Des nouvelles....
1-
Le Général des mouches : Prix 1993 de la nouvelle à Saint Quentin.
2-
Le Bon Blanc : Prix de la nouvelle de Val de Reuil 1994.
3-
La femme sur la passerelle. (in Odyssée Saintaise)
Photo-peinture Marie Tillard
Le général des mouches.
Vous avez certainement entendu parler des déboires du lieutenant-colonel Lebouc ? Non ? Souvenez-vous, ce type était entré en disgrâce dès son arrivée au ministère. Je ne me souviens plus à propos de quoi, par exemple ! On entrait en disgrâce pour un oui ou pour un non. Plus souvent pour un non. Surtout quand ce non était jeté au visage d'un de ces ministres, écervelés et transitoires, qui croyaient détenir une Vérité Divine et vous contrariaient à tout bout de champ à propos de l'emploi des hommes ou de l'affectation des matériels. Bref, Lebouc avait déplu et s'était retrouvé en "arabesque latérale" selon Peter, c'est à dire qu'il fut éjecté, après une promotion au grade supérieur, dans un bureau magnifique mais sans occupation d'aucune sorte.
Il n'avait rien à faire, et, quand je dis rien à faire, c'était réellement rien, strictement rien. Quand il leur posait la question, ses supérieurs répondaient évasivement, lui laissant entendre que plus tard peut-être, mais que pour l'instant... A part s'occuper du photocopieur, ils ne voyaient pas...
N'ayant aucun personnel sous ses ordres, et donc non assujetti à donner l'exemple, il se permit d'arriver et de repartir de son bureau aux heures qui lui convenaient. Quand il faisait beau, au lieu de s'engouffrer avec les autres sous le porche sévère du ministère, il flânait le long du fleuve et visitait les monuments de la capitale. La tenue militaire n'étant guère pratique pour faire du tourisme, il s'habilla même en civil. Ces sortes d'activités irritèrent fort un certain nombre d'envieux, car Lebouc s'était fait des ennemis implacables en disposant, contre toute logique, du plus beau bureau du ministère. C'était une pièce vaste et claire, dont les fenêtres donnaient sur la cour d'honneur, presque à l'aplomb du bassin où évoluent les canards qui portent le nom des ministres qui se sont succédés dans les lieux. Ces envieux, tous officiers de haut rang, le dénoncèrent comme étant l'occupant très épisodique d'un bureau confortable, spacieux etc.
Le général M. le convoqua, le pria de se remettre en tenue, puis le sermonna vertement. On était en juin, dans la cour d'honneur les rosiers explosaient en bouquets, les vieux platanes hébergeaient tous les merles du quartier et, canes et canards s'offraient des fêtes vénitiennes dans leur bassin. Touché par tant de grâce et de beauté, Lebouc décida de devenir un occupant modèle.
L'après-midi même, il découvrit, sur sa table de travail, la présence bourdonnante et affairée d'une grande quantité de mouches ordinaires qui y avaient pris pension en son absence. Muni d'une tapette, il s'adonna alors aux joies distinguées de la chasse. Il nota sur son agenda, et ceci dès le premier soir, ses résultats sous la rubrique "Destruction de parasites divers" : dix mouches, deux guêpes et une punaise des bois.
Le lendemain il nota : temps orageux, seize heures, dix-sept mouches, une abeille, trois guêpes et un taon. Et ainsi de suite chaque jour. Par nécessité, il étudia les diptères brachycères de la famille des muscidés au point de savoir, au bout de quelques semaines, distinguer la mouche commune (musca domestica), de la mouche espagnole (cantharide du frêne, hé hé !), mais aussi des lucilies vertes et bleues, des mouches à merde (stercoraires), de la célèbre drosophile et de la mouche des urinoirs (teichomysa fusca). Il fut conquis par le monde merveilleux de monsieur Fabre qui s'épanouissait au cœur du ministère de la guerre. Il se comporta alors en véritable savant, tint des statistiques, rapprochant la présence de telle ou telle mouche avec les WC bouchés, la mauvaise viande de la cantine, le cheval du général de Q. (cas d'une mouche hypoderme) lequel attendait, de temps à autre, son cavalier dans la cour d'honneur.
En deux mois il en sut assez et l'idée d'en faire un rapport à ses chefs se mit à le titiller. Il établit d'abord, et démontra en trois points, la nécessité impérative de suivre la population des muscidés pour des raisons d'hygiène, de surveillance du territoire et de stratégie. Car il était clair qu'en ces temps troublés, n'importe quel ennemi pouvait introduire de redoutables maladies dans le ministère, par l'intermédiaire de ces insectes ailés. Il dressa ensuite le tableau des mouches trucidées, par familles, en fonction de la température extérieure, de l'hygrométrie et de l'aérologie en général. Il introduisit des variables dépendantes des WC, de la cantine et du général de Q. Sa conclusion, favorable à la poursuite des statistiques, devint une référence en matière de démonstration positive. Elle se terminait par une phrase lourde de conséquences : La population des muscidés variait-elle d'un bureau à l'autre ?
