
dessin Dominique Peyraud
La pièce O comme obéir est à la disposition de tout metteur en scène qui souhaiterait la monter à la condition cependant de m'en aviser par mail et d'en respecter le contenu.
O, comme obéir.
A Joseph Joffre
à Maurice Gamelin.
Pièce en six actes et 6 personnages.
de
Jean-Bernard Papi
1/ Personnages :
- Le général Félipe Michal commandant le camp militaire de Silav à l'autre bout d'un pays imaginaire de l’Amérique du Sud, de l’Afrique ou de n’importe où, la soixantaine, ventripotent, cheveux gris. Très médaillé à la manière des généraux soviétiques.
- Le colonel Georges Garcia. Adjoint de Michal, trente cinq ans, svelte et nerveux. Beau garçon. Uniforme sobre.
- Le lieutenant Winter. Vingt cinq ans à peine. A tout à apprendre. On peut tolérer un léger débraillé dans sa tenue.
- Gerda, secrétaire du général, militaire jeune et jolie fille, vingt cinq ans environ.
- Le caporal Théophile, vingt-cinq à trente ans, costaud, le visage vulgaire et brutal.
- Corentin ou matricule 108, est un civil habitant le village voisin du camp de Silav, la trentaine, beau garçon. Il est vêtu, lorsqu'il est en scène, d'un pantalon de toile en haillons et d'une chemise délavée et déchirée.
- Polder : Ministre de la guerre. Personnage qui n'existe qu'au travers de ses appels téléphoniques, et de son portrait dans le bureau du général.
- Bolduc : Président du pays. Cité par les protagonistes mais ne se manifeste jamais.
- La générale : N'existe, comme Polder, que par le téléphone.
2/ Décors, costumes etc. :
Les officiers sont en uniforme : chemise à épaulettes et pantalon beige ou kaki sans autre surcharge que les médailles, les galons ou les étoiles, bottes noires. Le général se reconnaît à ses deux étoiles noires sur chaque épaulette, le colonel à une seule étoile noire sur chaque épaulette et le lieutenant deux barrettes noires sur chaque épaulette. Le caporal porte deux galons noirs sur la manche entre le coude et l'épaule est vêtu d'un treillis vert, est chaussé de bottes noires. Un étui à pistolet est attaché à la ceinture des officiers. Jupe et chemise beige avec deux galons jaunes sur chaque épaulette, escarpins noirs pour Gerda.
Le bureau du général sert de cadre à la pièce pour les actes 1-2-3 et 5 avec quelques variantes, il est meublé de deux tables de bois blanc de taille moyenne et d'une plus petite ainsi que de quatre chaises. Un grand drapeau à quatre bandes verticales alternées noires et blanches avec une tête d’aigle en son centre, est posé dans un angle de la pièce, côté cour. L'une des grandes tables est destinée au général, elle fait face au public, l'autre au colonel, côté cour près d’une fenêtre ouverte. Cette large fenêtre, donne sur le camp militaire de Silav, on y aperçoit des fortifications compliquées avec des miradors et des merlons de sacs de sable. Chaque table est surchargée de paperasses, encrier, téléphone, manuel et règlements. La table la plus petite, placée côté jardin face à celle du colonel, est destinée à Gerda la secrétaire on y voit une machine à écrire, une machine à faire le café et diverses paperasses.
Du côté jardin est placé une porte moulurée de bonnes dimensions par où entrent et sortent les acteurs. Au-dessus de la table de travail du général, accroché au mur, un grand portrait en couleur d'un homme, Polder, au visage sévère et glabre dans un uniforme de généralissime d’opérette.
Une sono doit pouvoir diffuser les paroles de Polder et de l’épouse du général dans un petit haut-parleur posé sur le bureau de Gerda, actes 1 à 3 ou sur des haut-parleurs d’extérieurs au sommet d’un petit poteau dans l’acte 4.
L’Acte 4 a pour décor l’intérieur du camp. L’Acte 6 a pour décor une sorte de steppe. Les explications sont données en début d’acte. Le premier acte de la pièce se passe au début de l'été, le dernier trois mois plus tard.
