Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
                                                 Dernière rencontre d’Yvonne de Quièvrecourt 
                                 et d’Alain-Fournier à Rochefort sur mer.                       


 
M. le médecin de 1ère classe Amédée R. H. Brochet est nommé Médecin Principal  (Tablette des deux Charentes page précédente 1908)                                                                                                                                     


S/Lieutenant Henri Fournier          
                                                                                                                         


                                                                                Yvonne Brochet *

  
 
 
    Un film inspiré du chef d’œuvre d’Alain-Fournier, « Le grand Meaulnes » nous rappelle que la femme qui lui inspira (très probablement) le personnage d’Yvonne de Galais et qui sera son grand amour de jeunesse le rencontrera pour la seconde et dernière fois dans les jardins de la marine de Rochefort-sur-mer. Je souligne à dessein seconde et dernière fois car il ne s’agit en rien d’une liaison durable mais plutôt pour Alain-Fournier de ce que Jaufré Rudel appelait « l’amor de lonh » ou l’amour de loin, en général pour une « princesse » lointaine que l’on ne reverra qu’accidentellement. De nombreux poètes, dont Heine et Rostand, ont également été inspirés par cette forme d’amour.
    Née le 31 mars 1885 à Paris, Yvonne Toussaint de Quièvrecourt a 18 ans quand elle croise sur les marches du grand Palais à Paris, Henri-Alban Fournier futur Alain-Fournier. Le garçon, très séduisant, est âgé de 19 ans. Leurs regards se heurtent, c’est le coup de foudre chez le garçon. Henri va alors suivre la jeune fille jusque chez ses parents au 12 boulevard Saint-Germain. Monsieur de Quièvrecourt est inspecteur de la marine, ce détail a de l'importance pour la suite. Obstiné, il revient devant chez elle, plusieurs fois. Un jour elle se montre à sa fenêtre et enfin sort. « Vous êtes belle » lui dira-t-il tout de go. Une phrase reprise mot pour mot par Augustin Meaulnes lorsqu’il rencontre Yvonne de Galais dans le château en fête (Cf. Le grand Meaulnes).
    Elle est belle ? Une photo d’Yvonne de Quièvrecourt sur le site Internet qui lui est consacré montre une  brunette à la mine renfrognée et peu souriante, au physique certes agréable, la taille est fine, mais presque entièrement caché par les vêtements de l’époque. Elle porte un large chapeau, la robe est lourde, théatrale. La photo paraît dater de 1906/1907, soit à peu près à l’époque de son mariage avec Amédée Brochet. Qu’importe, l’amour est bien présent dans le cœur d’Henri-Alban. Il est si présent qu’il n’oubliera jamais la jeune fille. Hélas ! Celle-ci est déjà fiancée à Amédée Brochet, médecin de marine. Ils se marieront à Toulon le 17 octobre 1906. La jeune fille a choisi son avenir à travers son époux, une bourgeoise tranquillité. Ils auront deux enfants : Yvonne en 1910 qui se fera nonne et Maurice en 1911. Ce dernier, officier de carrière sera tué en Algérie en 1957.
    Inutile d’ajouter que la naissance des enfants désespère Henri-Alban. C’est durant cette période qu’il entreprend l’écriture de son œuvre en partie autobiographique, mélodramatique et rocambolesque qui deviendra « Le Grand Meaulnes » et qui sera publiée en 1913.  Yvonne de Quièvrecourt est-elle vraiment l’inspiratrice d’Yvonne de Galais ?  C'est le même prénom en tout cas. Dans « Le Grand Maulne », il décrit cette dernière comme « une jeune fille, blonde, élancée… » «…sous une lourde chevelure blonde, un visage aux traits un peu courts mais dessinés avec une finesse presque douloureuse. » Un peu plus loin il parle de son regard si pur, de ses yeux bleus. Il insiste sur la pureté, l’innocence de la jeune fille. Pourquoi ne pas avoir décrit Yvonne de Quièvrecourt telle qu’elle est ? Brune, sévère et prude, mais pas laide. La blondeur et les yeux bleus sont emblématiques de la pureté, de l’ange et de la vierge, du moins tels qu'ils figurent dans les objets de piété de l'époque ; la taille élancée est promesse de vertiges sensuels, de force et de vigueur maternelle. Une sorte de Germania romantique rêvée par les jeunes catholiques de cette époque, dont Alain-Fournier l'ami de Péguy, socialiste puis catholique ardent.