Le rapport tenait en vingt pages d'écriture serrée. Il fut adressé au ministre et transmis par la voie hiérarchique. Le premier à le lire fut le général M. Comme en semblable cas il se contenta de lire la première ligne et la dernière qui l'alarma fort. Sans trop savoir de quoi il en retournait réellement, il retranscrivit la question fondamentale sur une fiche d'avis destinée au ministre : "La population des muscidés varie-t-elle d'un bureau à l'autre ?" Il ajouta même finement : "Si oui, c'est très grave." Il y annexa quelques appréciations sur la manière de servir du lieutenant-colonel Lebouc, comme c'était l'usage. Ne sachant quelle était la couleur politique de ce dernier, le général M. s'arrangea pour que ses appréciations soient parfaitement insipides et totalement dépourvues d'aspérités.
Après lui, le rapport parvint chez le chef de service qui émit un avis favorable et établit une fiche en reprenant les idées de M. auxquelles il ajouta une considération aigre-douce sur les chevaux, car c'était un artilleur qui détestait les cavaliers. Le ministre s'indigna qu'il y eut autant de sortes de mouches dans son ministère et approuva l'extension de l'expérience à tous les bureaux. Il signa le soir même la note de service.
En un mois, Lebouc fut submergé par les statistiques de ses collègues et les cadavres de leurs mouches. Le général M. accepta très volontiers de lui affecter deux secrétaires. Le bureau de Lebouc, six mois plus tard, fut un des premiers à être informatisé. Il diffusa alors des tableaux pré-imprimés où il suffisait de remplir les cases. Ses machines bourdonnèrent du soir au matin en réclamant sans cesse, de plus en plus de grain à moudre. On fit des heures supplémentaires pour que le rapport hebdomadaire parvienne à temps au ministre. Il pesa jusqu'à trois kilogrammes. On négligea le travail de préparation à la guerre, on oublia les plans de réforme, les plans de mobilisation et les plans d'équipement. Cependant, vu de l'extérieur le ministère était une ruche excitée, exactement comme si un conflit était devenu imminent.
Satisfait de travaux qui avaient le mérite de coûter très peu et de donner des résultats immédiats, le ministre fit un briefing à ses collègues lors d'une réunion interministérielle. Comme on avait eu la bonne idée de classifier les documents "Secret Défense", très peu de curieux, et encore moins de journalistes, furent admis à y fourrer leurs nez. Quelques mois plus tard l'Education Nationale et la Santé déléguèrent quelques hauts cadres qui vinrent s'instruire chez Lebouc. Celui-ci fut contraint de mettre sur pied un centre de formation qui termina d'occuper tout le premier étage, et qui ne désemplit pas semaine après semaine.
Toujours plus à l'étroit, ses services, ses machines, son personnel technique et son personnel opérationnel se virent affecter un immeuble tout neuf de onze étages. Le général de corps d'armée Lebouc est, depuis, toujours demeuré à la tête de son vaste commandement, en serviteur zélé de la patrie. Mais beaucoup de ses amis pensent qu'il est temps pour lui de briguer un poste à sa mesure et sous-entendent qu'un jour, dans le bassin du ministère, un canard portera son nom.
© Jean-Bernard Papi
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Peinture Laurence Innocenti (laurence-innocenti.com)
Le Bon-Blanc.
Maman Bô s'échappa de sa case comme si le diable venait de la pousser dehors. D'habitude, elle prenait son temps, traînant ses pieds nus et crevassés comme s'ils étaient attachés à des boulets de fonte. Trente années d'épouse et de mère passées à accomplir les tâches démesurées qui composaient la trame de ses jours ordinaires lui avaient tourné le sang, comme l'on dit. Elle était devenue énorme, presque impotente, une baleine noire.
Car, dans ce village, pour avoir de l'eau tout juste potable dans sa case, il fallait marcher, la calebasse calée sur la tête, pendant deux heures avant d'atteindre la mare. Il fallait aussi arracher le manioc à coups de barre à mine, prier le bon Dieu pour que la poule ponde, courir aux cinq cents diables pour trouver du bois pour le feu ou de l'herbe fraîche pour la vache. Sans compter les maudits criquets, plus affamés et pillards que les fonctionnaires du gouvernement. On n'avait pas le choix, c'était ça ou se laisser mourir de faim, le cul posé sur une pierre. Depuis longtemps Moussa, son époux, allait chercher l'eau, ramassait le bois et partait arracher le manioc à sa place. Certes, il s'arrêtait dix fois en chemin. Une fois pour boire chez des cousins, une autre pour saluer la veuve du bout du village, une autre encore pour jouer une piécette aux dés, chez le Père Tran. Mais il finissait toujours par rentrer à temps car maman Bô avait conservé la main leste et le bâton autoritaire.
Quelle affaire urgente l'avait donc fait sortir de sa case avec la légèreté d'une demoiselle qui pèserait le quart de son poids, pauvre vieille truie qu'elle était devenue ? C'était une information extraordinaire entendue sur son poste de radio à piles : on avait annoncé l'arrivée du Bon-Blanc dans le village pour le lendemain. Cela avait été dit à l'heure de la sieste, entre deux airs d'opéra, sur la chaîne nationale que personne n'écoutait. Il n'y avait pas une seconde à perdre pour avertir les autorités.
