Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      


                         Les provinciales

                              Sur la grande plage.



 

 Dessin Milo Manara 
(détail pour Le Point)

 
 
      
 
 
  Son souvenir d’Odile, l’inconnue de son cœur, remontait à un après-midi d’août, il y a pas mal d’années de cela. Il l’avait rencontrée, si on peut appeler ça une rencontre, sur la grande plage de Biarritz. La Plage des fous, comme on l’appelle. Sans que l’on sache si cette folie concerne les baigneurs, car le bain y est parfois dangereux en raison des fortes vagues, ou les oiseaux, les Fous de Bassan, qui font leurs nids sur les rochers du bord de mer et les falaises. Peut-être, dans le cas des baigneurs, s'agit-il d'une disposition particulière de l’air que l’on y respire, une vapeur toujours un peu lourde et oppressante qui s'élève des énormes rouleaux jusqu'à pousser à l'excentricité les plus tranquilles.
   Donc c’était un après-midi de chaleur torride, de cette chaleur qui invite les commerçants à fermer boutique quelques heures après le repas pour ne les rouvrir qu'en soirée, à la manière espagnole. Même et surtout les plus huppées, les joailliers et les antiquaires de la place Clemenceau. Le temps  d’aller faire la sieste ou de se rafraîchir par un plongeon dans l’océan. Une eau, ce jour-là, exceptionnellement étale et bleue, qui miroitait à une trentaine de mètres derrière lui. Après une longue baignade, il s’était allongé sur sa serviette entre deux rangées de tentes, dans l’ombre des fragiles édifices bleus et blancs, un livre sous le nez. Sous le nez n’était en rien une image, en fait il somnolait sur Les Misérables, vaincu par cette chaleur qui l’assommait et enlevait toute saveur aux misères et aux joies de la pauvre Cosette.
   À quatorze ans, il ne manquait pas d’ambition et de volonté pour réussir. Ainsi, il s’était juré d’être un littérateur aussi célèbre qu’Edmond Rostand -Cyranop de Bergerac- qui avait vécu tout près, à Cambo-les-bains. Ou que Francis Jammes mort à Hasparren dont il avait lu quelques poèmes. Mais pour ça il devait lire, beaucoup. Lire et apprendre à reconnaître le style et la manière de chaque auteur lui avait conseillé son professeur de lettres. D’où le pensum qu’il s’infligeait : se farcir toute la bibliothèque des classiques Quillet de ses grands-parents durant ses vacances chez eux, à Biarritz. Pour l’instant il n’en était qu’à Hugo, troisième dans la rangée après Madame de Sévigné et La Bruyère, deux morceaux difficiles à avaler qui lui avaient pris une bonne semaine. À cette cadence, il aura besoin de plusieurs années pour arriver jusqu’à Bossuet, dernier de la course sur l’étagère d’en bas. Il espérait aussi que cette lecture lui enseignerait la vie, l’amour et les  femmes. Surtout les femmes. Ce dernier point étant le plus attirant mais aussi le plus compliqué à saisir dans sa globalité. Madame de Sévigné par exemple ne lui avait été d'aucun secours. Il pouvait, à la rigueur, demander quelques informations à ses sœurs aînées ? Mais elles étaient stupides et ne s’intéressaient qu’aux produits de beauté du Monoprix au bas de la rue. Il avait toutes les chances de se faire rembarrer à la première question. Une ombre se projeta sur son livre.
   La jeune femme avait surgi entre les tentes et avait posé son sac de plage sous son nez, pratiquement sur son Hugo. Comme elle l'aurait fait chez elle. Certes le sable était à tout le monde, mais la plage ne manquait pas de place. Il avait examiné l’intruse avec l’irritation de celui que l’on dérange sans prévenir. Il était seul et tranquille dans son coin d’ombre, et tenait à le rester, Hugo oblige. À l'examen c’était une femme plutôt jolie ; vieille cependant, la trentaine au moins. Cheveux blonds coupés courts, une coupe nette et élégante, rien à voir avec la tignasse de ses sœurs. Elle portait un chemisier beige léger et une courte jupe de coton bleu marine. Elle lui parut grande et il fut surpris par son visage bronzé, plus bronzé en tout cas que celui des touristes traditionnels. Il supposa qu’il s’agissait d’une habituée et qu’elle devait profiter d’un petit temps de pause pour venir plonger dans la mer. Elle travaillait probablement pour le casino tout proche.
