Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                                

                  Textes courts

                                               Récits et souvenirs écrit entre 1983 et 2019        

 


                                                                            La noce villageoise      





 











   Dans notre village de Jaurezac le Grand, entre Melle et Niort, nous ne possédons pas de belles églises comme à Poitiers, des arènes gallo-romaines comme à Saintes, un château ou encore la mer comme à Royan. Alors, nous les jeunes, pour attirer le touriste à la belle saison, nous organisons une noce villageoise. Organiser une noce villageoise c'est recréer l'ambiance et les personnages d'une véritable noce telle qu'on la célébrait, il y a un siècle ou deux dans nos régions, avec violoneux, vielleux et bidasses survoltés de rigueur. Ces bidasses, ou troufions, étaient des conscrits délurés, le plus souvent frères du marié ou de la mariée que l’on désignait d’emblée comme garçons d'honneur. Censés avoir vécu des aventures comiques et friponnes dans leurs casernes, ils étaient chargés d’animer la noce en réchauffant et en resservant le répertoire de tous les joyeux drilles qu’ils étaient supposés avoir fréquentés. Aujourd’hui, nos bidasses brodent sur un texte écrit par monsieur Gélis, l'instituteur, qui se pique de littérature mais qui ne déteste pas la gaudriole. Des textes largement inspirés des chroniques locales qu’il se plait à recueillir chez les anciens. Les plaisanteries sont plutôt grasses mais les gens les aiment comme ça et en tout cas les bourgeois et bourgeoises ne tordent pas trop le nez.
   Le reste de la noce, jeunes et moins jeunes, possède son texte, toujours écrit par l’instituteur, que chacun est libre d’interpréter à sa guise. Quand le public participe avec entrain, on enjolive, on en rajoute et chacun y va de sa vanne, de sa posture désopilante ou de sa singerie. Mais celui qui fait le plus rire et sans le faire exprès, je vous le donne en mille, c'est le gros René, l'idiot de notre village. Un vrai idiot attention! et en plus qui tient son rôle d'idiot à la perfection. Car il y avait toujours un idiot, et parfois même plusieurs dans les noces d’autrefois. Mon grand-père, un marrant, affirme que l’idiot dans l’affaire c’était avant tout le marié. Ne me demandez pas pourquoi il y avait à l’époque tant d’idiots, je serais bien incapable de vous le dire. Revenons au gros René. À chacune de ses trouvailles, et souvent on se demande où il va les chercher, l'assistance rit, mais rit à en pisser sous soi. C'est surtout le rire des femmes qui l’excite et l’encourage à poursuivre ses pitreries… Cette année, le gros René aurait eu quarante-cinq ans.
    La noce se déplace dans notre village avec à sa tête le violoneux et le vielleux. Elle est suivie par les spectateurs et l'on boit d'honnêtes coups de pineau dans tous les bistrots et même ailleurs, chez les fermiers qui ont de la vigne et qui distillent. Comme je l’ai dit, il n’est pas rare que l’assistance blague et chahute avec nous. Il faut dire que les filles de la noce sont jolies et qu’elles lancent aux hommes des œillades capables de les faire grimper au sommet des gros platanes de la place de l’église. Ce qui encourage à la rigolade et à la boisson, forcément... Bref une ambiance pas piquée des vers. Le maire joue son propre rôle et on utilise la salle des mariages de la mairie avec vin d'honneur dans la salle des délibérations. Le curé, pour ne pas être en reste, donne deux ou trois coups de goupillon sur la noce, les bidasses, les filles et le public quand on traverse l'église. Les boissons à la sortie sont offertes par le photographe qui en profite pour faire poser les touristes avec nous. Bref, comme l'annoncent les affiches : « Il y a de l'ambiance et du rire, c'est à Jaurezac-le-Grand, sur la route qui va de Melle à Saint-Nauson, tous les dimanches de juillet et d'août. »