    Aucun auteur insistant sur la beauté, la pureté et l’innocence de son héroïne ne décrirait une brune courtaude à la chevelure noire et aux yeux sombres. Dans l’inconscient, du moins dans celui des auteurs, ce serait plutôt l’image d’une fille grossière et vulgaire. Une Carmen d'opéra. Mais qui sait, Alain-Fournier avait peut-être en tête plusieurs jeunes filles différentes lorsqu’il décrivait Yvonne de Galais, ce qui parait assez probant. « Souvent, plus tard, lorsqu’il (Augustin Meaulnes, in Le Grand Meaulnes) s’endormait après avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci. » Des jeunes femmes et non des jeunes filles…
     De 1910 à 1912 Henri-Alban entretien une liaison avec une jeune provinciale Jeanne Bruneau qui vient de Bourges, ville où il a fait ses études secondaires. Dans son livre ce sera Valentine Blondeau, fille inassouvie et fantasque qui fera le malheur de Franz de Galais et d’Augustin Meaulnes. En 1912 devenu secrétaire de Claude Casimir-Perier fils d’un éphémère président de la république, Henri-Alban débute une liaison, datée du 18 juin 1913 par les historiens qui ont épluché sa correspondance, avec la femme de ce dernier, Pauline Benda (voir photo ci-contre). Elle a 36 ans. Divorcée d’un certain Lebargy ou Le Bargy, comédien, elle se remariera à la mort de Claude Casimir-Perier avec François Porché, poète charentais, né à Cognac. C’est une 
cousine du philosophe Julien Benda ; une femme de théâtre et de lettres plus connue sous le nom de Madame Simone. Leur liaison ne cessera qu’à la mort d’Alain-Fournier alors jeune sous-lieutenant, mort avec ses hommes dans les Hauts de Meuse en septembre 1914 au cours de ce qui sera la première bataille de la Marne. C’était, écrit-elle d’Alain-Fournier « un être, vivace, orageux, passionné, capable de joie éperdue, de jalousie extrême, de tourments imaginés… » Bref un homme de 26 ans dans toute la force de sa virilité et de sa séduction. Rien d’un enfant de chœur ou d’un ectoplasme éthéré.
    Peu après le début de cette liaison, il apprend que la famille Toussaint de Quièvrecourt (sans Yvonne maintenant mariée) habite 
à Rochefort-sur-mer(Charente maritime) au 16 de la rue Victor-Hugo. Monsieur de Quièvrecourt, contrôleur de la marine, y a été muté. Marc Rivière, frère de Jacques Rivière beau-frère d’Alain-Fournier, qui prépare santé navale à Rochefort, a fait la connaissance de Jeanne, la sœur d’Yvonne et c’est lui qui prévient Henri-Alban. Celui-ci se rend à Rochefort bavarde avec Jeanne, évoque Yvonne sachant que ses propos seront rapportés à cette dernière. « J’ai eu ainsi son adresse et des renseignements précieux, note-t-il. Avant quatre jours Yvonne de Galais saura que j’ai parlé d’elle avec sa sœur et que j’ai l’intention de lui envoyer mon livre… » Ici il ne fait guère de doute sur l'inspiratrice de son héroïne. Il appelle la jeune femme, en réalité madame Amédée Brochet, que par son substitut d’Yvonne de Galais plus romanesque. Souci de discrétion, manière de prolonger dans le temps cet amour désespéré dont il sait qu’il est voué plus à l’imaginaire qu’au concret, refus de prononcer le nom du mari et peut être aussi une gêne devant ce nom si prosaïque de Brochet. Nom qu’Amédée Brochet fera changer plus tard en De Vaugrigneuse. Il parle de son livre avec suffisamment de chaleur pour qu’Yvonne décide de venir à son tour à Rochefort au prétexte de voir ses parents. « J’ai l’intention de lui envoyer mon livre a-t-il noté… » Un livre qu’il a écrit en pensant à elle, pour elle, à l’intention de celle qui lui a préféré un médecin de marine. Une revanche. Mais qui sait, Yvonne de Quièvrecourt est peut-être inquiète de ce que peut contenir ce livre, on ne badine pas avec la vertu des dames. Mais peut-être est elle simplement intriguée, elle qui est si peu faite pour être une héroïne de roman.