Winter apparaît sur scène alors que le rideau n'est pas encore levé. Il fait cette déclaration :
« Je tiens à mettre en garde les spectateurs que toute référence à des évènements passés, présent ou même à venir, sont et ne seront que pure coïncidence. Les militaires que vous allez voir ne sont les soldats d'aucun pays, le camp fortifié de Silav n'existe nulle part. Polder et Bolduc ne peuvent cohabiter dans une démocratie. Seul l'amour de Gerda et de Corentin est à la rigueur plausible, je dis bien à la rigueur. »
Le rideau se lève.
Acte 1
Le général Michal (Assis derrière sa table de travail) :
Winter est-il enfin de retour avec le plan ? Ce que nous demande Polder dans son message, est tout à fait sibyllin et à vrai dire, complètement incompréhensible. Quel galimatias ! Quand j'étais jeune lieutenant, un chef nous aurait envoyé des directives aussi confuses nous aurions rué dans les brancards, aussi sec ! Il faut dire aussi que les situations et les ordres, à l'époque, étaient simples. On nous disait : "En avant !" ou bien "Repliez-vous ". Ça avait au moins l'avantage d'être clair et facile à exécuter !... Aujourd'hui, la guerre est devenue compliquée avec toutes ces machines bourrées d’électronique qu'il faut traîner derrière soi et qui ne sont bonnes qu'à entraver la marche d'un honnête et brave bataillon d'infanterie... Enfin, je dis ça mais ce n'est pas moi qui changerai quoi que ce soit dans la stratégie de nos chefs. Bon, revenons à nos moutons, alors, Georges, est-ce que notre petit lieutenant est arrivé avec le plan ? Voyez-vous sa voiture ?
Le colonel Garcia (regarde brièvement par la fenêtre) :
Pas encore. Je vous rappelle que le message de Polder nous est parvenu il y a seulement une semaine, pas plus. Je vous ai dit aussi que j'avais envoyé aussitôt Winter au ministère de la guerre afin qu'il nous ramène un plan côté et des directives complémentaires. Quand je dis aussitôt, c'est dans l'heure qui a suivi. Nous ne pouvions aller plus vite... Il faut maintenant attendre les ordres du ministre.
Le général Michal :
Ah ! Les ordres... les ordres !... (Le général parle pour lui-même.) Il n'y a pas de plus beaux mots, dans notre langue que ordonner et obéir. Deux mots qui commencent par un "O" notez bien, comme oui ou ok. "O" avec la bouche ouverte, bien arrondie, comme le "O" de surprise d'un ennemi coincé dans une embuscade. Comme le trou arrondi que fait la balle dans le crâne du traître. Donner des ordres et obéir ! C'est comme deux gares posées sur les rails de la carrière militaire. A un bout : Les ordres sacrés, à l'autre bout : La sainte obéissance. Je commande et j'obéis. Nous roulons de l'une à l'autre, comme des locomotives puissantes que rien n'arrête... Nous autres, nous n'avons pas besoin de conscience et de tout le fourbis moral qui va avec ! (Il élève la voix) Il suffit d'obéir sans discuter les ordres et tout est clair... N'est-ce pas Georges ?
Le colonel Garcia ( sortant de sa rêverie et regardant toujours par la fenêtre) :
Je crois que vous exagérez un tout petit peu et qu'en bon méridional les mots dépassent votre pensée. Nous ne sommes pas des mécaniques décervelées tout de même. (Plus bas) Il me semble que je vois Gerda traverser la cour.
Le général Michal :
Pas du tout, pas du tout, mon cher, les mots n'ont pas dépassé ma pensée. N'avez-vous pas appris comme moi que l'on devait "obéir sans réticence ni murmure" ?
Le colonel Garcia :
Ou comme chez les Russes " Exécuter inconditionnellement les ordres". Je me souviens, en effet, d'avoir appris cela quand j'étais en école d'infanterie... Mais nous ne prenions pas ce genre d'exhortation trop au sérieux. C'était pour nous des exagérations de vieux briscards, des instructions qui ne tenaient pas compte des réalités d'une guerre moderne, quand le soldat est bien souvent seul sur le terrain. Les guerres de tranchées, les grandes batailles en ordre serré ne sont plus envisageables. Il faut faire vite et propre de nos jours... On ne jure plus fidélité à qui que ce soit non plus. Nous devons aussi prendre conscience que le monde nous observe, encore un "O" et qu'il nous juge, avec un "J". Et il nous juge, ce monde, avec lucidité, sans parti pris patriotique exagéré.