Elle fit quelques pas dans la ruelle, près de sa case, et découvrit Léon, l'instituteur, qui somnolait à l'ombre, le dos appuyé contre un petit muret de boue séchée. Avec son boubou sale et effrangé, on se doutait qu'il était célibataire. Trop flemmard, même pour chercher une femme, pensa maman Bô.
- Léon, lui cria-t-elle, réveille-toi, le Bon-Blanc sera là demain. Va prévenir tes voisins... Au fait, n'as-tu pas école aujourd'hui ? Espèce de méchant bon à rien de nègre, plus paresseux que la pluie à venir sur le désert que voilà !
- Mais si maman Bô, mais si, j'ai école. Mais je n'ai pas d'élèves. Tu le sais, ils sont partis depuis huit jours planter le manioc et ne rentreront que ce soir, si Dieu l'accepte.
- Tu sais bien qu'il ne faut pas décevoir le Bon-Blanc, misérable instituteur sans élèves que tu es ! S'il s'aperçoit que personne ici ne va en classe, il supprimera l'argent, l'école et les livres. Comment feras-tu, tout instruit que tu es pour vivre ?
- Ne dis pas ça, maman Bô, ne dis pas ça ! Tu risques d'attirer sur moi le regard du maudit démon qui me dénoncera au Bon-Blanc, gémit Léon en s'aspergeant le crâne de poussière. Demain, j'ouvrirai l'école !
Pendant que Léon gagne la place du village, maman Bô fait le compte de ceux qu'elle doit avertir. Le hasard lui avait fait rencontrer l'instituteur en premier, il fallait maintenant respecter les usages et prévenir tout de suite Mortimer, le chef du village. Sa case était voisine. De la ruelle, elle entendait les rires de "Ticul" Suzanne, sa fille aînée, laquelle était provisoirement la favorite de Mortimer. Celui-ci passait ses après-midi couché avec l'une de ses femmes et ne travaillait que le matin.
A onze heures précises, après avoir fait un tour dans ses champs, il donnait audience et réglait les problèmes de ses administrés. Il avait un réel talent pour simplifier les demandes les plus embrouillées et les plus enchevêtrées. La palabre ne durait jamais longtemps. Lorsqu'il rendait la justice, car il possédait un vague brevet de juge délivré par le gouvernement, il appliquait à la lettre le principe de "l'œil pour œil, dent pour dent". Cette raideur dans le verdict obligeait les plaignants à s'entendre plutôt que de se présenter devant lui. Ceux qui plaidaient, malgré tout, prenaient bien garde de minimiser les faits et, pour le moins, de les ramener à la stricte vérité.
- Mortimer, vieux cochon, chasse ma fille de ton lit et écoute-moi, gronda maman Bô avec cette liberté de langage que lui autorisait son âge et ses compétences d'accoucheuse-marieuse. Le Bon-Blanc sera là demain, aux environs de midi. La coutume veut que tu prépares un discours convenable et un grand repas pour effacer les fatigues de son voyage.
- Ce que tu me dis là, ma commère, me va droit au cœur et nul ne pourra dire demain que Mortimer a mal reçu le Bon-Blanc. Nous tuerons un bœuf et mettrons à rôtir deux moutons. Vois-tu autre chose, ma commère ?
- Ce n'est pas à un paillard comme toi qu'il faut rappeler les penchants du Bon-Blanc pour les jeunes filles et les jeunes garçons ! Je suis certaine que le village te laissera le soin de les choisir.
- Ainsi soit-il, admit Mortimer.
Maman Bô traversa la place et croisa Léon qui haranguait un groupe de mères de famille afin d'obtenir la présence effective de ses élèves pour le lendemain. Elle longea l'école offerte par le Bon-Blanc, il y a vingt ans. Un bâtiment amené à grands frais de la côte avec ses tuiles, ses portes et ses fenêtres. Elle était prévue pour cent élèves au moins, il n'y en avait jamais plus de douze à la fois, quand exceptionnellement elle ouvrait ses portes. L'école possédait, accrochée près de l'entrée, une cloche de bronze ciselée de lauriers, il lui manquait seulement une chaîne, ce qui fait qu'elle n'avait jamais sonné. Mais, d'avoir cette jolie cloche ce n'était déjà pas si mal, se dit maman Bô.
Le sorcier, ex-infirmier dans l'armée, était occupé à égorger un poulet pour le compte d'un villageois qui voulait en envoûter un autre. Maman Bô attendit qu'il ait terminé ses incantations et aspergé les points cardinaux avec le sel, l'eau et le sang de l'animal, avant de le prévenir de l'arrivée du Bon-Blanc.
- Ça tombe à pic, répliqua le sorcier pragmatique, je n'ai plus ni aspirine, ni eau de Dakin, ni pénicilline...
Maman Bô termina ses visites par le missionnaire, un vietnamien qui avait transformé l'église en tripot-épicerie-bar après s'être fait une raison sur l'étendue de la foi chez ses ouailles. Elle le trouva en train d'installer de nouvelles étagères dans l'oratoire de saint Antoine. Maman Bô jeta un coup d'œil sur les boîtes de sardines, les épingles et les rubans, les lunettes de soleil, les bonnets de bain, les magnétoscopes et toutes sortes de futilités dont le Père Tran remplissait le saint édifice.