    Il s’ensuit une sorte de poursuite, de cache-cache entre Paris et Rochefort à la manière du théâtre de boulevard. Lorsqu’elle se décide, Alain-Fournier est reparti pour Paris. Apprenant cela, il reprend le train et le voici de nouveau à Rochefort. Les dates de cette rencontre ont fait l’objet de controverses mais il est à peu près certain aujourd’hui qu’elle eut lieu dans la période du 25 au 28 juillet 1913. On peut d’ailleurs s’interroger sur l’ampleur de son amour pour Yvonne, car à cette époque, comme il est dit plus haut, Alain-Fournier vit une liaison intense et forte avec Madame Simone. Si l’amour le pousse vers Yvonne, un amour idéalisé et chevaleresque, la curiosité n’en est pas moins un moteur puissant. Comment est-elle après ces sept ans où il l’a perdue de vue ? Comment vit-elle avec Amédée Brochet ? Pense-t-elle à moi ?
   Il rencontrera Yvonne plusieurs fois et durant plusieurs jours (1) dans les Jardins de la marine anciennement Jardins de l’Amirauté. « Je les revois assis sur un petit banc de bois, entre deux courts de tennis, par un temps radieux qui n’était pas celui du gros été… » écrira Marc Rivière. Que se diront-ils ? Elle reconnaît bien sûr ne pas l’avoir oublié, mais rien d’audacieux. Probablement qu’au contraire elle cherchera à le raisonner, leurs vies se sont éloignées sans retour en arrière possible. Il lui glisse un mot dans la main : « Est-ce que cette interminable recherche, cette affreuse attente, le long supplice d’être séparé de vous va  recommencer ? La chose que j’ai le plus souhaité au monde, n’être plus séparé de vous sans l’espoir de vous revoir, c’est à quoi j’ai tout sacrifié. » Qu’a-t-il donc sacrifié au juste ? Parole d'amoureux. La jeune femme est émue bien sûr. Il insiste dans une autre note. Il veut la revoir. Elle lui propose son amitié, lui confie qu’elle fut un temps malheureuse. « J’ai beaucoup pensé à vous. Je vous aurais écrit si j’avais pu ». Peu de choses en somme, du banal.
    Néanmoins un certain nombre de missives seront envoyées de part et d’autre maintenant un lien qui s’effilochera assez vite. À la parution du Grand Meaulnes Alain-Fournier envoie le livre à Yvonne Brochet et à Jeanne de Quièvrecourt, sa sœur. D’Yvonne, il ne recevra rien en retour, ni remerciements, ni commentaires. Marc Rivière écrit à Alain-Fournier « Je trouve qu’elle t’a donné le maximum de ce que tu pouvais espérer et au-delà… » Et c’est vrai. Nous sommes loin de Feydeau ; elle s’est comportée comme une femme indifférente à cet amour intempestif et est restée fidèle à son mari, comme n'importe quelle bourgeoise soucieuse de sa réputation quand l'époux vogue au diable Vauvert. Fin de l’histoire. Il manquera une voix au « grand Meaulnes » pour obtenir le prix Goncourt qui ira à Marc Helder pour « Les hommes de la mer ». Dans le livre Yvonne de Galais décède après son accouchement, loin d’Augustin Meaulnes devenu entre temps son mari, lequel court le monde afin de payer une dette envers Franz de Galais.
    Yvonne Brochet, devenue de Vaugrigneuse, disparaîtra le 29 décembre 1964 ; Henri-Alban lui est mort depuis longtemps(2). Pour Augustin Meaulnes comme pour Alain-Fournier, il n’y a pas eu d’amour heureux.

Jean-Bernard Papi. ©2013-2020
 
* Yvonne de Quièvrecourt de son nom de jeune fille
(1) Sur ces rencontres Les tablettes des deux Charentes seront muettes. Louable souci de discrétion ou information non connue ?
(2) On a beaucoup écrit sur la mort d'Alain-Fournier avant que l'on ne retrouve son corps et celui de ses hommes. Qu'ils reposent en paix. Tué en septembre 1914, il fut retrouvé par Frédéric Adam, anthropologue et archéologue de l'Inrap. (Le Point).

Bibliographie :
- Dictionnaire des grands charentais (Ed. Le Croît Vif)
 www.cheminsdememoire.gouv.fr
 www.legrandmeaulnes.com
- généalogie des Perier
- Association des amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier.
- Et bien entendu Le grand Meaulnes d’Alain-Fournier.