Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                                 Partageons nos plaisirs, j'écris vous me lisez.  
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  Le troisième jour s'était écoulé sans encombre, du moins hélas ! en ce qui concerne les fellaghas. Les avions et les hélicoptères continuaient à chercher autour de l'épave alors que nous étions loin. Ils passaient au-dessus de nous, mais très haut dans le ciel et nous n'avions rien à craindre d'eux. Leurs pilotes étaient loin de se douter de notre nouvelle position.  J'imaginais le dialogue entre le Grand chef, Bouin ou Saubat :

   – Inutile de continuer nos recherches, disait l'un d'eux. Ce con a trouvé le moyen de se faire embrocher par un fell et il est mort à l'heure qu'il est.
   – Avec sa tête de cochon, c'est normal, devait ajouter finement Bouin. Il n'y a pas de raison qu'ils aient tué l'aumônier et laissé cet idiot vivant. Etc. Il n'y avait que mon ami Marc qui devait vouloir poursuivre et qui devait les harceler pour que les patrouilles décollent. Il devait même faire partie de chacune, infatigable et fidèle. Brave Marc ! J'aimerais bien retrouver notre cambuse à Saïda. Les larmes m'en venaient aux yeux en pensant à nos lits de fer au sommier arqué comme un dos de chatte en chaleur, à notre poêle à charbon si fatigué qu'il semblait venir tout droit d'une tranchée de 14-18, à nos deux chaises et à notre table à écrire minuscule dont il fallait se partager le tiroir. Je regrettais en particulier notre petite armoire en tôle qui contenait mes trésors. Mon Beretta tout neuf, acheté à un pied-noir chez Rosette, mes photos, surtout celle que j'avais pris en douce en classe d'anglais. On y voyait madame Messer de profil et sur la pointe des pieds qui écrivait au tableau noir, cambrée comme une gazelle en train de cueillir une faine. Et d'autres bricoles encore dont mes livres. Tout ça, je le léguais à Marc, mon pote. Je n'ose écrire mon "vieux" copain, à cause du vieux marc de cognac. 
    Tout en marchant, je pensais à l'aumônier, à son étrange destin. Un représentant de Dieu était nécéssaire dans les armées car face au danger mortel des batailles vers qui se  tourner ? Vers son patron, le Très-haut, celui qui l'avait placé entre mes mains avec si peu de prescience. Il en avait fallu des évènements, tous plus merdiques les uns que les autres, pour que cet excellent homme soit égorgé à ma place. Si ça avait été moi le blessé, il m'aurait porté sur son dos jusqu'à la limite de ses forces et aurait refusé obstinément de m'abandonner !  Un repentir cuisant me tordait le cœur et les tripes. Qu'avais-je donc supposé quand on l'avait abandonné ? Qu'ils allaient l'évacuer sanitaire ? Appeler un médecin ? J'aurais dû hurler et refuser de partir. Me dénoncer comme étant le seul et vrai pilote. L'aumônier se serait fait passer pour le pilote, lui ! Ne serait-ce que pour obliger Ali, qui n'aurait pas zigouillé un prêtre même mal en point, à nous emmener tous les deux. J'étais revenu à la case départ. Je n'étais pas très fort pour faire le philosophe... J'aurais dû bouger aussi, gesticuler au passage du premier T6, lorsque nous étions près de l'épave, nous aurions été découvert et l'aumônier sauvé. Mais peut-être pas non plus, nous étions sous les arbres et pas faciles à repérer. C'est la fatalité me disais-je, abattu, l'effet d'une volonté supérieure dont j'ignore les visées. Un mort, ça va ça vient au cours d'une guerre, c'est du consommable, même un pilote poignardé par les fells. Mais un curé chrétien égorgé par des musulmans, ça prend une dimension autre, historique, de la taille à déclencher une croisade. L'aumônier allait devenir un martyr, un béatifié, peut-être un saint. Maigre consolation, malgré tout.
