Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
  Les communistes à cette époque, formation politique puissante, ont leur propre machine de guerre dont les intérêts épousent plus ceux de Moscou que ceux de Paris. Francis Jeanson, communiste, fondera un réseau d'aide au FLN qui fonctionnera jusqu'en 1960, ce qui lui vaudra d'être condamné par coutumace à dix ans de prison. La Question d’Henri Alleg  paraîtra le 18 février 1958. Le livre est saisi et interdit en mars 58 pour cause « de participation à une entreprise de démoralisation de l’armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale » malgré les interventions favorables d’André Malraux, Roger Martin du Gard, François Mauriac et Jean-Paul Sartre auprès du Président Coty. Réédité en Suisse il sera diffusé clandestinement à 150.000 exemplaires. La Question va grandement faire connaître la torture aux Français et aura plus de succès que le pamphlet de P-H Simon. C’est un témoignage de journaliste, de 111 pages, net, sans lyrisme, presque clinique et nos compatriotes sont sensibles à l’impression de vérité que le livre dégage. Contrairement à ce qui fut dit plus tard, Alleg n’y révèle pas les noms de ses tortionnaires.
  Le 
23 mars 1957 le général Allard recommande d’utiliser dans toute l’Algérie les procédés de la 10ème DP qui, écrit-il, ont fait leurs preuves. C’est la création des DOP (dispositif opérationnel de protection), des SAS, sorte de service spécial autonome. L’appellation dite de « maintien de l’ordre » toujours en vigueur pour l’Algérie favorise les dérives extrêmes, « cette guerre d’un type nouveau produit sa propre légitimité et sa légalité implicite » écrit l’historienne Raphaëlle Branche.
  Dans le même temps où parait La Question d'Alleg, Pierre-Henri Simon publie au Seuil Portrait d’un officier. Écrit entre septembre 1957 et septembre 1958, c’est le prolongement plus nuancé et modéré de son pamphlet contre la torture. Il le qualifie de récit ; récit en effet qui retrace la carrière de Jean de Larsan, sorte de chevalier des temps modernes, et officier d’infanterie qui s’évade d’un stalag après la drôle de guerre, combat en Afrique puis en Italie, persuadé du bon droit de son action. La guerre terminée, il part pour L’Indochine et se rend compte que, là-bas, ce n’est plus la lutte du bien contre le mal mais une lutte menée par un peuple contre ce qu’il faut bien appeler le colonialisme. Il découvre tous les aspects cruels et véreux de cette guerre qu’il juge perdue d’avance. (En 1958, quand parait le livre, la guerre en Indochine est perdue depuis 4 ans). Déjà sa foi dans l’armée et dans la grandeur pacificatrice de la France est ébranlée. Après la défaite de Dien Bien Phû, il est muté en Algérie comme chef d’escadron. Il y découvre la torture et se refuse à la pratiquer malgré les exhortations de ses chefs et de l’aumônier, lequel l’admet au nom de la Chrétienté (et probablement aussi de la lutte contre le communisme et l’Islam). Il démissionne après un drame qui achève de mettre à bas sa foi militaire chancelante.
   « Ne faites pas cette guerre ou faites la comme il faut » lui dira son supérieur et c’est bien là l’un des éléments du drame subi par cette armée, en Algérie, ou ailleurs. Condamnée à obéir elle subit le Règlement de Discipline Générale des armées qui prévoit une « obéissance totale aux ordres sans réticence ni murmure ». Quelles que soient les ordres, le chef sait, le subordonné obéit. Ce règlement sera modifié en 1965. Signé du général de Gaulle, il introduit la possibilité de refuser un ordre si on le juge illégal ou contraire à l’honneur. En 1958 rien de tout cela ; et des chefs militaires humiliés qui veulent leur revanche.
