Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                                La littérature est un art de combat.  
  
                                                              7
 
 
   Clara présenta N. à son père. Il y avait maintenant une semaine qu’ils partageaient le même appartement. Il affichait auprès d’elle une gentillesse protectrice qu’elle prenait pour du respect et de l’amitié. A peine installé, pour se rendre utile et par goût de l’ordre, il avait réparé tout ce qui était en panne, de la prise électrique carbonisée à l’évier bouché en passant par le robinet qui fuit. En prison, il avait appris avec plaisir, les rudiments de plus de douze métiers courants. Il s’était ensuite attaqué au problème ardu des boîtes aux lettres.
Il avait arraché la vieille boîte qui pendait au milieu d’autres toutes semblablement disloquées, et vissé une boîte neuve. Le lendemain il l’avait retrouvée aussi cabossée que ses voisines avec sa porte défoncée à coups de marteau. Une sorte d’habitude locale. Furieux, il avait réinstallé une nouvelle boîte qui avait subi le même sort malgré qu’il ait monté la garde tout à côté une grande partie de la nuit. Cet entêtement de N. oblige à confesser qu’à la vérité les facteurs ne passaient plus depuis bien longtemps déposer le courrier chez les particuliers. Mais c’était pour le principe.
Il avait alors appelé Duc à la rescousse. En un tourne main ce dernier avait découvert les vandales et les avait conduit devant N., bien amochés et délestés de leurs économies, livret d’épargne compris. N. les avait un peu secoués à son tour jusqu’à obtenir d’eux la promesse de veiller désormais sur la boîte aux lettres comme sur les doigts de leurs mains.
  Cette virtuosité pour régler un problème jusqu’alors réputé insoluble dans le quartier, et plus généralement dans toute la ville, avait séduit et impressionné J. Aussi, quand N. lui avait demandé s’il n’y aurait pas une place pour lui dans l’équipe des vigiles de la résidence de l’Ouest, il avait promis de l’appuyer de tout son poids auprès du patron.
En prison N. n’avait obtenu que peu d’informations concernant le juge T. Il avait seulement appris, grâce aux indiscrétions des gardiens et du bibliothécaire, qu’il était devenu un juriste renommé, qu’il demeurait dans la résidence de l’Ouest à quelques kilomètres de ville où N. avait vécu et qu’ayant atteint l’âge de la retraite il s’y était définitivement retiré.
Le lendemain de son installation chez Clara, N. s’était rendu au Palais de justice pour en savoir un peu plus. Il y apprendra, de la bouche d’un greffier, celui-là même qui avait transcrit les minutes de son procès, les étapes de la carrière du juge et aura la confirmation de ce qu’il savait déjà, enrichi d’une foule de détails intéressants.
   Le Palais de justice avait bien changé. A l’époque de son procès, on y traitait à peine deux ou trois affaires par jour et les couloirs, comme les salles d’audience, étaient presque toujours déserts. Les avocats alors y lanternaient par petits groupes nonchalants qui s’interpellaient et s’arrêtaient pour bavarder. Certaines sessions de peu d’importance et dont l’issue ne faisait aucun doute, comme les divorces, se traitaient même dans les jardins, à l’ombre des arbres ou près du bassin des carpes, lorsque le temps le permettait. La buvette du palais était remplie de bavards, de curieux, avocats et journalistes, qui se connaissaient, s’appelaient par leur prénom et s’offraient à boire.
   Aujourd’hui, la salle des pas perdus et les couloirs étaient envahis de policiers en uniforme qui se cognaient les uns aux autres comme des électrons libres, allaient et venaient au pas de course les bras encombrés de dossiers ou de pièces à conviction. Les anciens du prétoire avaient cédé la place à des jeunes gens impatients, aux cheveux teints et coupés à la mode, qui charriaient d’énormes serviettes boursouflées et galopaient dans tous les sens en faisant virevolter leurs grandes robes noires avec dans l’oeil l’absence de conviction d’un pingouin décervelé.
