Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                                 Partageons nos plaisirs, j'écris vous me lisez.  
   –  Foutu, dit-il.
   –  Laisse-le là, qu'il meure tranquille, dis-je.
   – Pour qu'il puisse raconter à ceux qui nous cherchent dans quelle direction nous sommes partis ? Allez viens, prends tes outils et ta robe, on file !
  Ma parole, il me prenait pour le curé.  Il adressa une courte phrase à l'un des moustachus de mon escorte qui sortit du fil de téléphone de sa poche et qui me ficela les mains dans le dos. "C'est bien pratique le téléphone", me dit-il d'un air convaincu. Il fit sauter mon attelle qui le gênait dans ses manipulations et attacha la mallette du padre dans mon dos. Je faillis lui dire que ce n'était pas la peine de m'encombrer de ce barda, mais quelque chose, un vague remord ou un pressentiment, me retint.

   – En route, grimaça-t-il en me plantant la baïonnette de son MAS 36 dans une fesse.
  Je progressais mieux, évidemment. Ali se porta à ma hauteur. Couic, fit-il une main passant sur sa carotide. J'eus du mal à comprendre.
  – Ton ami, le pilote, est mort. Avec le fusil, on aurait entendu, pas avec le couteau. Il était déjà bien mal en point. Toi, je vais t'amener à la willaya. Ils sauront quoi faire de toi. Je n'aime pas la religion, mais je ne tue pas les prêtres sans nécessité, tu as de la chance.
  Stupidement, je rougis de honte. Mais après tout, pour l'aumônier c'était trop tard. Et moi, j'étais toujours vivant. De toute façon, le pauvre curé était sérieusement blessé, une hémorragie interne probablement. Pour le sauver il aurait fallu que les secours nous découvrent hier au soir. Dieu ne l'avait pas voulu ainsi. Je baissai la tête et marmonnai un morceau de prière qui remontait de ma mémoire. Un petit bout de "Je vous salue Marie" que je répétai jusqu'à m'en soûler. Je lui devais bien ça. Il devait dégueuler tripes et boyaux dans le voyage qui l'amenait au ciel, ainsi qu'il me l'avait dit hier. Il ne prévoyait pas que cela serait si proche. Ali, qui marchait à côté de moi, respecta mes semblants de prières.
  – La religion, on croit que c'est une bonne chose, en réalité c'est de la merde pour le peuple, se contenta-t-il d'affirmer.
  – Ceux qui ont tué par le poignard, périront par le poignard, lui répliquai-je entre les dents.
 Il m'entendit et me dit que j'étais bien insolent pour un prisonnier et que je devais m'estimer heureux d'être encore en vie. Si ça avait été lui, le prisonnier, chez les Français, il serait déjà mort. Une balle dans la nuque ou précipité dans le vide par la porte d'un hélicoptère. Il savait cela. Ça se murmurait en effet chez nous, bien que  nous n'y croyions pas trop. On disait que c'était de la contre-propagande. On disait aussi que certains commandos coupaient les oreilles des fells tués, pour se faire des souvenirs. Mais que ne disait-on pas.... Il fallait que j'essaie de penser comme l'aurait fait l'aumônier.
   – Tu es bien jeune pour un prêtre ? me dit soudain Ali.
   –  C'est mon premier poste, depuis le séminaire.
   – Où es-tu né ?
   – Á Angoulême.
   – Chez Messali Hadje, alors ?
   – Si on veut. J'ai même connu sa fille. Je me mordis les lèvres. Je veux dire que ma soeur est allée à l'école avec la fille de Messali.
  Ali paraissait ravi et me demanda de raconter comment vivait le vieux leader. Je fis de mon mieux, lui parlai de l'Hôtel des Charentes, très propre et bien tenu, dans lequel il était en résidence surveillée. Ses promenades en ville, à pied, durant lesquelles il semait régulièrement ses gardes qui le suivaient en auto. Ce qui fit rire Ali. Je me souvenais de sa haute et maigre silhouette dans sa djellaba brune ; il traversait les rues sans jamais regarder ni à gauche, ni à droite. J'avais vu une fois ou deux sa fille, qui n'aimait pas la France mais qui portait un prénom français. Madeleine, il me semble. Je fis de mon mieux pour traiter de tout ça avec la hauteur de vue et le détachement d'un aumônier distingué, et non avec le parti pris du soudard que j'étais. 
Á ma grande surprise Ali aimait la France et connaissait Paris, au moins l'essentiel du Paris touristique. Il avait travaillé un peu en métropole, c'était bien le terme employé par Ali, en métropole. Il se disait Tunisien.
  – Ne va pas croire, il y a beaucoup de Tunisiens et de Marocains chez les fellouzes. C'est plus facile à recruter et à entraîner. Nous sommes tout d'abord des Arabes.