   Je n'avais pu me confesser à lui, à propos de madame Messer. J'étais certain qu'il m'aurait compris, et m'aurait donné les clés pour apaiser mon repentir. Il m'aurait dit de lui écrire et de lui demander pardon. C'est ça, oui, de lui écrire une lettre honnête où je me dévoilerais tel que je suis ! Je réfléchissais maintenant comme lui. Je venais de trouver la bonne solution, le moyen d'apaiser mes remords et de cicatriser les brûlures de mes lamentables souvenirs. Un bonheur subit m'envahit et me chavira comme si je venais d'avaler un grand verre de whisky. Je glissai alors sur une pierre, tombai dans le vide et me mis à dégringoler la pente abrupte au bord de laquelle nous cheminions. Je roulais et rebondissais sur les rochers comme un sac de fèves, incapable avec mes mains entravées, de me remettre sur pieds ou même de me retenir au moindre arbrisseau. Un coup de feu claqua, puis plusieurs. En haut, quelqu'un croyant à une évasion me canardait. Les cailloux, frappés par les balles, giclaient à vingt centimètres de mon visage. Enfin, je m'arrêtai dans un gros buisson et me relevai, hagard et titubant. À cent mètres au-dessus de ma tête, Ali et ses hommes pointaient leurs armes sur moi. Le tirailleur me voyant vivant dévala la pente en courant et m'aida à remonter. Baraka ! Baraka, Allah est grand ! dit-il en voyant que je n'étais pas blessé, sauf quelques écorchures.
   J'étais si fatigué, si humilié par ma chute, par l'incontrôlable chiasse qui dégoulinait dans mon pantalon et par la puanteur qui m'accompagnait, si persuadé de ma fin proche, si désespéré de quitter bientôt ce monde de cons, si magnifiquement peuplé d'Ali, de légionnaires, de Bouin, de Saubat ou de Varron, que les larmes jaillirent soudain de mes yeux. Je ne pouvais les empêcher de couler, c'était plus fort que moi. Une panne, une avarie de mes glandes lacrymales venait de se déclarer. Je faisais des gestes de dénégation, je disais que tout allait bien et mes larmes continuaient de se répandre comme d'un robinet inaccessible. Puis, j'ai eu un geste insensé qui impressionna vivement les fellaghas : je tombai à genoux et me mis à prier à voix haute avec une ferveur de miraculé. Les mots se suivaient et s'entrechoquaient, mêlant des bribes de textes sacrés appris je ne sais où, des morceaux de chansons et de prières. Ils sortaient sans effort, comme si je les lisais. Et toujours avec les larmes qui ruisselaient sur mes joues et tombaient sur mes mains qui en étaient toutes mouillées. Les fells s'étaient immobilisés et me regardaient interloqués. Je remerciais Dieu de m'avoir créé et de m'avoir laissé vivre jusque-là, de m'avoir permis de rencontrer Marc et Michèle, qu'il serait bienvenu qu'ils se marient ensemble et aient des enfants. Je me frappais la poitrine en demandant pardon de mes péchés, j'appelais l'aumônier et Odile Messer à mon aide. Bref, je fis un tintouin tel qu'on me crut devenu fou. La crise cessa aussi brusquement qu'elle avait surgi. J'en sortis effaré et engourdi, comme d'une crise d'épilepsie, sous les regards admiratifs de mes geôliers.
    - On a bien vu que tu parlais directement à ton dieu, me chuchota à l'oreille le tirailleur extatique.
