Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                                 Partageons nos plaisirs, j'écris vous me lisez.  

                                      Mémoires des autres guerres.  
 


                                             L'hélicon.

 Dessin Dominique Peyraud 
 




  - Pour jouer de l'hélicon, faut être con ! affirme régulièrement Merlot le clarinettiste. Mon voisin dans la fanfare du régiment. Il a raison, je le sais depuis toujours que je ne suis pas intelligent. J'avais été choisi parce que j'étais grand et costaud, et, puisque nous avions touché un hélicon, autant s'en servir. Moi, je ne connaissais rien à la musique. Je n'avais pas appris en trayant les vaches. Il fallait être simplement costaud et marcher derrière la fanfare pendant des heures avec l'instrument enroulé autour du buste comme un serpent boa.
   Je suis un instrumentiste différent des autres, reconnaît Armand, le chef de musique. Comparé aux joueurs de flûte ou de  flageolet, j'en impose. Je suis comme une tour, comme un château-fort derrière eux. Je protège l'arrière de la fanfare avec la bombarde de mon pavillon qui brille au soleil.      - Il n'y a que les trombones qui te sont comparables, mais on ne sait jamais où ils vont frapper, dit Merlot, mon voisin qui aime rire.
   C'est à peu près tout ce que je fais d'ailleurs, les protéger comme une muraille, bien que personne ne songe à nous attaquer. C'est manière de dire. En dix heures d'instruction, je n'ai réussi à apprendre que cinq notes sur mon instrument. Que l'on joue "Sambre et Meuse", un rigaudon ou "Stars and stripes forever", c'est cinq notes, pas une de plus. Montées et descendues au rythme de la grosse caisse. Armand, le chef, me demande souvent de faire semblant et de ne rien jouer du tout. Alors je fais semblant, gonflant mes joues pour rien et m'appliquant à ne rien sortir de l'instrument. Je défile en cadence, un-deux, un-deux à l'arrière, fermant la marche, bombant le torse, impressionnant comme un roc et ne regardant personne. Avec l'hélicon qui m'enlace comme une maîtresse, je n'ai pas besoin du regard des filles.
    Un soir à la répétition, Armand nous apprend que nous devons partir pour Lourdes, pour une sorte de fête des fanfares. Nous irons là-bas en autobus, tous frais payés pendant deux jours. Il a hésité en me regardant. J'avais le coeur qui me martelait la poitrine, plus fort que les coups de Fontin sur sa grosse caisse. Ma bouche était sèche et je me retenais de pleurer en entendant les autres dire qu'il n'y avait pas besoin d'hélicon et que si j'y allais, je prendrais la place des caisses de bières. J'avais envie de leur demander qui les protégerait là-bas, mais les mots ne sortaient pas. Alors je me suis mis à prier tout bas pour que le ciel oblige Armand à m'emmener. Et ça a marché.
    - On a toujours eu l'hélicon avec nous et il viendra à Lourdes, a décidé Armand.
    À Lourdes, il parait que l'on fait des miracles, c'est une ville pour ça, c'est l'aumônier militaire qui me l'a expliqué. Il m'a montré des photographies où l'on voit des ex-voto, des béquilles, des chaises roulantes empilées autour d'une statue de la Vierge qui lève les yeux au ciel de désespoir, il me smble. Alors moi, pendant tout le temps du défilé dans cette ville, tout en faisant semblant de souffler dans mon hélicon, j'ai prié. J'ai demandé à la petite Soubirous, qui était une gardienne de vaches comme moi et qui est ici la faiseuse de miracles, de m'apprendre à jouer de l'hélicon. Je n'ai pensé qu'à cela en marchant, savoir un jour jouer de l'hélicon. J'ai prié en me concentrant si fort que j'ai failli, à un carrefour, continuer tout droit, sans la fanfare.

    Le soir du deuxième jour, pendant le repas je me suis senti comme idiot. Ma tête était pleine de bourdonnements et de chuintements, comme si on la remplissait d'eau. Je me suis dit qu'un peu d'air me ferait du bien et je suis sorti pendant que les copains continuaient de manger. C'était la fête des musiciens, avant le départ le lendemain matin. Le matériel était même chargé dans l'autobus et je voyais mon hélicon posé sur la banquette, à l'arrière, qui me faisait signe. Je l'ai sorti et j'ai soufflé dedans.
    Ah, mon Dieu ! Les notes, toutes les notes me jaillissaient sous les doigts comme par magie. Et j'ai joué en entier "Stars and stripes forever" et " Liberty bell", puis du jazz. Jamais l'instrument n'avait été à pareille fête. Armand est sorti, puis les autres se sont approchés et même des gars d'autres fanfares. Je les voyais à peine dans le noir de la nuit, juste des silhouettes qui s'asseyaient sur l'herbe de la petite place, autour de moi. Je jouais seul, sans reprendre mon souffle, emporté par le rythme et les notes claires comme celles des cloches, tonitruantes ou caressantes, qui sortaient de l'hélicon.
 - Je n'ai jamais rien entendu d'aussi beau, a avoué Armand quand je me suis arrêté. On m'a entouré, on m'a applaudi, on m'a porté en triomphe avec l'hélicon. Avant que le jour ne se lève, on est reparti, et, dans l'autobus, j'étais devenu un héros. En arrivant à la caserne, Armand m'a demandé de jouer devant le colonel qui était venu nous attendre.
   Bernique, je ne connaissais plus que mes cinq notes ! Depuis, je ne rêve plus que de retourner à Lourdes avec l'hélicon. J'ai dû oublier de faire quelque chose avant de quitter la ville, peut-être d'offrir l'hélicon à la statue de la Vierge ? En tout cas, cette histoire de miracle amuse beaucoup mon voisin, Merlot, le clarinettiste, quand il dit que c'était la petite Soubirous qui soufflait dans l'hélicon. C'est quelqu'un qui a toujours une bonne blague à raconter pour faire rire les autres.

