Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
L’âge d’or des maisons closes :                 
  En 1804 le Consulat posa les bases d’un système réglementaire où les prostituées devaient être fichées et suivies médicalement, qu’elles travaillent dans la rue ou en maison. Ces maisons dites "closes", devaient être tenues par des femmes ; les filles, ou femmes publiques, étaient impérativement volontaires, elles payaient leur visite au dispensaire et ne pouvaient sortir que décemment vêtues avec interdiction d’adresser la parole aux hommes. Les maisons closes étaient sous la responsabilité des municipalités. En 1811 on mit en place un contrôle de salubrité de ces maisons qui imposait une chambre et des toilettes individuelles. Le médecin hygiéniste Alexandre Parent-Duchâtelet en 1836, établit un règlement définitif sur les maisons de prostitution et les traitements à apporter à la syphilis pour la ville de Paris (1). « Les prostituées, dans une agglomération d’hommes, écrit-il, sont aussi inévitables que les voiries et les dépôts d’immondices ».  En 1837 fut créé la brigade des mœurs dissoute en 1881 à la suite de scandales impliquant des policiers maîtres-chanteurs et racketteurs. L’intervention des municipalités était assez variable, certaines taxaient les maisons closes à outrance.
  Dans la rue, la prostitution, était plus difficilement contrôlable qu’en maison. Aussi les filles, "les insoumises", étaient-elles harcelées par la police, fichées et souvent incarcérées dans des hôpitaux-prisons pour des motifs futiles. Mais aussi parfois pour avoir masqué leur syphilis. Malgré la réglementation, les maisons closes n’étaient pas exemptes de reproches, pour satisfaire la clientèle on renouvelait fréquemment les pensionnaires ce qui entrainait des abus et des violences physiques et psychologiques.
  En 1911 sous la gestion, remarquable par ailleurs, du préfet de Paris Louis Lépine, on « inventa » les brasseries avec serveuses « montantes » et les maisons de rendez-vous où les filles ne vivaient plus à demeure. Plus tard, sous le gouvernement de Vichy -il y avait la soldatesque allemande à satisfaire- le bordel devint une entreprise à part entière, le fond était cessible et les tauliers pouvaient s’organiser en chambres syndicales. Par soucis d’hygiène, la chasse aux prostituées clandestines, et occasionnelles, se doubla alors d’une chasse aux pervers et aux déviants (homosexuels) dès juillet 1940. Rappelons qu’en 1939 la prostitution et l’homosexualité étaient interdites en Allemagne. Les nazis en 1940 réquisitionnèrent les bordels français pour la troupe et créèrent des hôtels de passe pour les officiers. Toutes les armées en campagne ont leurs bordels, et les armées françaises n’échappent pas à la règle que ce soit en Indochine ou en Algérie avec leurs BMC, gérés et contrôlés par les militaires.

Les signes de la prostitution au XIX et XXème siècle :