- Père Tran, dit-elle soudain, le Bon-Blanc sera là demain, à midi. Il arrivera par la route du désert.
Tran jura. Il lui fallait vider l'église pour le Te-Deum qu'il était de rigueur de chanter le jour du passage du Bon-Blanc. Le travail était titanesque et il allait convoquer d'urgence la chorale pour l'aider. Le Bon-Blanc, à ce qu'il avait entendu dire, n'était pas regardant sur les qualités musicales des chorales, seules les intentions comptaient. Il se félicita d'avoir conservé sa soutane dans une cantine. Il lui suffira de l'enfiler par-dessus son pagne. Il remercia maman Bô, lui fit cadeau d'une douzaine d'épingles de nourrice et se plia en courbettes en la raccompagnant jusqu'à la porte.
Maman Bô estima avoir informé toutes les personnalités. A chacune à présent de faire son devoir. Des impressions que le Bon-Blanc allait retirer de sa visite dépendait la survie du village. Sans être avare, il ne lâchait pas ses sous facilement. Il allait falloir discuter plusieurs heures avec lui pour obtenir le groupe électrogène indispensable à l'éclairage des rues et l'essence qui allait avec. A son dernier passage, il y avait de cela une dizaine d'années, il avait offert une pompe pour amener l'eau de la mare jusqu'au village mais avait oublié de livrer les tuyaux. Un vent de sable l'avait, depuis, fait disparaître et, même une femme futée comme maman Bô ignorait où cette pompe se trouvait aujourd'hui. Peut-être que, demain, il allait amener enfin les tuyaux.
Le village n'était pourtant pas totalement isolé. Il recevait, une fois l'an, la visite de femmes-médecins qui vaccinaient à tour de bras. C'est elles qui avaient chassé le vieux sorcier et ses tisanes pour mettre à sa place l'ex-infirmier qui ne savait soigner qu'avec des cachets et des suppositoires. C'est le progrès, soupira pour elle-même maman Bô qui admit aussi que ce fameux progrès s'accompagnait de besoins que personne au village ne pouvait satisfaire, pour le moment. "Un jour viendra où vous achèterez par automobiles entières !" leur prêchait le père Tran dans son épicerie.
Tandis qu'elle regagnait sa case, elle croisa le bœuf et les moutons que les bergers menaient à Mortimer pour qu'il les égorge selon les rites. Partout, déjà, on s'activait. Les femmes balayaient les courettes devant les cases et s'interpellaient en blaguant. Les vieilles pilaient le mil pour confectionner la bière que l'on allait consommer demain. Les enfants poursuivaient et reconduisaient les poules et les cochons vagabonds chez leurs propriétaires. Philibert, le policier, en short blanc et casque de liège, canalisait le petit flot des charrettes chargées de palmes qui se dirigeaient vers la route du désert. Ces palmes allaient servir à dresser les arcs de triomphe sous lesquels passeraient le Bon-Blanc et son cortège.
Maman Bô, elle aussi, accrocha une palme, symbole d'harmonie et de concorde, au-dessus de sa porte, après avoir soigneusement balayé sa case et sa cour. Elle envoya "Violoncelle" Germaine, sa seconde fille, pour aider les femmes de Mortimer à préparer la case de réception. Germaine était ainsi surnommée en raison du bombé de sa croupe qui en faisait l'une des plus belles filles du village. "Une Parisienne", disaient d'elle les garçons admiratifs. Nul doute qu'elle figure dans le groupe des jeunes gens chargés de distraire le Bon-Blanc, après la fête. La nuit vint et le village veilla tard en rêvant de richesses occidentales, bercé par les répétitions d'un Te-Deum en latin lancé vers les étoiles.
Dès dix heures du matin, les villageois se rassemblèrent après les dernières cases, sur la route poudreuse qui s'enfonce dans le désert, entre les dunes orangées. On avait dressé, tous les vingt pas, des arcs de triomphe en feuilles de palmiers. La petite palmeraie, dont s'enorgueillissait le village, complètement épluchée sur ordre de Mortimer, ressemblait maintenant à une forêt d'asperges et n'était plus bonne qu'à servir de bois de construction.
- Le Bon-Blanc nous dédommagera au centuple et nous plantera une palmeraie cent fois plus grande, affirmait le chef à ceux qui critiquaient ce saccage.
Mortimer s'était installé au milieu de la route, face au désert, dans le fauteuil de sa charge, un haut meuble en bois d'ébène recouvert d'une vieille peau de léopard. Il avait passé son boubou d'apparat décoré de pattes de chouettes et de peaux de serpents et avait coiffé une calotte en cuir de buffle. A sa droite, Léon, cravaté d'une lavallière, suait comme un touriste dans son costume trois-pièces noir. Il avait, dès l'aube, balayé l'école et fait l'appel de ses écoliers. Un ou deux gamins, parmi les plus doués, devaient lire et compter devant le Bon-Blanc. A la gauche de Mortimer, l'ex-infirmier, en blouse blanche, s'appuyait d'un coude dédaigneux sur un haut masque écarlate en raphia et liège, surmonté de plumes d'autruche. Il voulait signifier ainsi au visiteur qu'il était tout entier acquis à la science et que la sorcellerie n'était pour lui qu'une aimable farce folklorique.