  Le "Portrait d’un officier", une œuvre majeure et sensible pour qui veut comprendre les guerres coloniales, n’aura qu’un faible écho car, cela arrive parfois aux auteurs, l’impatience et l’humanisme de Pierre-Henri Simon lui aura joué un mauvais tour. "Contre la torture", son pamphlet trop violent, trop intellectuel et professoral, peu convaincant et finalement assez peu humain, a détruit à priori la thèse de "Portrait d'un officier" et, de fait, a ruiné toute envie de le lire."Contre la torture" aurait dû paraître après "Portrait d’un officier", le pamphlet renchérissait le débat plutôt que de le déflorer prématurément. Fougasse d’humeur, dira l’auteur. Cependant si le colonel Jean de Larsan démissionne, il sera pratiquement le seul, autant dans le récit de P-H Simon que dans la réalité. Seul, le général Jacques Pâris de Bollardière, après une carrière glorieuse très semblable à celle de Jean de Larsan, condamne en 1957 ouvertement et publiquement la torture en Algérie. Ce qui lui vaut 60 jours d’arrêts. Il démissionnera en 1961. « Il faut proclamer, affirme-t-il, qu’aucune fin ne justifie la torture comme moyen. » (Entretien avec Jean Daniel en 1971)
 Les polémiques perdront de leur virulence lorsque seront publiés Les Dieux meurent en Algérie (1960) et surtout Les Centurions (1960 -Presses de la Cité) formidable succès, plus d’un million d’exemplaires, signés du journaliste baroudeur Jean Lartéguy, prix Albert Londres. Livres qui feront des héros de ces soldats que l’on croyait perdus. Suivront ensuite Les Mercenaires et Les Prétoriens qui stigmatisent tous ceux, communistes, français d’Algérie, membres de l'OAS, politiciens, qui d’une manière ou d’une autre ont participés au fiasco algérien.
  Plus tard, en 2000, le général Jacques Massu avouera que : « La torture n’est pas indispensable en temps de guerre, on pourrait très bien s’en passer. Quand je repense à l’Algérie, cela me désole car cela faisait partie d’une certaine ambiance. On aurait pu faire les choses différemment. » Signalons que des membres de l’organisation armée secrète OAS ont été à leur tour torturés par la police et le Service d’action civique (SAC)(7). Enfin beaucoup voient dans l’usage de la torture vis-à-vis des indigènes d’Afrique du Nord, de Madagascar et d’ailleurs les prémisses du racisme. Evidemment il n’y eu pas que les paras de la 10ème DP à pratiquer la torture, les légionnaires du 1er REP, ceux de la villa Susini et d’autres, de toutes les armes, figurent en bonne place.
  La journaliste Marie-Monique Robin a montré que les méthodes « contre insurrectionnelles » utilisées durant la guerre d’Algérie, avaient été enseignées par des Français aux Américains et aux forces de sécurité argentines, qui les utilisèrent de 1976 à 1982 durant « la guerre sale » et au cours de l’opération Condor.
  250 livres ont été publiés sur la guerre d’Algérie entre 1955 et 1962. Citons Pour Djamila Bouhired éd. de Minuit par Georges Arnaud et Jacques Vergès et le manifeste des 121 personnalités du monde des sciences et de la culture opposées à la guerre, et son contre-pied le Manifeste des intellectuels français pour l’intégration des algériens. Plus près de nous (2001) L’armée et la torture en Algérie, thèse de doctorat soutenue par Raphaëlle Branche.
  Ajoutons "La Chanson de Rosalie" 2ème partie (Jean-Bernard Papi ed. Editinter) qualifiée par Georges de Caune de meilleur reportage sur le sujet. (Voir ce livre sur le présent site)
 L'interdiction de la torture et des traitements inhumains ou dégradants est prévue par des conventions spécifiques (Convention contre la torture de l'O.N.U., 10 décembre 1984 ; Convention européenne contre la torture, 26 novembre 1987) et dans des dispositions précises de traités plus généralistes : article 3 de la Convention de Genève sur les prisonniers de guerre.
  Malgré les torrents verbeux autour de cette guerre et sur la torture, la polémique n’a pas fini de surgir, peut-être n’a-t-on pas tout dit sur cette blessure franco-algérienne dans laquelle Pierre-Henri Simon eut son mot à dire et ne s’en priva pas, sincère et fidèle à son idéal humaniste. La littératureécrit Jean Mesnard, était pour lui moins un objet de science que de réflexion, et le centre de sa réflexion devint bientôt l’homme, dans la ligne bien française des moralistes. Je n’ai pas, personnellement à prendre parti pour ou contre ceux qui ont employé « les grands moyens » en Algérie, constatons que comme n’importe quelle société, l’armée a ses docteurs Jekyl et ses Edward Hyde. Rappelons aussi que l'armée est l’outil des nécessités politiques et que le Président de la République en est le chef.