  La maison close tire son nom des volets, fenêtres et persiennes obligatoirement fermés et cadenassés. Souvent elle arbore un numéro plus grand que les autres et parfois une lanterne rouge allumée dès la nuit tombée. On recommanda d’habiller les prostituées de jaune mais sans que cela soit vraiment suivi, sauf par celles qui voulaient être plus visibles la nuit. Au XIX siècle la prostitution fut un sujet pour les artistes peintres comme Degas et Toulouse Lautrec ; des écrivains s’en inspirèrent : Zola, Baudelaire, Maupassant, Pierre Louÿs, les Goncourt etc. Un « Guide rose » fut édité qui répertoriait les maisons avec leurs spécialités et les tarifs. Elles furent fréquentées par la fine fleur intellectuelle, politique et ecclésiastique française.
Le monde moderne
  En 1945 il existait 1500 bordels en France, 177 rien que pour Paris. Les maisons closes furent dénoncées par Marthe Richard (1889/1982), elle-même prostituée jusqu’en 1915 et conseillère municipale élue dans le 4ème arrondissement de Paris, comme étant des « centres actifs de trahison et leurs tenanciers comme des pourvoyeurs de la gestapo ». Assertions qui relevaient plus de la justice que de la morale, oubliant au passage qu’elles furent aussi un centre d’espionnage au profit de la Résistance et des alliés. Marthe Richard, déposa ensuite, en décembre 1945, un projet de fermeture des maisons closes devant le conseil municipal de Paris qui l’approuva. Le préfet de Paris, Charles Luizet (2) qui craignait des débordements, ordonna immédiatement la fermeture des maisons et bordels de Paris sans préavis. Marthe Richard (3) fit ensuite une campagne de presse qui aboutit à une loi ordonnant la fermeture généralisée de toutes les maisons closes française le 6 novembre 1946. Elle s’assura en personne que le fichier national de la prostitution, dans lequel elle figurait, fut bien détruit selon l’article 5 de la loi en question.
  Les prostituées à la rue désormais continuèrent le tapin puisque, pour la plupart, elles ne savaient rien faire d’autre. La prostitution demeura tolérée, seuls étaient interdits le proxénétisme et ses manifestations visibles. Les hôtels de passe virent le jour, mais dans la rue les filles subissaient la loi du plus fort.

Aujourd’hui :
  La France en 1960 a signé la Convention internationale pour la Répression de la traite des êtres humains et l’exploitation de la prostitution d’autrui. (Les Pays-Bas, l’Allemagne et les USA ne l’ont pas signée). Aujourd’hui en France - c’est le cas également en Norvège- dans une loi copiée de la Suède, seul le client est punissable d’une forte amende, ce qui oblige de nouveau les prostituées à la clandestinité dans des pays où les jeunes hommes issus de l’immigration, abondent. Le racolage en France est interdit, de même que le démarchage et la publicité. Même le racolage passif est interdit (Loi Sarkozy). Ce qui n’empêche pas les prostituées d’être imposables sur le revenu. D’où, situation paradoxale en regard des lois nationales, on trouve des prostituées qui vantent leurs charmes sur Internet, soit librement et à proximité, soit sur des sites de rencontre, avec ou sans proxénète et à l’abri des regards des non avertis. La police surveille discrètement…et Facebook ainsi que Google enregistrent. Malgré ces lois draconiennes, on observe aujourd’hui en France une recrudescence de la syphilis (par bonheur guérissable aujourd'hui) environ 500 nouveaux cas annuels sont comptabilisés.
 Je ne voudrais pas terminer ce tour d'horizon de la prostitution sans aborder la prostitution masculine en particulier celle destinée aux femmes. Dans un monde où la femme est juridiquement l'égale de l'homme, il serait normal que celle-ci en Europe aujourd'hui, puisse bénéficier d'une forme de prostitution qui lui soit destinée. Je n'ai rien trouvé de semblable en France par le passé, seul "l'ami" dans l'amour courtois (voir Le Chevalier de la charrette dans ce site) et dans une moindre mesure les gigolos du 19ème siècle permettaient à une femme d'être "bien accompagnée". Officiellement, au Japon, non influencé par le christianisme, ce type de maison close fut légal du 17ème à la fin du 19ème siècle. Aujourd'hui, toujours au Japon, des jeunes hommes bien sous tous rapports font office "d'hôtes" ou "d'escorts" dans des bars branchés de la capitale au bénéfice de femmes carriéristes ou non qui souhaitent se détendre en compagnie -tarifée-, d'hommes choisis pour leur conversation et leur discrétion. 
 
Et ailleurs :
  En Allemagne ainsi qu’en Autriche, Pays-Bas, Suisse, Grèce…  La prostitution est autorisée et encadrée. En Roumanie, Croatie, Lituanie, Malte, la prostitution est interdite. Elle est légale en Espagne.
 