Pas de doute, côté justice le progrès c’est de la crotte, songea N. qui cherchait son chemin dans cette cohue en évitant de son mieux les plaignants qui se bousculaient, les avocats ébouriffés et haletants et les juges au visage soucieux qui bondissaient d’une audience à l’autre sans reprendre leur souffle.
  La buvette, si joyeuse et animée jadis, était devenue un libre service sans âme. Perdu dans la foule des consommateurs et désorienté par tant de nouveauté, N. s’était fait interpeller par le greffier alors que, dépité, il s’apprêtait à quitter le Palais pour ne plus y revenir. Ils étaient allés, bras dessus, bras dessous, s’installer dans un bar d’une rue voisine. Le greffier avait commandé deux bouteilles en forme de banane contenant un liquide plus visqueux et noir que de l’huile de vidange.
  - Du Pouac ! J’en raffole, avait-il jubilé en se penchant vers N., par-dessus la table. J’en bois au moins douze bouteilles par jour et avec les points qui les accompagnent, je pars en vacances à la montagne tous les ans avec ma famille. C’est un produit presque entièrement naturel, vous savez, qui a été mis au point par ordinateur en 8 nanosecondes. Et qui est contrôlé quotidiennement par des experts notoires !
   - Des experts en Pouac ! ironisa N. Et si nous parlions de mon affaire maintenant que nous avons une bonne bouteille devant nous.
   - Je n’ai jamais aimé les méthodes nouvelles en matière de justice, soupira le greffier après avoir bu une gorgée de Pouac. Celles du juge T. étaient les pires de toutes. On peu dire qu’il avait éveillé la curiosité des journalistes et du public avec ses méthodes. Même après le jugement, on venait encore nous poser des questions sur des points de détail concernant les attendus ou l’enquête préliminaire. Il faut dire que les enquêteurs sont devenus de moins en moins sérieux et compétents. Submergés par la paperasse et les travaux annexes qu’ils disent.
  - Les travaux annexes ?
  - Match de foot entre les brigades, secrétaire-planton de député, kermesses pour les œuvres de la police, figurants dans les films, gardes du corps, sans compter parmi eux les écrivains, peintres et musiciens qui occupent leur temps à rêvasser au soleil. Je me souviens en particulier de deux personnes, des gens bien élevés et qui s’y connaissaient, des sortes de professeurs d’université, si vous voyez ce que je veux dire. Deux hommes et une femme. Les questions qu’ils me posaient au sujet de votre procès m’ont beaucoup intrigué. J’ai longtemps pensé qu’il s’agissait de journalistes, mais non, après plusieurs visites rien n’a paru dans la presse.
   Je n’ai jamais su ni leur nom ni leur adresse, ou alors j’ai tout oublié. Vingt ans de ça, c’est loin. A mon tour je pars profiter de ma retraite et aujourd’hui je peux dire que j’en ai vu des procès, des milliers, mais de tous les procès menés par T. c’est le vôtre qui m’a le plus choqué.
Vous étiez si jeunes les uns et les autres, et vous en particulier, tous si plein d’avenir, si sérieux en apparence. Il fallait vous gracier tous ou vous condamner tous. Personnellement c’est la deuxième solution que j’aurais préconisée ; mais personne ne m’a jamais demandé mon opinion, sur rien. Je fais un métier de caca, mon cher. Vous ne comptez pas plus qu’une bouse. Vous êtes là, aux ordres mais jamais on ne vous utilise à des tâches nobles comme de donner votre sentiment sur le châtiment à appliquer. Le juge T., oh ! comme je le hais ! m’avait chargé de surveiller le niveau du papier hygiénique dans ses toilettes personnelles. Du rose avec ses initiales, il ne devait jamais en manquer, même quand il était en congé. Avec ça aucune ligne de crédit pour en acheter, vous n’imaginez pas les bassesses... C’est comme ça que j’en suis venu à m’adonner au Pouac.