Sur le côté droit de la route, bien en évidence, quatre jeunes filles, dont Violoncelle, la poitrine nue et les fesses moulées dans une étamine bariolée, attendaient. Elles éclataient régulièrement d'un rire strident, laissant échapper leur anxiété comme un détendeur de compresseur laisse échapper son trop-plein d'air. En face, quatre jeunes garçons leur faisaient pendant, ceints de la même étamine. Le Père Tran, en soutane fripée et coiffé d'une barrette blanchie par le soleil, était entouré de la chorale qui, ordinairement, animait par des chants profanes ses soirées récréatives du samedi soir. Elle devait chanter l'hymne national du Bon-Blanc, dès que celui-ci aurait posé le pied à terre.
Enfin tout derrière, à plus de sept pas du chef comme le voulait l'étiquette, jacassant et piaillant comme douze poulaillers, les villageois attendaient, vêtus de leurs plus beaux boubous. Maman Bô était parmi eux.
Philibert, le policier, juché au fait de la dune la plus haute guettait l'arrivée du Bon-Blanc. Chacun supputait, et pariait, sur le moyen de locomotion qui devait l'amener au village. Automobiles ou hélicoptères ?
- En tout cas, pas par le train, dit Léon, avec un fin sourire de lettré.
Mortimer, pour tromper l'attente, fit asseoir "Ticul" Suzanne sur ses genoux. Le Père Tran de son côté fit répéter la chorale. A quatre heures, le Bon-Blanc n'était toujours pas annoncé et l'on avait épuisé toutes les hypothèses expliquant son retard. Mortimer appela alors maman Bô.
- Gros phacochère puant, cervelle de poulet, la sermonna-t-il, tu t'es trompée de jour ou de village ! Tu vas devoir dédommager chacun de ses frais et la communauté de ses moutons, du boeuf et de ses palmiers.
Maman Bô se prosterna et pleura sur le revers du boubou de Mortimer en jurant de son innocence et de sa sincérité. Un cri de Philibert lui coupa la parole.
- Le Bon-Blanc ! Je vois le Bon-Blanc sur la route !
- Combien vois-tu d'automobiles ! hurla Mortimer.
- Des dromadaires, je ne vois que des dromadaires ! répondit le policier.
En effet, un nuage de poussière grossissait à l'horizon. Mortimer, pris de doute, s'était levé et avait fait quelques pas en avant. Le Père Tran pensa que le Bon-Blanc devait-être dans la dèche pour se déplacer avec si peu de panache. Beaucoup trouvèrent la monture suspecte et peu conforme à l'usage. Au bout d'une heure on distingua les méharistes.
Ce n'était pas le Bon-Blanc mais une troupe d'une douzaine de soldats commandés par un sergent. Un nègre de la ville, un freluquet en uniforme kaki garni de boutons dorés, portant lunettes de soleil Ray-Ban et chaussures Pataugas. Ils escortaient un gros homme en civil, un fonctionnaire à demi mort de fatigue, qui se protégeait du soleil sous un parasol rouge. Le sergent sauta de son dromadaire. Tout le village l'entoura.
- Le Bon-Blanc ne viendra pas. Il a pris une route plus à l'ouest qui l'éloigne d'ici. Il va dans une autre province. Pour vous ce sera pour une autre fois... Ça sent rudement bon chez vous et les filles sont drôlement girondes, dit le sergent en prenant Violoncelle par la taille. Vous devez mener une vie peinarde par ici, à festoyer et à vous amuser toute la journée... A propos, nous accompagnons un fonctionnaire du gouvernement chargé de recalculer vos impôts. Il parait que vous en prenez à votre aise avec les taxes. Nous allons rester un bon bout de temps dans votre village... Y rien de tel que la vie dans la brousse pour se refaire une santé, ajouta-t-il d'un ton sentencieux à l'adresse de ses hommes.
© Jean-Bernard Papi
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Elle marchait devant lui sur la passerelle en dos d'âne qui enjambe la Charente. Elle allait vivement, en femme aiguillonnée par le temps. La légère côte l'obligeait à cambrer les reins et à raidir les mollets. Elle portait une veste de laine beige, une jupe droite de tissu écossais et des collants noirs. Elle était chaussée d'escarpins à talons aiguilles qui lui allongeaient la jambe. Il pensa qu'elle n'en avait pas réellement besoin. La cuisse était svelte et nerveuse, le mollet bien arrondi. Son regard remonta jusqu'à la taille, étroite, s'attarda sur les fesses, fermes, bombées et menues. Il considéra les indices, très symétriques, d'un slip plutôt sage et classique. Une femme d'ordre et de rigueur, en conclut-il. La veste tombait à la perfection, l'arrondi de la jupe était idéal, rien pour lui rappeler le négligé habituel des ménagères à cette heure matinale. Il supposa une institutrice, peut-être à cause des cheveux drus, coupés courts, d'un roux satiné et doux qui lui rappelaient celle qui lui avait appris à lire. Et puis, il n'y avait qu'une institutrice pour se rendre au marché un mercredi matin.