   J'éprouvais à cet instant un étrange bien-être, je n'étais plus fatigué et la mort ne m'effrayait plus. Pendant ces quelques minutes, qui m'avaient semblé durer une bonne heure, j'avais eu l'impression d'être en face, et même à l'intérieur, d'une entité indescriptible qui m'avait rassuré, comblé, rassasié d'elle-même. J'étais devenu marabout, saint, aux yeux du tirailleur qui se mit à crier au miracle et à me proclamer intouchable. Ali, qui ne l'entendait pas de cette oreille, colla une baigne retentissante au malheureux pour qu'il retrouve son bon sens. Le tirailleur se le tint pour dit mais continua de me couver des yeux, comme une bigote la statue de la Vierge et de tous les saints, ce qui agaça les autres qui le traitèrent de vieux fou. Maboul !
    On approchait d'un point de rendez-vous important. Un autre commando allait se joindre au nôtre, puis nous accompagner jusqu'à la willaya dont nous n'étions plus qu'à quelques heures de marche. Un groupe de paysans chargés de provisions vint à notre rencontre. Nous étions à moins d'un kilomètre de leur village et ils avaient préféré venir à notre avance plutôt que de nous voir déambuler chez eux en plein jour. Il y avait là trois hommes mûrs et une femme plus âgée. Ils furent surpris de me découvrir. Pour marcher, j'avais les mains liées devant moi, ce n'est que pour la nuit qu'Ali ordonnait que l'on me lie les mains derrière le dos. Le tirailleur, qui débloquait constamment maintenant, leur expliqua qui j'étais et quel sacré marabout j'étais devenu. À ma grande surprise, la femme s'approcha de moi, me prit les mains et les porta à ses lèvres. Les plus jeunes se moquèrent d'elle mais elle leur glapit au visage, en postillonnant, toute une tirade gutturale sur la religion qu'il ne fallait surtout pas mépriser. Le tirailleur approuvait de la tête et me traduisait ses paroles au fur et à mesure.
    Je ne sais pas si j'étais marabout, mais le fait était que j'étais devenu serein, éloigné des contingences. J'avais l'attitude que l'on prête à Jésus lors de son procès ou celle des martyrs dans la fosse aux lions. Je ne parvenais pas à m'en défaire, c'était ainsi. Peut-être que cela venait de ma fatigue, de la boue, de la morve, de la sanie, de la crasse et de bien d'autres choses encore accumulées. Ma combinaison de vol en était toute raide. Je mangeai de bon appétit ce que les villageois nous avaient apporté et la femme veilla à ce que je sois servi comme un autre. Je sentais que ce n'était pas du goût de tout le monde, en particulier des jeunes et d'Ali qui avait hâte de se débarrasser de ce paroissien.
   – Vivement que l'on soit à la willaya, me glissa-t-il narquois. Et il ajouta : couic ! Et sa main  glissa sur son cou.          
   Pour la nuit, le commando se partagea en deux. Les jeunes se rendirent au village pour y dormir, et y rencontrer des femmes, je suppose. Ali et les quadragénaires, mariés et fidèles, restèrent autour du feu. Il fallait bien quelqu'un pourme garder.
  – Tu devrais partir, te sauver, me souffla le tirailleur.
  – Où veux-tu que j'aille. Je ne sais même pas où je suis et je ne suis pas en état de marcher longtemps.
   – Tu es malin, et tu auras vite fait de retrouver les français.
  J'en conclus que nous ne devions pas être très loin d'un poste militaire. Il était en fait si proche que j'apprendrai, par la suite, qu'un des hommes du village était allé avertir le chef du poste de notre présence. Détendu et remis en forme par le repas chaud, je dormis comme une brute cette nuit-là. Pour la première fois je ne claquai pas des dents dans la nuit glaciale, sous ma chasuble trop légère. Ali m'avait tendu une djellaba grise. 
   – C'est pour toi, un cadeau du village. Ça nous sera bien utile quand nous devrons aller à la willaya, tu passeras plus facilement inaperçu.
   On est à l'aise  dans une djellaba, on peut affronter le vent et le froid. On peut y dormir comme dans un sac de couchage. Il ne manquait à mon bonheur qu'une douche et la liberté. Le lendemain, comme nous devions attendre l'arrivée de l'autre groupe, j'eus la permission de me baigner dans un petit lavoir à l'écart du village, mais tout près du campement. Le tirailleur m'accompagnait.