Le greffier approcha son visage blême et souffreteux, de celui de N. Dites-moi, cher monsieur, je ne suis pas croyant mais Dieu, ce jour-là, a-t-il, par l’intermédiaire des dés, désigné le coupable ? Dites-moi oui ou non ? C’est une question qui me fait souffrir encore aujourd’hui et je voudrais tant savoir avant de quitter cette pétaudière. Car après tout, le juge T. avait peut-être raison.
   Le malheureux avala d’un trait le reste de son verre.
  - Non, je n’étais pas coupable, répondit N. d’une voix ferme et nette.  
  Les larmes roulèrent sur les joues du greffier qui s’effondra en gémissant sur la table. N. comprit que le pauvre homme, au fil des procès et des approvisionnements difficiles en papier toilette, était devenu complètement timbré. L’idée que le juge T. en était en partie responsable renforça sa détermination et son désir de vengeance. Il vida le reste de sa bouteille dans le verre du greffier et se leva.
  Pour briguer un poste de vigile dans la résidence de l’Ouest, N. s’était inventé un passé irréprochable. Il racontait partout qu’il rentrait d’un séjour en Afrique. Il citait un état au hasard, le Burkina ou le Gabon, où il jurait s’être fait voler ses papiers par les membres d’une tribu redevenue primitive lesquels assaillaient les touristes avec des haches de pierre et des sarbacanes en bois de bongo-rongo. J. ne s’en étonna pas. Les deux chaînes de la télévision nationale étalaient complaisamment les difficultés que l’on rencontrait, si l’on voulait vivre d’une manière à peu près normale, dans la presque totalité des états de la planète. Que ce soit en Asie, en Europe, en Amérique ou en Afrique on ne comptait plus les diffusions d’images sanglantes, jacqueries matées à la mitrailleuse lourde et au lance-flammes, guerres tribales ou entre gangs, assassinats dans la rue et enlèvements de chefs d’état contre rançon.
   - Encore heureux qu’il en soit revenu vivant. On est vraiment bien que chez nous, dans nos belles résidences avait-il confié à sa fille.

   Duc se chargea de fournir à N. tous les témoins nécessaires à l’établissement d’une nouvelle identité. Le fonctionnaire, un Asiatique également, ne se montra pas regardant et établit sans ciller tout ce qu’on lui demandait, de la carte d’identité au permis de conduire en passant par les cartes de crédit. Quelques jours plus tard, nanti d’un passé inattaquable et sans taches, N. se retrouva devant le patron des vigiles pour un entretien d’embauche. L’appui de J. fut déterminant et le patron, quelques minutes plus tard, après deux ou trois banalités sur le temps et la saison de pêche au gros qui s’annonçait plutôt moche, lui signifia qu’il était engagé. Précisément dans l’équipe de J.
Dès le lendemain, après avoir touché son uniforme et ses armes, il se tenait dans la salle de contrôle en tant que garde débutant, en compagnie de J. et de quelques autres. Comme on l’a vu, la résidence était surveillée par un réseau touffu de caméras de télévision. Aucun endroit n’y échappait, les garages, les supermarchés, la piscine collective, le gymnase, le forum, l’intérieur des différents lieux de culte, tout était quadrillé par leur oeil minuscule. On disposait aussi d’une vue générale à partir d’un satellite artificiel dont les appareils embarqués étaient capables de suivre du ciel une souris traversant une pelouse.
   N. sur un écran de contrôle, reconnu soudain le juge T. qui sortait de chez lui. Une violente et brutale colère l’enveloppa qu’il masqua par une quinte de toux. Le juge n’avait pas changé, constata-t-il amèrement, à peine amaigri. Comme par le passé, il avançait à petits pas de podagre en s’aidant de ses cannes. Il avait un visage soucieux et regardait autour de lui comme s’il ne reconnaissait plus le paysage. Il tâta ses poches à la recherche de son badge puis fit demi-tour en grommelant des imprécations contre certaines mesures de protection excessives.