  – Et les Algériens ?
  – Il y en a naturellement, mais pour beaucoup ils sont restés dans leurs villages. Ils nous aident pour la nourriture et nous cachent...
  C'est à ce moment-là que, dans le ciel, est apparu le premier T6. Il suivait une ligne de crête et passa pratiquement au-dessus de nos têtes. Le commando s'était immobilisé. Chacun savait que depuis l'avion, il ne serait repéré que s'il bougeait. Faire un pas suffisait. Ceux-là avaient l'air de savoir et restaient plus immobiles que des pierres, jusqu'à ce que l'avion disparaisse. Pour m'éviter toute tentation de gesticuler, le moustachu qui me gardait s'était collé dans mon dos et respirait violemment dans mon cou. J'avais aussi sa baïonnette entrée d'au moins un bon centimètre dans le creux des reins. 
  – Ils te cherchent, me dit Ali. Tu es précieux, un prêtre est précieux chez les Francaouis et un pilote aussi. Nous allons nous cacher jusqu'au soir.
  Il sortit d'un havresac une carte d'état-major qu'il étala sur le sol. Un des hommes de mon escorte, appelé en renfort, montra du doigt quelque chose sur la carte puis se mit à parler avec impétuosité en me désignant à grands gestes. Je crus qu'il réclamait ma tête. Un vide glacé s'installa brusquement dans ma poitrine. Tout ce que je souhaitais c'était que cela soit vite fait. Une balle dans la tête. Après, ils pourront faire de moi ce qu'ils voudront, me tailler en rondelles ; je m'en foutais.
  – Il dit que tu devrais lire dans un livre, en marchant. Que c'est ainsi que font les prêtres chrétiens, fait Ali dans une grimace.
  L'autre me sourit et hocha la tête vigoureusement. C'était le second des moustachus, celui qui me harcelait de son couteau, une arme fabriquée dans une lame de ressort d'amortisseur de camion, quand je portais encore l'aumônier sur mes épaules.
   – J'étais tirailleur pendant la guerre et je me souviens, me dit ce moustachu.
  – C'est vrai, mais je suis attaché. Je savais le bréviaire du curé dans sa mallette. Ali me détacha les mains.
  – Remets une attelle à ton doigt et fais ta lecture puisque c'est ainsi. Mais la religion, c'est toujours la merde.
   – C'est la merde quand elle agit contre le peuple.
   – Peut-être.
  Mon doigt était enflé, j'utilisai mon mouchoir pour l'immobiliser dans un pansement sommaire. Toujours en marchant je sortis le bréviaire. Je l'ouvris au hasard, dans les premières pages. C'était écrit en latin : Confiteor Deo omnipotenti, beatae Maria semper virgini... Pourvu qu'ils ne me demandent pas de traduire. J'avais pourtant fait du latin dans le temps, mais un an à peine. Si Mireille était là, elle m'aiderait, elle qui parle latin comme un Dominicain, pensais-je. C'était bien le moment de me souvenir d'elle. Et l'aumônier, avait-il une petite amie, une soeur, quelqu'un qui se souviendrait de l'homme qu'il était. Et puis, nom de Dieu, qu'apprenait-on au séminaire ? Que devait-il faire dans sa journée en dehors de lire le bréviaire et de dire la messe, bénir les oiseaux et les plantes ?
   – On va se cacher dans une grotte, tu pourras lire tranquille, dit le tirailleur. Il me ficela les mains devant, cette fois-ci, de façon à ce que je puisse m'en servir pour lire et conserver plus facilement mon équilibre pendant la marche.
  Quatre T6 et deux T28, le modèle au-dessus du T6 mieux armé et plus puissant. Ils tournaient tout près, en larges boucles et au ras des arbres. Il fallait sans cesse se cacher ou s'immobiliser, comme dans cette ronde enfantine où l'on doit conserver sa position à un signal donné par le maître du jeu. Les hélicoptères, les gros Sikorski H34 dont certains, les "pirates" étaient équipés d'un canon de 20 mm, bondissaient au-dessus des arbres et débouchaient des crêtes sans qu'on les entende venir. Leurs gros flap-flap-flap remplissaient la vallée et on ne savait jamais où ils étaient. L'endroit allait être rapidement intenable pour les fellaghas.
  Les collègues pilotes savaient où était tombé mon avion, sans cela, ils ne seraient pas dans le coin. À ma montre, il était quatre heures de l'après-midi. Dans quelques minutes, ils allaient héliporter des commandos de la Légion ou des gars de chez Georges et je serai délivré.
   –  S'ils nous prennent ou nous encerclent, je te couperai les couilles avant, me prévint Ali.                                                                                                                    
   hélicoptère H34
 
 à suivre