Pourtant le parfum qu'il pistait ne pouvait être celui d'une institutrice éduquée à ne pas choquer ses élèves par un parfum trop provoquant. C’était un truc musqué et compliqué, avec des fragrances capricieuses et sensuelles selon les mouvements ; il devait être couteux, même très couteux. Une femme médecin, une avocate ? Elle tenait à la main, un cabas de toile blanche avec un dessin et des slogans à la gloire d'une plage de la côte. Ce n'était pas, lui semblait-il, le genre des médecins ou des avocates ce sac à provisions excentrique. Et puis nous étions un mercredi... Un professeur alors ? C'était le plus probable. Une jeune licenciée en lettre ou en sciences naturelles. Pas de lunettes. Il pouvait donc exclure maths et physique. Peut-être langues étrangères ? Il sourit de la naïveté de ses suppositions. Quels clichés ! Dans le fond, peu lui importait ce qu'elle faisait dans la vie.
Mais les fesses, Seigneur, quel bombé ! Quelle perfection ! C'était ce qu'il trouvait de plus attirant chez une femme. Il les appréciait en rapport harmonieux avec le reste du corps, surtout ni lourdes, ni larges. Elle accéléra, comme pour échapper à ce regard indiscret qui la palpait. Depuis qu'il était divorcé, il y avait de cela quatre ans, il se donnait du bon temps avec les femmes. Non pas qu'il en changeât tous les huit jours, mais plutôt parce qu'il en avait plusieurs en même temps. Une dans chaque ville du département où il se rendait pour son travail. A trente ans, il pouvait se permettre ce genre de fantaisie sportive et sentimentale, tant que son travail s'y prêterait.
C'est sa mère qui l'avait amené à divorcer, elle détestait Louise et elles se chamaillaient pour des riens. Elle était morte depuis et il avait hérité d'un appartement, ici, dans Saintes. La seule ville, dans laquelle il n'avait pas de compagne. Par respect pour la mémoire de sa mère, il n'avait jamais invité de femme chez lui. Dans son quartier, il passait pour chaste. Il n'y séjournait pas souvent, à vrai dire.
La femme, allait atteindre le quai et le traverser pour gagner le marché en plein air. Une fois là-bas, elle allait se perdre dans la foule avant qu'il puisse voir son visage. Il l'imaginait délicat, aristocratique. Par bonheur, un flot de voitures immobilisa la femme au pied de la passerelle. Il la rejoignit et, par gourmandise, pour savourer lentement l'instant de la découverte, ses yeux se posèrent d'abord à hauteur de la taille avant de remonter. Elle regardait droit devant elle, ignorant volontairement ce qui pouvait se passer à sa droite comme à sa gauche.
Le ventre est plat, les seins pointent comme des clous sous le pull léger ! Il scruta le visage et faillit s'asseoir sur le trottoir, suffoqué par la surprise. Sous un léger maquillage, une résille de rides, nettes et profondes, enveloppait son visage et froissait une peau affaissée, distendue, fine et transparente comme du papier de soie. Ses traits lui semblèrent flous. Il ne sut dire si cela venait d'une vue brouillée par l'émotion et la déconvenue, ou s'ils étaient réellement gommés, estompés par les innombrables hachures des rides. Il chercha la bouche. Les lèvres pincées, légèrement gercées, se crispaient en une moue involontaire et méprisante. Elle a au moins soixante-cinq ans, se dit-il accablé. Les yeux ? Comment sont ses yeux ? Noirs ! Bêtement noirs et sans flamme particulière. Il la regarda s'élancer puis traverser la rue sans bouger, vissé au sol par la déception.
- Et pourtant, quel cul ! marmonna-t-il tout haut en crachant son mépris.
Il décida de bifurquer pour de se rendre au centre de la ville. Il devait rencontrer un client, peut-être deux, en attendant l'heure du repas. Il s'occupait de logiciels en informatique et vendait, ou louait, ses propres produits. La silhouette de la femme lui revint en mémoire alors qu'il discutait de l'implantation d'un programme de gestion chez un notaire du centre de la ville. Il fit un effort pour revenir sur terre et se concentrer sur l'entretien. Elle réapparut dès qu'il fut dehors et qu'il aperçut, au-dessus des toits, le clocher carré de la cathédrale auprès duquel se tenait le marché. Tant pis, se dit-il, partons à sa recherche, puisque c'est ainsi. Quand je me serai rempli les yeux à satiété de sa figure chiffonnée, je pourrai retourner à mes rendez-vous.
Il la retrouva devant l’étal de Latarin, le poissonnier. Il se plaça sur un côté du banc et de telle sorte qu'il puisse la voir de trois quarts. Le corps est superbe, pas de doute, mais la tronche ! Bien qu'il la détaillât sans vergogne, jamais elle ne tourna la tête vers lui. Latarin la fit rire et elle découvrit des dents nettes et régulières. Un dentier, pensa-t-il dédaigneux. Le sourire, et le rire, plissaient plus encore sa peau. Elle va me faire vomir, se dit-il avec mauvaise foi tout en fronçant le nez de dégoût sous les miasmes du poisson.
Il lui emboîta le pas quand elle quitta Latarin. Il la suivit d'étal en étal, jusqu'à ce qu'elle termine son marché. Son cabas était plein et lui tirait le bras. Il se porta à sa hauteur.
- Permettez ? proposa-t-il, en montrant le cabas.
Elle eut l'air de ne pas comprendre.