Conclusion :
  À la lecture de ce texte on voit qu’au fil des siècles, à propos de la prostitution, moralistes et hygiénistes ont eu des positions souvent opposées et contradictoires, sans que celle-ci soit pour autant éradiquée. Parent-Duchâtelet raillait les moralistes qui du fond de leur province, et de leur fauteuil, s’enflammaient contre la prostitution sans en connaître. À l’heure où les flux migratoires provenant d’Afrique et du Moyen-Orient, s’intensifient dans les pays européens, il serait bon que l’Europe desserre le carcan qui enserre la prostitution et propose un modus vivendi dans lequel moralistes et hygiénistes puissent se mettre d’accord sur une doctrine qui ne pénalise ni les femmes qui ont fait le choix de vendre leur corps, ni la population des villes que ce genre de commerce indispose. En outre, il est indéniable que l’on assiste à une recrudescence des MST qui vont se propager sans aucun contrôle à partir du moment où les prostituées exercent dans la clandestinité ou sur l’Internet. En France comme leur collectif le revendique, elles veulent continuer à être libres dans un pays libre, sans souteneurs et avec un statut de citoyenne à part entière. Elles reprennent d’ailleurs le slogan qui accompagna les lois sur l’interruption volontaire de grossesse et sur la contraception : « Mon corps est à moi ».
  
Nota : Je n’ai pas cru nécessaire de faire appel aux Pères de l’église pour éclairer mon texte. On dit qu’au IVème siècle, Augustin, évêque d’Hippone considérait la prostitution comme naturelle et plus tard Thomas d’Aquin la jugea nécessaire, « comme les toilettes dans une maison » » Des textes qui peuvent en contredire d’autres et sont de toute manière, difficilement vérifiables. Par contre Montaigne confirme : "Solon fut le premier en Grèce, dit-on qui par ses lois donna liberté aux femmes de pourvoir à leurs besoins aux dépens de leur pudicité." Ce qui sous-entendrait qu'il n'y avait pas que des esclaves dans les lupanars grecs.
 
(1) De la prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l'hygiène publique, de la morale et de l'administration :
d'Alexandre Parent-Duchâtelet, ouvrage appuyé de documents statistiques puisés dans les archives de la Préfecture de police, J.-B. Baillière éditeur, 1836, 2 volumes, 624 et 580 pages.
(2) Charles Luizet ancien Saint Cyrien, officier, résistant, compagnon de la libération a tranché dans le vif pour éviter des désordres. C’était à Paris l’époque des règlements de comptes, des dénonciations et des exécutions arbitraires.
(3) Marthe Richard née Betenfeld (1889-1982) Prostituée depuis l’âge de 16 ans jusqu’en 1915, elle épouse en 1915 Henri Richet. Elle devint alors une riche bourgeoise et apprend à piloter les avions. Après la mort de son mari en 1916 elle devient espionne pour le compte de la France. En 1926 elle épouse Thomas Crompton qui meurt en 1928. Surnommée La Veuve Joyeuse elle mène grand train. Elle publie ses mémoires largement affabulées et devient une héroïne aux yeux du peuple, effectuant des conférences et des vols de démonstration sur Potez 43. À l’été 1944 elle intègre les Forces françaises de l’intérieur. Héroïne de deux guerres elle est élue conseillère municipale dans le 4ème arrondissement de Paris. Elle meurt le 9 fév. 1982.
(Photo de Marthe Richard en 1915- Wikipedia) 



Références :
- Le monde d'hier, de Stefan Zweig.
- Les maisons closes. Mémoires du Poitou Charente (Éditions du Pertuis)
- Rapport d’information par la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la république en conclusion de la mission sur la prostitution en France. 13 avril 2011. Rapporteur M. Guy Geoffroy.
- Wikipédia, la bible et nombre de sites pour ou contre la prostitution.
- De la prostitution dans la ville de Paris d'Alexandre Parent-Duchâtelet, ouvrage déjà cité en (1)
- L'auteur de la photo de l'intérieur d'une maison close n'est pas connu. Le dessin est de E. Degas. Les deux peintures sont de Toulouse Lautrec.                                                                                                                                                                                                                         Jean-Bernard Papi ©   2016