Jean-Bernard Papi ©

                                                          


                                            

                   
                                              Le pensionnat.







    Comme capitaine, j'ai tenu pendant presque dix ans, le poste de "Responsable du drapeau" dans la caserne du 10ème régiment d'artillerie stationné dans la ville de X. Laquelle, comme chacun sait est une ville frontière, pour son malheur, car on ne compte plus les agressions qu'elle a subies au cours des siècles de la part de l'état voisin. Mais c'est un endroit agréable, une ville d'eau au riche passé, envahie de touristes du printemps à l'automne. Ma tâche me le permettant, je passais de longues heures à méditer et à lire. Méditations et lectures que j'entrecoupais de longues pauses devant la fenêtre de mon bureau à regarder la cour de récréation d'un pensionnat de jeunes filles voisin.
   N'allez pas imaginer de vilaines choses, je suis un homme timide, célibataire et chaste. Simplement, ma fenêtre donnait, au-delà du mur d'enceinte de la caserne, dans cette cour de récréation, voila tout. J'admirais ces petites filles nattées, dans leur uniforme bleu marine et blanc qui jouaient gaiement ou devisaient le plus sérieusement du monde en marchant, comme des grandes personnes, les mains jointes dans le dos. Elles m'attendrissaient et j'y voyais les enfants que je n'aurai probablement jamais. Elles ne s'offusquaient pas en découvrant ma silhouette derrière les vitres, et, parfois, me faisaient de petits signes de connivence et d'amitié. Je les voyais aussi grandir puis s'en aller, jeunes filles, peut-être pour se marier. Le dimanche près-midi, elles partaient en promenade accompagnées par des religieuses souriantes et gracieuses. Elles passaient la grande porte verte du pensionnat en pépiant, en rang par deux en se donnant la main, les petites devant, les grandes derrière. Avant d'atteindre le jardin public, elles longeaient nos murs jusque sous les chambrées de nos soldats. Ces coquins se précipitaient aux fenêtres. C'étaient alors des appels pour des rendez-vous, des rires, des plaisanteries grivoises auxquelles les soeurs et les petites avaient le bon goût de ne pas prêter attention.
   Vint le différent qui nous opposa à la nation voisine. X... fut la première ville à être bombardée. J'étais alors au front quand ce malheur arriva. Je suivis le lent écrasement de la ville à travers les communiqués de l'état-major. Chaque jour, elle subissait la canonnade et je tremblais pour mon pensionnat tout autant qu'un quelconque père de l'une des petites filles. Les communiqués donnaient le nombre des victimes en précisant le sexe et l'âge. Il se trouvait souvent des fillettes parmi les morts.
    La guerre terminée, j'étais maintenant colonel, je demandai à retourner à X... La ville n'était que décombres et désolation. Il fallait loger au plus vite les sans-logis. Curieusement notre caserne avait très peu souffert, quelques bouts de murs effondrés, un plafond crevé, guère plus. Le pensionnat, en revanche, n'était que ruines, plus un mur debout. La cour de récréation avait été labourée et défoncée par les obus et les vieux marronniers arrachés, couchés ou fendus en deux. À croire que l'ennemi s'était trompé dans les coordonnées de sa cible. Je ne pouvais admettre qu'il ait fait cela sciemment.
    En quelques mois, autour de ma vieille caserne, sortirent de terre un ensemble de hauts buildings qui nous mangèrent le soleil et la vue et à la place du pensionnat, se dressa l'immense mur sans fenêtre de la Banque Nationale. Soucieux d'esthétique son directeur me fit savoir par courrier qu'il envisageait de faire peindre sur ce mur un décor en trompe-l'oeil. Comme la caserne était directement concernée, il attendait nos suggestions. Pour la première fois de ma vie je ne consultai ni mes adjoints, ni les comités de soldats. Ma décision était prise avant que je ne finisse de le lire. Je remerciai donc cet aimable directeur par retour du courrier et lui demandai, en mon nom et au nom de mes hommes, de faire peindre sur ce mur une colonne de petites filles nattées, blondes et brunes. Je les voyais en uniforme bleu et blanc, en rang par deux et se donnant la main, les petites devant, les grandes derrière, accompagnées par des religieuses gracieuses et souriantes... In mémoriam.
Jean-Bernard Papi ©                                          
                                             
                                              
 




  à suivre,