- Voulez-vous me permettre de porter vos emplettes ?
- Mais, non. Je peux me débrouiller seule. Fichez-moi la paix, répondit-elle d'un ton revêche.
Elle reprit la passerelle. Il la suivit, à deux mètres et sans se cacher. Il fulminait, vexé par sa rebuffade et souhaita que cette vieille garce se foule une cheville ou glisse sur une crotte de chien. Elle marchait à pas vifs et ne se retourna pas, même une seule fois. Il n'existait pas. Et elle n’eut pas le moindre petit accident !
Il la fila jusqu'à sa porte. Elle habitait un petit pavillon sans charme, dans une zone en rénovation, et, coïncidence, à deux pas de son quartier. Elle poussa la grille du jardinet, entra chez elle. Il resta comme un imbécile à regarder ses fenêtres pendant dix bonnes minutes sans se décider à repartir. Il lui paraissait certain qu'elle allait l'appeler pour lui demander ce qu'il voulait. Il se faisait une joie à la perspective de lui répondre : "Rien, nada, que dalle ! Je passais simplement et j'ai vu de la lumière ! Bien le bonjour madame Bertrand !" Et il serait parti, la tête haute en sifflotant le "Beau Danube bleu", un air qui datait de la jeunesse de cette Carabosse, pour le moins.
Mais, dans la maison, aucun rideau ne frémit sous un doigt curieux et aucune porte ne s'ouvrit. Le pavillon paraissait inhabité. Même pas une odeur de friture pour lui rappeler qu'il avait faim et que l'heure du repas était passée. Il traversa la rue et s'appuya du dos contre une façade. Devant lui s'étendait l'insignifiant jardinet de "la vieille". Un jardin porte toujours témoignage sur la nature et le caractère de celui qui l'entretient. Celui-là était quelconque, aussi parfaitement anonyme et fade qu'un square de banlieue ouvrière. Du gravillon, des passeroses fanées sur leurs tiges grises et des rosiers malingres, taillés de guingois. Elle devait être locataire et de passage...
Le soir tomba sans qu'il s'en aperçoive. Mourant de faim et de soif, il se dirigea vers un petit bar, au bout de la rue. Quand il revint, les contrevents avaient été fermés et le portillon du jardin verrouillé pour la nuit. Il le secoua de rage et attendit que l'obscurité soit totale pour s'en aller.
Il dormit peu. Il ne pouvait s'empêcher d'avoir devant les yeux la silhouette mince et svelte de la vieille marchant sur la passerelle. Il l'imagina nue, flétrie des seins aux talons. Ses collants noirs cachaient peut-être des bandages contre les varices ? Mais il y avait les fesses, elles ne pouvaient être flétries tonnerre de Dieu ! Il aurait deviné le subterfuge, le faux-cul, il n'était pas né de la dernière pluie ! Et pourquoi un faux-cul avec un visage aussi ravagé ? C'était incohérent.
Elle avait un corps de jeune fille. Marguerite Duras parlait ainsi du sien dans un de ses livres, après qu'elle eut rencontré son dernier amant, à Deauville ou à Honfleur, il ne savait plus. Elle avait alors la soixantaine bien sonnée. Au fait, lui-même ne devait guère être plus vieux que l'amant en question, la trentaine. Pouah ! Pour s'envoyer un vieux machin pareil, il faut avoir de l'estomac. Un corps de jeune fille ! Voyez-moi cette vieille taupe ! Pourquoi pas pucelle tant qu'elle y était. Il est vrai que la Duras se prenait pour le nombril du monde. "Une caméra sur moi en train d'écrire, rien que moi et la caméra, pendant des heures..." avait-elle radotée au cours d’une interview à la radio. Passons. Nue, la vieille ne pouvait ressembler à Marie, Camille ou Sonia ses copines qui n'avaient pas vingt-cinq ans !
Le mieux était d'y aller voir, après tout. Mais comment faire. Se présenter comme un médecin chargé d'examiner le troisième âge à domicile ? Se dire imprésario recrutant pour un Crazy-Horse d'un nouveau genre ? Le plus simple était de devenir son amant, comme pour Duras. Advienne que pourra.
Avant que les éboueurs ne passent, il était déjà devant chez elle. Les contrevents étaient ouverts. Jusqu'à midi, il ne vit personne, sauf un gamin venu porter une baguette de pain qui sonna à sa porte. Il resta jusqu'à la sortie de la dernière séance des cinémas et grelotta sous le vent du nord qui s'était levé.
Il ne dormit pas non plus cette nuit-là. Il tenait à peine debout lorsqu'au matin, il vint prendre sa faction devant le petit pavillon. Il ne s'était ni lavé ni rasé ; pas le temps. Pour parvenir à ses fins, il se sentait capable de jeûner et de ne rien boire pendant une semaine et plus. Ce qui l'étonnait et l'épouvantait même, c'est qu'il ne savait plus ce qu'il voulait obtenir, réellement, de cette femme. La voir nue ? Cela pouvait se résumer à ça. Mais dans son for intérieur, il se doutait qu'autre chose le turlupinait. Il devinait du trouble, de l'opaque et du marécageux. Un complexe d'Oedipe énorme s'était réveillé qui le tarabustait et le faisait tourner en bourrique. Il ne voyait pas d'autre explication à sa conduite insensée.