Une douzaine de vigiles travaillaient dans la salle de contrôle. Le plus grand nombre était affecté à la surveillance des écrans vidéo, le reste était réparti entre les écoutes téléphoniques et des manipulations d’ordinateurs dont les objectifs échappaient encore à N. Ce jour là, J. faisait fonction de chef d’équipe. Il allait d’un homme à l’autre, jetant un coup d’œil en passant sur les pupitres et sur les écrans, notant les évènements, même les plus insignifiants, sur un bloc-notes électronique qu’il tenait à la main. Il avait relevé l’heure de la sortie du juge à la seconde près et noterait son heure de retour avec le même soin.
  – Pour le cas où il lui arriverait un pépin pendant sa promenade, expliqua-t-il. En principe, J. consulta une fiche, il ne se promène jamais plus d’une vingtaine de minutes.
  En réalité, dans cette salle, constata N. il n’y avait rien à faire d’autre de sérieux que de se tourner les pouces, et ce n’était pas cette fausse effervescence autour des gadgets électroniques qui pouvait se révéler redoutable et l’empêcher d’agir. De plus, personne dans le poste de garde ne surveillait les vigiles durant leurs rondes ; ça ne leur serait même pas venu à l’idée de soupçonner l’un des leurs. Les hommes chargés d’effectuer les patrouilles, qu’il observa discrètement, partaient à l’heure pile lourdement harnachés et rentraient au poste, après leur mission pour rédiger leur rapport. RAS, rien à signaler, était ce qui figurait dans la presque totalité des comptes-rendus que N. avait pu consulter. Ce qui pouvait attirer l’attention d’un patrouilleur se résumait le plus souvent en une portion de grillage endommagée par un animal, un capteur en panne ou un arbre, voire même une fleur, abîmé par le vent. Rien qui ne puisse justifier une mise en alerte de la compagnie. C’était un travail désespérant de monotonie. 
  J. demanda que l’on amplifie le son pour écouter ce que disaient les quelques badauds qui flânaient dans les allées autour du forum ou bavardaient par petits groupes sous les arbres du parc. Bien que leurs conversations fussent banales et ternes comme la pluie, il en nota scrupuleusement les grandes lignes sur son bloc-notes après avoir mis en route les enregistreurs. Le patron des vigiles se justifiait en mettant en avant des risques de complots. Complots hypothétiques, bien entendu. Les communications téléphoniques interceptées sur le satellite se révélèrent également des plus anodines. Les caméras espionnèrent quelques épouses qui faisaient des emplettes dans l’un des supermarchés, qui engueulaient un domestique ou même qui prenaient leur bain, ce qui entraîna quelques sourires en coin. Car c’était aussi l’une des particularités de la résidence de l’Ouest de tolérer que les vigiles fourrent leur nez dans l’intimité des ménages. Encore une idée du psychologue de la compagnie. Si on ne voulait pas de bagarres et d’histoires sordides entre résidants, il valait mieux surveiller en douceur les hommes et les femmes dans les tranches d’âge vulnérables. Le psychologue se chargeait ensuite adroitement de les ramener à la raison ou à la discrétion. La paix à tout prix, telle aurait pu être aussi la devise de la compagnie.
   J. décida d’aller rendre visite aux chiens de patrouille et invita N. à l’accompagner. Les chiens, des bergers allemands de grande taille, sélectionnés par manipulation génétique, tournaient en rond dans des cages réparties autour d’une petite cour attenante au poste de garde. A leur entrée, ils se mirent à gronder et à aboyer en se jetant contre les grilles d’acier de leur enclos qui vibrèrent longuement sous les chocs.
   – C’est parce qu’ils ne te connaissent pas, dit J.
   – Et comment faire pour qu’ils me connaissent ?
   – Venir chaque jour passer quelques minutes avec eux. Se montrer patient et détendu. Au début je serai là, ensuite je te laisserai seul. Ça peut prendre quinze jours.
   – Très bien dit N., commençons tout de suite.

 à suivre,