militaires :
    - Pierre Chauvin, déserteur le 19 floréal an 12 ;
   - Michel-Georges Chauvin, imprimeur, 23 ans, enrôlé le 11/3/1793 à Rochefort (ne laisse aucun souvenir particulier de sa bravoure) ;
   - Jacques Chauvin, natif de Saint-Crespin (Charente maritime), 19 ans, enrôlé le 15/05/1793 (pas plus que le précédent il ne laisse une trace quelconque de sa bravoure) ;
   - Un Nicolas Chauvin décéde à Rochefort le 9/05/1818. Il est aspirant canonnier dans l'artillerie de marine, mais n'a que 23 ans et se trouverait trop jeune pour avoir été grognard. 
  - Par contre, à Saint Denis d'Oléron (Charente maritime), depuis 1815, le plus glorieux des Chauvin, Pierre, capitaine d'infanterie, est à la retraite. Il est né le 21/08/1774 à Berneuil (Charente maritime), entre Saintes et Pons. Membre de la légion d'honneur, il décède le 24/06/1856. Soldat à 18 ans en octobre 1792, Caporal le 20/12/1792, Sergent à la 30° demi-brigade d'infanterie légère en 1801, Sergent-major en 1803, il participe aux campagnes de 1793 et 1794, puis en Italie et en Espagne. 
Capitaine en 1809, il est, à ce moment-là, prisonnier de guerre en Espagne. En 1815 il est dans l'Armée du nord, au 72° régiment de ligne. Blessé 3 fois, en 1799 à la partie postérieure de la fesse droite, en 1800 au pied gauche et en 1808 au bras gauche. Il est mis à la retraite à  41 ans, en 1815 pour cause de "gène dans les mouvements". Coïncidence, c'est en 1815 que l'épopée napoléonienne prend fin. Rien ne permet de dire qu'il fut ardent Bonapartiste et les archives militaires ne portent pas trace, ce qui est normal, d'une attitude particulièrement "chauvine" et exaltée. Sa sœur en réclamant au ministère de la guerre ses états de services en janvier 1879, ne fait pas mention de son état de héros national supposé. Cependant en tant que soldat glorieux de l'épopée napoléonienne il aurait pu inspirer Arago qui lui aurait collé le prénom ironique, à l'époque, de Nicolas.
    - Un Chauvin, piqueur de Napoléon 1er, passa avec lui par Rochefort mais ne figure pas parmi les soldat héroïques. Ce Chauvin, selon de Puymège, s'il fut assez proche de l'empereur, ne fut tout de même que son maître d'écurie.
  - Il y eut d'autres héroïques Chauvin dans d’autres départements, dont l'un, né à Falaise, se suicidera à Paris en 1806. Un Régis Chauvin né à Curas (Ardèche) en 1769, engagé à 18 ans, 17 campagnes, caporal le 2/06/1792 pourrait faire l’affaire mais les dates ne coincident pas et il n’est pas natif de Rochefort. Pensionné, Légion d'honneur, il aurait appartenu à la garde impériale et serait mort à Vaugirard en 1838. Ce qui en fait un model honorable pour les vaudevilles et pour Arago lequel pourrait avoir fabriqué son héros à partir de différents personnages.
   Les Rochefortais, dans Trois siècles en Images (édit. 1983) de l'histoire de leur ville, page 36 du tome 2, dans un article intitulé : "Rochefort, berceau du chauvinisme", mentionnent cet étrange et impalpable concitoyen. On y cite une historiette où le malheureux Chauvin aurait présenté les armes au carrosse vide de l'empereur, lors de son départ pour l'exil, le 8 juillet 1815. Comme une star harcelée par ses fans, Napoléon se serait éclipsé discrètement par une autre porte et dans une autre voiture. Chauvin aurait fait un drap du drapeau français en souhaitant qu'il lui serve de linceul. De Puymège, dans sa thèse citée, écrit qu'il existe un dossier ouvert, aux archives militaires, au nom de Nicolas Chauvin. Il contient 3 pièces :
  - Une demande de renseignements émanant de l'attaché militaire français en poste à Washington en décembre 1976 qui précise : né à Rochefort, 17 blessures etc ;
  - Une seconde demande, plus insistante de ce même attaché, en février 1977 ;
 - Une photocopie de l'article du Larousse du XXème siècle édition 1929, 2ème tome sur le mot Chauvin qui reprend presque mot pour mot le texte d'Arago cité plus haut : 
Nicolas Chauvin, né à Rochefort, qui reçut 17 blessures, fut gratifié d'un sabre d'honneur, du ruban rouge et de 200 francs de pension, et se fit toujours remarquer dans les camps par une telle naïveté et une telle exagération dans ses sentiments que ses camarades finirent par le tourner en ridicule. Son nom devint celui d'un type que le théâtre popularisa
   Sur chacune des deux premières pièces, l'archiviste à noté : Rien. Malgré ses recherches, Gérard de Puymège, lui non plus n'a pu découvrir les preuves de la naissance à Rochefort du grognard Nicolas Chauvin, pas même celles de son existence en tant que héros national n'importe où en France. Un personnage pourtant cité dans des documents dignes de foi et que l'on taxerait d'irréfutables, ce qui montre la désinvolture avec laquelle l'information se propageait au 19ème siècle ; point n'était besoin d'Internet (3).
  S'agit-il d'un mythe en cours de formation ? Au sens où Roland Barthes (Mythologies) le définit "comme un système de communication, un message", "une parole choisie par l'histoire". Ou encore selon Mircea Eliade : "parce qu'ils (les mythes) renouvellent une communion, parce qu'ils ont été consacrés à l'origine par des dieux, des ancêtres ou des héros(in Le Sacré et le Profane). Chauvin deviendrait alors, dans un temps indéterminé et lointain ce que sont devenus Vercingétorix, Jeanne d'Arc, Roland neveu de Charlemagne, Guillaume Tell, Till l'Espiègle Etc.
 Autant de héros que le pays appelle à la rescousse comme modèles pour "cimenter l'union sacrée". Il ne lui manque que son chantre, un Michelet, un Joinville, ou un Turoldus (de la Chanson de Roland), qui traduise des faits succints en exploits qui se dérouleraient au temps jadis, quand les laboureurs formaient le gros de la troupe et que, suivant l'exemple du romain Cincinnatus, ils quittaient les travaux de la ferme pour voler au secours de la patrie. Ce que traduisait en 1854 le Colonel Ambert : « Ce qu’il y a de plus grand, de plus beau, de plus digne d’admiration dans nos sociétés moderne c’est certainement le paysan transformé par la loi en soldat d’infanterie. » Car on le voit bien, c'est toujours Chauvin, ou plutôt ceux qui se réclament de lui aujourd'hui, qui trouvent les mots les plus justes pour rassembler et unir les forces du nationalisme que ce soit à l'occasion d'une guerre, d'une bataille économique ou dans ces lieux de conflits exacerbés que sont les compétitions sportives ou politiques. Il est aussi objet de dérision. Illustrant cette alternance glorification-mépris, Alphonse Daudet (les Contes du lundi), après s'être senti plusieurs fois exaspéré par son attitude fanfaronne dira, parlant du siège de Paris : "Sans Chauvin, Paris n'aurait pas tenu huit jours. Puis à la fin de son texte : C'était le dernier Français." 
 

 à suivre,
     
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