C'était pourtant simple : Cette salope se foutait à poil et on en parlait plus ! Au besoin, il lui donnerait cinq cents francs, ou mille s'il le fallait, en fleurs, en bonbons ou en toute autre chose afin que cette folie guérisse et qu'il puisse retourner visiter ses clients !
Il ne la vit ni vendredi, ni samedi, ni dimanche. Pourtant il resta devant chez elle de l'aube à la nuit tombée.
Si elle croit que lundi je vais retourner au boulot, elle se trompe, grinça-t-il. Lundi matin, il s'arrima devant chez elle, plus sale et affamé qu'un chien errant. Ses yeux rougis le piquaient. Il sentait d'ailleurs qu'il s'endormait fréquemment, appuyé contre le mur, face à Sa maison. Il ne se tournait même pas pour pisser, il urinait dans le caniveau sans La quitter des yeux. Il avait pris l'habitude de manger et boire assis au bord du trottoir. Personne ne faisait attention à lui. De temps en temps, quelqu'un déposait une pièce de monnaie entre ses jambes et filait sans attendre un remerciement.
Le lundi soir, elle ouvrit sa porte et sortit. Il ne bougea pas malgré que son cerveau en ébullition lui commandât de le faire. Elle traversa la rue et se planta devant lui. Elle était en jeans et pull noir. Impeccablement belle, songea-t-il et il se mit à pleurer.
- Mais enfin, que voulez-vous ? demanda-t-elle d'une voix sans émotion.
- Vous voir, vous parler, vous toucher, je ne sais pas moi...Vous écouter respirer, marcher à vos côté ! Il élevait la voix et les gens s'arrêtaient.
- Suivez-moi. C'est ridicule cette histoire, vous devriez rentrer chez vous et prendre un bain ! Vous reposer !
Il traversa la rue derrière elle et pénétra dans sa maison. Il resta debout dans le salon à la regarder.
- Bon, maintenant dites-moi ce que vous voulez, murmura-t-elle.
- Je vous aime, répondit-il d'un air penaud, surpris par cet aveu qu'il n'attendait pas.
Elle éclata de rire.
- Vous êtes fou ! Vous êtes complètement fou ! Que ferais-je de vous ? Pauvre galopin. Vous acheter des sucettes et vous promener au parc ! J'ai une vie, figurez-vous, et des hommes qui viennent me voir, des hommes pas des godelureaux ! Savez-vous où l'un d'eux m'a emmené, il y a quinze jours ? Dans la Cité des Etoiles, à Baïkonour, le temps d'un week-end et nous avons fait l'amour dans un Soyouz, trois fois ! C'était comme si nous avions quitté la terre. Le sol tremblait sous moi et le vaisseau s'emblait s'envoler... Il y a trois mois c'était à Cinnecita, sur le plateau de « La Nave va » où, la veille, on avait déposé le cercueil de Fellini, devant l'immense ciel bleu peint qui chavirait, chavirait... Je vous passe les hôtels, les palais où chacun m'entraîne selon sa fantaisie... Mon pauvre garçon, tout votre talent en amour ne vaut pas une once du leur, ou du mien... Vous devriez les entendre gémir dans mes bras... Tenez, à Cordoue, j'ai donné du plaisir à quatre hommes ensemble et pas des mauviettes. C'était dans la Calahorra, en écoutant les voix d’Averroes, de Maimonide et d’Ibn Arabi... J'aime les hommes forts et puissants comme des loups. Alors, pensez ! Vous, avec vos bras fluets et vos cuisses malingres... Allez jeune sot prétentieux, partez !
- Juste une fois, supplia-t-il d'une voix rauque chargée de larmes. Laissez-moi vous caresser au moins.
- Même une fois, une seule fois dans mes bras et vous serez envoûté et perdu à jamais. Allez-vous-en !
Il partit en courant et s'enferma chez lui jusqu'à ce que son chagrin et son envie d'elle aient disparu. Cela lui prit de longues semaines durant lesquelles il pleura beaucoup et mangea peu. Puis un matin, il sortit dans la rue, étonné et réjoui de voir le ciel si bleu, les platanes si ombreux et les oiseaux si intrépides. Il eut faim et comprit qu'il ne l'aimait plus. Il se sentit jeune et guéri.
Malgré tout, il voulut revoir sa maison. Une pancarte "A vendre" était attachée contre le portillon et les contrevents étaient fermés. Il alla jusqu'au petit bar et se commanda une bière.
- La femme qui habitait plus bas dans le petit pavillon, a déménagé ? s'enquit-il auprès du patron.
- Déménagé pour le boulevard des allongés ! répondit ce dernier.
- Suicidée ? fit-il atterré.
- Non, non, de sa belle mort... C'était une vieille fille qui n'avait jamais bougé du quartier, même pas pour aller en vacances. Elle ne fréquentait personne et personne ne venait la voir. Elle a vécu de quelques rentes, sans travailler. Elle lisait, toute la journée... Que lisait-elle ? Je n'en sais rien. Des romans... Des romans d'amour à dix francs... En définitive une vie piteuse, monsieur, comme il y en a des milliers.
© Jean-Bernard Papi