Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                                 Partageons nos plaisirs, j'écris vous me lisez.  
                          Mémoires des autres guerres.  
 
                          Un après-midi plutôt chaud. (suite)


   
 Il est maintenant presque six heures du soir. Le diacre a fait avancer une camionnette sur la place, devant chez Claude. Chacun s'est armé, comme il l'a pu. Le plus souvent de ce lourd bâton ferré et sculpté, épais comme mon poignet, qui nous sert à marcher en montagne et dont on hérite de père en fils. Les femmes, et ceux qui n'ont pas de bâton, ont une fourche à foin aux dents d'acier ou une serpette ou une hachette à fagots. Des hommes, une dizaine, ont décroché les lourds fléaux qui servaient jadis à battre le blé et que l'on conserve en souvenir, dans les granges, près des fouets de rouliers en cormier et des colliers de chevaux. Moi, j'ai eu droit au bâton de mon père tandis qu'il s'est emparé d'un fléau aussi haut que lui dont le battoir est luisant, poli par un siècle peut-être de battage. Avant que n'arrivent ici les moissonneuses-batteuses, en tout cas. Il est tout fier et heureux de montrer aux autres cette antiquité bien conservée. Comme s'il avait prévu, il y a longtemps, de l'utiliser un jour pour effrayer les miliciens. On s'est tous retrouvés devant la maison de Claude, autour de sa porte.
   - On va les faire sortir, annonce le diacre d'un air entendu. Ils ne se méfieront pas quand ils verront la camionnette. Quand ils seront sur le seuil, entourez-les, faites-vous menaçants, j'exigerai alors qu'ils nous disent où sont cachés les percuteurs.
   Le premier à sortir, naturellement, est le bigleux. Il a un sursaut de joie en découvrant la camionnette, puis il fronce les sourcils d'inquiétude en nous voyant. Les autres miliciens suivent, requinqués apparemment, et presque propres, portant le paralysé sur sa civière. Le diacre réclame les percuteurs. Le bigleux hausse les épaules. Le diacre insiste et le prend au collet. Le bigleux se défend et repousse le diacre qui tombe dans la foule. Des cris scandalisés et des injures s'élèvent.

    Qui a lancé le premier son fléau ? Un battoir est monté dans le ciel, puis est descendu en sifflant. Dans le même mouvement, comme cela se pratiquait il y a longtemps sur les aires de battage, il est remonté, puis il est retombé et remonté... D'autres fléaux se sont joints au premier, l'un descendant, l'autre montant. En cadence, comme les rayons d'une roue tournant dans le soleil ; très vite ils se sont teintés de rouge. Quand ils retombent, on entend craquer les os et le sang jaillit, éclabousse les spectateurs qui ne bougent pourtant pas. Seuls les fléaux ont une vie, qui montent et descendent dans un rythme parfait.
    La petite foule, immobile et muette, observe, hypnotisée par le jeu des fléaux, ainsi qu'on pouvait les voir dans le temps, avant que les moissonneuses-batteuses n'arrivent. Infatigables, les hommes frappent des gerbes de chair, des épis de sang, sans un regard autour d'eux, appliqués et comme hors du monde. Et les battoirs, dans leur course, tournent comme une roue sanglante, au-dessus de leur tête. Les miliciens ont crié bien sûr, supplié même, au nom de leurs mères et de leurs gosses, ont montré des photos, ont cherché à se protéger. Je n'ai rien vu, rien entendu. Je n'ai gardé dans l'oeil et dans l'oreille, que les battoirs qui sifflaient en tournant. Quand fatigués et presque à la nuit, les battoirs s'arrêtèrent, ce n'était sur le sol, qu'un magma de toile d'uniforme et de chairs. Le sang avait giclé sur nos pantalons, jusqu'à nos ceintures. Des débris d'os, de cuir chevelu étaient éparpillés sur le sol, mélangés à des choses blanches et palpitantes comme des fleurs de cerisiers ou des flocons de neige. Alors le diacre a demandé que l'on jette une couverture sur eux.
    Et moi, et moi qui pleurais malgré moi, que l'on bousculait, qui écrasait de ses grosses chaussures ces fleurs blanches, qui piétinait dans le sang. Et moi, je me disais que c'était la deuxième fois que je voyais des cadavres en vraiment peu de temps. De toutes mes forces j'aurais voulu les revoir vivants, tous, oh oui, comme avant, Mariette, les Chardavoine et même les miliciens, parce que la mort c'est certainement ce qu'il y a de plus moche au monde.

Jean-Bernard Papi©     

à suivre,