  Le dernier dimanche d'août, après le spectacle, quand il faut ranger les sabots, les robes de serge et les pantalons de droguet à pont, les blouses à rubans, les gilets rouges à boutons de cuivre et les mouchoirs de cou brodés, les coiffes larges, les chapeaux ronds et les uniformes à épaulettes, nous sommes tristes à pleurer. Il y a deux ans nous avons eu l'idée de faire une noce supplémentaire, une noce privée pour marier le gros René qui n'avait jamais connu de femme. Une manière de le remercier de faire si bien rire le monde. Comme personne parmi les filles, même parmi les plus moches, ne voulait être la mariée, on a pensé à la grande chienne jaune de Bertrand.
   Ce Bertrand est un célibataire un peu poivrot qui achète des souris blanches pour les lâcher dans son jardin. Il dit que ça fait du bien à son chat de leur courir après. Ça empêche le chat de s’empâter. C'est étonnant, tout de même, que pas une fille n'ait accepté de jouer la mariée avec le gros René, même pour quelques jours. Ces drôlesses qui sont plutôt hardies et qui, en privé, sont toujours à nous bassiner avec les droits des uns et des autres, sur l’aide à apporter aux faibles et patati et patata, ont refusé de se pencher sur la faiblesse particulière du gros René.C'est vrai que si les femmes, en général, n'ont rien à refuser à ceux qui les font rire, ou même pleurer, le gros René avec sa façon Gargantua de se déculotter en public, de péter à tout va, avait une manière bien particulière de faire rigoler. Mais pour ce qui est de les faire pleurer, il n'était pas assez malin ou méchant pour ça. 
    Bertrand a accepté sans trop rechigner de perdre sa chienne pour un bout de temps. La chienne de son côté avait l'air plutôt contente de se marier. Dire qu'elle est mignonne serait exagéré. Son pelage rêche et pisseux y est pour quelque chose mais elle est haute sur patte, assez dodue et marche toujours la queue entre les jambes. Ce qui est bon signe pour ce qui est de la soumission au mari. Le gros René était fou de joie.  Les habilleuses ont fabriqué une robe de mariée pour chienne et on a fixé la date de la noce au samedi suivant. Il pleuvait ce jour-là, ce qui est un mauvais présage d'après les vieux. « Mariée arrosée et larmes toute l'année », dit-on. Bertrand, qui était saoul depuis neuf heures du matin, chialait comme si ça avait été sa fille qui s'en allait. Les bidasses s'en sont donnés à cœur joie en blagues vaseuses et en galipettes suggestives. Le maire s'est fait un peu tirer l'oreille. Ça ne se fait pas, disait-il, de marier un homme et un animal. Mais comme on avait pas mal bu, et lui le premier, à la santé du gros René, il s'est quand même décidé à ouvrir la mairie. Pour ce qui est du curé, on lui a parlé de répétition, de nouvelle formule et on a caché la chienne dans un confessionnal. À la nuit, le gros René et la chienne jaune étaient mariés en bonne et due forme, avec tous les certificats. Il ne nous restait plus qu'à faire notre dernier repas en commun.
    Quand les mariés se sont éclipsés, vers minuit comme le veut la coutume, pour le coup nous étions bien tristes car cette fois-ci, il fallait remiser pour de bon les sabots, les bonnets de police, les chapeaux de feutre et les robes à jupons. Personne n'a songé à leur porter la soupe à l'oignon traditionnelle et le gros René nous en a voulu un peu le lendemain. Dans les premiers temps, on le voyait souvent. Il passait nous voir au café en compagnie de sa grande chienne jaune et on savait qu'ils vivaient heureux comme de vrais jeunes mariés, les yeux dans les yeux et les cœurs à l’unisson, comme dit monsieur Gélis. Mais une chienne à ses défauts, une femme aussi bien sûr, mais une chienne c'est pire.
   Donc, après une année passée avec le gros René, elle s'est sauvée avec un misérable bâtard crotté jusqu'au museau. Un traine-patin de chien toujours dehors qui appartient au boucher. Est-ce que le gros René n'a pas su la retenir et la rendre heureuse, finalement ? N'est-elle ni plus ni moins qu'une chienne et rien qu'une chienne de chienne ? En tout cas le gros René a traîné son chagrin et son déshonneur de cocu pendant quelques semaines, puis il s'est pendu. Depuis, nos noces villageoises ont moins de succès, forcément. On pense recruter un idiot quelque part, ce n'est pas ce qui manque dans les villages voisins. Mais avant tout, on veillera à ce qu'il évite la compagnie d'une grande marie-salope de foutue chienne jaune.
 
Jean-Bernard PAPI © (in "Le Boutillon de la mérine") 


à suivre