   – Ne me regarde pas ! lui avait-elle ordonné d’un ton sans réplique. La voix était chaude vive et sans accent local.
   En voilà des manières, avait-il pensé. Pour qui se prend-elle cette bonne femme ? Même ma mère ne me parle pas sur ce ton. Persuadée qu’il obéirait, elle avait alors commencé à se dévêtir. Le chemisier avait été prestement passé par-dessus la tête, le soutien-gorge simple et blanc avait été ensuite roulé avant de disparaître dans son sac de plage mettant à nu ses seins et leurs aréoles brunes larges comme sa paume. Lesquelles tranchaient sur le blanc pâle de la peau comme deux pièces de bronze. En se baissant, elle avait retenu d’une main et de l'avant bras ses seins volumineux et c’est à ce moment-là qu’il avait vu l’alliance. C’était donc une femme, une vraie femme, peut être même une mère. Mais quelle poitrine plantureuse, jamais vu de si belles ! Crispé après son Hugo comme d'une bouée, sa gorge s’était asséchée d'un coup et son sang s’était mis à battre à ses tempes au point qu’il crut qu’il allait devenir aveugle. C’est peut-être pour ça qu’il ne devait pas la regarder. Il allait être pétrifié comme sous le regard de Gorgone.
   – Ne regarde pas, avait-elle supplié cette fois. Je n’ai pas le temps de chercher un autre coin pour me changer.
   Il avait acquiescé d’un croassement lugubre, la tête prête à éclater. Mais ça allait trop vite. Elle avait arraché sa jupe et fait glisser sa culotte avec une telle vélocité qu’il n’avait pas eu le temps de fermer les yeux. Des yeux qui lui sortaient maintenant des orbites comme prêts à rouler dans le sable. Il n’avait jamais vu de femme nue et cette pilosité extraordinaire, cette fourrure dense et fauve qui couvrait le bas d’un ventre étonnamment blanc cachait un mystère auquel il ne pouvait avoir accès. Au moins aujourd’hui. Ce qui l’enrageait. Cette chose à quelques centimètres de son visage avait des ondulations, des soubresauts de bête sauvage tandis qu’elle se tortillait d’un pied sur l’autre pour enfiler sa culotte de maillot de bain. Pour tout dire cette chose le déroutait. Qu’est-ce que ça cachait ?
    Il aurait voulu retrouver son calme, apaiser son cœur pour contempler scientifiquement cette singulière fourrure. Au moins durant quelques minutes afin d’enchaîner entre elles, d’une façon logique et admissible toutes ces images brutales et agressives qui venaient de le frapper comme des coups de massue. Il pensait avoir l’âge requis pour tout apprendre et elle lui volait ce savoir en allant trop vite. Comparé à ce qu’il avait découvert dans les magazines ou à travers ses lectures, bien peu en vérité, ce sexe, ces chairs rosées et chiffonnées, avaient quelque chose de bestial qu’il aurait aimé apprivoiser. Il tentera dans les jours qui suivront de reconstituer ce puzzle d’images sans jamais y parvenir tout à fait. Comme si ses yeux et son cerveau avaient été obscurcis durant quelques secondes au point de brouiller ses souvenirs. Exactement comme la pellicule d'un appareil photo qui aurait pris la lumière. Elle avait fini de s'habiller.
    – Je m’appelle Odile, lui avait-elle dit en ramassant son sac de plage pour gagner l'eau. Au passage elle avait caressé ses cheveux. Tu es un chic garçon, avait-elle ajouté, même si tu t’es effrontément rincé l’œil. J’avais peur que tu te fâches. 
    Intrigué par l'expression, il avait posé la question à son père.
    – C’est réservé aux vieux messieurs, avait-il répondu, ils s’installent près de la plage pour lorgner les jolies filles. On dit alors "qu’ils se rincent l’œil".
   Il comprit qu’il avait vieilli d’un coup et en fut fier. Odile, je t’aime !

Jean-Bernard papi © 2016

à suivre,