   – Si tu veux, tu pars. Tu me donnes un coup sur la tête, je m'écroule et tu t'en vas. Par là c'est le village et une route nationale ensuite. Tu pourras même prendre mon couteau, me dit-il.
   J'étais propre, réveillé, je pétais le feu. Je cherchai, dans les buissons autour du lavoir, un gourdin de bonne taille quand j'entendis de sonores « Salam ! Salam aleïkoum salam ! » C'était raté. Je fis semblant de me reculotter. Apparemment, il s'agissait du groupe que nous attendions. Mon garde s'interposa entre les nouveaux venus et moi et les renseigna rapidement sur ma personne. J'entendis plusieurs fois le mot marabout. Mais, hélas, les nouveaux venus ne firent qu'en rire en tapant sur l'épaule du tirailleur. Ils étaient mieux équipés que les hommes d'Ali. Ils portaient des grenades quadrillées à la ceinture et de véritables poignards de combat. En outre, ils étaient tous armés de pistolets-mitrailleurs, sauf un qui se payait le luxe d'un fusil-mitrailleur, le redoutable 24/29 français. Apparemment, ils ne manquaient pas non plus de munitions et leurs uniformes étaient propres et neufs. J'appris d'Ali qu'ils avaient passé la frontière depuis peu. Alors, me dis-je plein d'espoir, les miens savent où ils sont. La frontière électrifiée était surveillée étroitement et ceux qui parvenaient à la franchir étaient suivis ensuite, pas à pas, par les réseaux de renseignements. Ils firent les fanfarons et les matamores devant les hommes d'Ali. Probablement parce que plus jeunes et mieux équipés. L'un d'eux voulu même m'égorger, sur le champ. Pour montrer sa détermination et sa force. Son attaque fut si soudaine que je n'eus pas le temps de l'esquiver. En une seconde il fut sur moi et me glissa son couteau sous la gorge tout en me tirant la tête en arrière, par les cheveux. J'avais les mains attachées mais pas les pieds et l'on m'avait appris le close-combat à Cognac. Je lui écrasai bêtement les orteils d'un coup de talon vigoureux et me dégageai rapidement. Il poussa des cris furieux, jeta à terre son poignard et arma sa mitraillette. Par bonheur, les hommes d'Ali parvinrent à le calmer. Cependant les deux bandes se faisaient face et je crus bien qu'ils allaient en venir aux mains, voire à la fusillade générale.
   Soudain, Ali, d'une bourrade, m'expédia à terre et marcha sur le chef de l'autre groupe en armant ostensiblement la carabine qu'il serrait contre sa hanche. C'était devenu une affaire de chefs, de prérogatives et d'honneur entre l'ancien et la bleusaille aux dents longues. J'étais le prisonnier d'Ali, il m'avait capturé et devait me ramener à la willaya. C'étaient les ordres. Il le fit savoir à l'autre, les yeux dans les yeux. Ce dernier fit un geste d'apaisement et ordonna à ses hommes de poser leurs armes. On en resta là. J'avais eu chaud. Je me promis, si j'en réchappais, de déposer un ex-voto à la mémoire de l'aumônier qui semblait si bien me protéger du ciel où il devait être maintenant installé. Je me promis aussi d'être attentionné, gentil et agréable désormais avec tout le monde, et en particulier avec Mireille, qui avait certainement de grandes qualités, puisqu'elle avait un frère qui était presque le mien et qui devait me chercher partout. Comme un furieux, remuant ciel et terre, patrouillant tous azimuts. Je priais l'aumônier d'aider Marc et de faire plus encore, d'intervenir en haut lieu pour que l'on vienne me délivrer, et vite, car avant demain je devais être livré à la willaya. Et couic !

à suivre