  Notons que les méthodes employées par l'armée française pour éradiquer le terrorisme dans Alger ont été certes brutales mais ont permis de stoper les jets de grenades dans les bars et les tirs en aveugle contre la population civile. Ne faisons pas d'angélisme alors que le terrorisme islamique, qui s'inspire des trois phases exposées ci-dessus, doit être combattu et vaincu. Nous n'aurons pas le choix et l'ennemi ne nous laissera pas le temps de nous attendrir. (2013)
  Sont contre la torture : 79% des français, 57% des américains (US), 46% des israéliens. Gerald Bronner : "La pensée extrême."
 
                                                                             
Jean-Bernard Papi© 2012
                                                                      
(1) Pierre-Henri Simon, né à  Saint-Fort sur Gironde le 16 janvier 1903. Après des études de lettres, il entre à l’Ecole Normale Supérieure en 1923. Officier de réserve, il est fait prisonnier en 1940 et passe la guerre dans un oflag. Professeur de lettres françaises, il enseigne surtout à l’étranger. Essayiste, romancier, il publie plus de vingt livres, pamphlets et essais. Critique littéraire au Monde, il est élu à l’Académie française le 9 novembre 1967. Il meurt le 20 septembre 1972. On consultera avec profit l’article qui lui est consacré dans le Dictionnaire biographique des Charentais éditions du Croît Vif page 1201. Il fut le fondateur et le premier président de l’Académie de Saintonge.
(2) Disparitions : Morts en prison, ennemis jetés à la mer les pieds lestés de ciment, dans le jargon militaire « crevettes Bigeard », prisonnier fusillé au « coin du bois » ou "corvée de bois".
(3) Maurice Audin, enlevé un jour avant Alleg, torturé par le lieutenant Aussaresse officier de renseignement de la 10ème DP, disparaît sans que même aujourd’hui l’on sache où son corps a été caché. Le capitaine Yves de la Bourdonnaye-Monluc qui succéda à Aussaresse aurait raconté à la journaliste d’investigation Marie Monique Robin que : « Certains membres de l’équipe que j’avais récupérée étaient devenus complètement fou. Ils avaient pris l’habitude de tuer les prisonniers d’un coup de couteau dans le cœur. » (Voir « Rue89 » sur Aussaresse)
(4) Messali Hadj promoteur dès 1927 d’une Algérie indépendante luttera, parfois dans le sang, avec son Mouvement national Algérien (MNA) contre l’hégémonie du FLN jusqu’à l’indépendance. Il sera placé un temps en résidence surveillée à Angoulême (Hôtel "Des Charentes").
(5) Mauvais exemple, Gallieni aurait ordonné une répression féroce à Madagascar qui aurait fait entre 100.000 et 700.000 morts. (Wikipedia)
(6) Fougasse est employée ici dans son sens militaire de mine enterrée chargée d’explosifs et de pierres.
(7) Service d'action civique de 1960 à 1981 association au service du Général de Gaulle et de ses successeurs. Honorable à ses débuts elle finit par admettre dans ses rangs d'authentiques truands qui accomplirent des actes de grand banditisme. 
 
  Bibliographie.
- Site de l’Académie française pour les discours de réception.
- Wikipédia et l’Encyclopédie Universalis 2018.
- Pierre-Henri Simon : Contre la torture et Portrait d’un officier –éditions du Seuil.
- Henri Alleg La Question. éditions de minuit.
- Dictionnaire biographique des Charentais éditions du Croît Vif.
- Jean Mesnard de l’Institut : Pierre-Henri Simon sa personnalité intellectuelle et morale. (Hommage à Pierre-Henri Simon, Académie de Saintonge-Séance publique du 5 octobre 2003.)
- Prisonnier au camp 113 de Claude Baylé. Perrin éditeur. 1991 à propos de Boudarel.