Le général Michal :
Le monde ? Le monde ? Qu'appelez-vous ainsi ?
Le colonel Garcia :
Nos compatriotes. L'opinion publique, les journalistes en général, ceux de la télé par exemple...
Le général Michal :
Bof ! Tout ça c'est du bavardage ! De la bouillie philosophique !... Ces journalistes, que vous semblez tant craindre, ne mettent jamais le nez dans nos affaires, heureusement. De toute façon ils pensent comme leurs lecteurs, ou comme leurs auditeurs, sans quoi ils mourraient de faim. Et leurs lecteurs et auditeurs mon cher, pensent comme Polder et Bolduc, nos chers dirigeants. Commander et obéir sans réticence ni murmure va redevenir notre catéchisme très bientôt, je vous en fiche mon billet. Grâce au gouvernement de Polder et de Bolduc... Ils commandent et nous obéissons, strictement. Quand je pense que dans le temps on a pendu de glorieux soldats dont le seul tort avait été d'obéir !
Le colonel Garcia :
Il s'agissait de criminels de guerre !
Le général Michal :
Criminels de guerre ! En voila des mots stupides ! Tous ceux qui font la guerre sont des criminels et des assassins dès le premier mort. L'homme qui bombarde avec son canon et celui qui met les obus dans les caisses pour les livrer sur le champ de bataille sont des criminels à part égale... Et cela, quelle que soit la catégorie du mort que l'obus trucide, civil ou militaire. Il fallait alors faire un procès à la guerre et la pendre.
Le colonel Garcia :
Tout de même, ces innocents massacrés par leur faute, sur leur ordre...
Le général Michal :
Foutaises ! Tous les morts sont forcément innocents, il faut être vivant pour faire un bon coupable. Des vaincus ! On a pendu des généraux vaincus et rien de plus ! Que le vainqueur les passe par les armes, c'est dans l'ordre des choses. Les Egyptiens, les Incas, les Romains massacraient les soldats vaincus ou en faisaient des esclaves. Mais un procès, non, jamais... Pour aboutir à quoi, à quelle loi nouvelle ? Où irait-on si on se mettait à discuter les ordres, à les examiner à la loupe. Discutait-on les commandements de Napoléon, de César, ou d'Alexandre ?... Tout le monde doit obéir, les militaires, les fonctionnaires naturellement et même les professeurs et les instituteurs, mais aussi les civils, les médecins, les fleuristes, les bouchers...
Le colonel Garcia :
Vous vous égarez mon général ! Reprenez-vous !
Le général Michal :
Vous avez raison mon cher Georges. Revenons à nos petits problèmes routiniers. Voulez-vous, je vous prie me relire le message que nous avons reçu de Polder et auquel nous n'avons rien compris !
Le colonel Garcia ( Prend une feuille de papier jaune sur sa table.) :
« Le camp fortifié de Silav - C'est le nôtre - devra être pourvu, dans les plus brefs délais... »
Le général Michal :
Dans les plus brefs délais... Pourquoi n'a-t-il pas employé la formule habituelle et tout à fait compréhensible : « dans les délais les plus brefs ? »
Le colonel Garcia :
Polder a voulu innover sans doute.
Le général Michal :
Polder n'est pas un novateur... Savez-vous que nous étions ensemble à l'école militaire de Sainte-Socratés ? J'ai même une photo qui nous représente, avec toute notre promotion, au pied de l'arc de triomphe que nous avions érigé à la suite de manœuvres particulièrement réussies ? Les Bleus contre les Rouges... Les Bleus avaient gagné.
Le colonel Garcia :
Comme d'habitude... Je sais tout cela mon général. Vous m'en avez parlé plusieurs fois.
Le général Michal :
Ah oui ? Je ne m'en souvenais plus. Pardonnez-moi mon cher, mais il m'arrive de me répéter. Le docteur m'assure que ce n'est pas d'origine virale ou microbienne. (Un temps). Je le sais bien, nom de Dieu, que c'est l'âge, mais personne ne me le dit !
Le colonel Garcia :
Je vous le dis, moi, que vous déraisonnez. Mais vous ne m'écoutez pas.
Le général Michal :
Cela suffit, colonel ! Continuez de lire.
Le colonel Garcia ;
« Le camp fortifié de Silav devra être pourvu dans les plus brefs délais d'un trou susceptible de loger une machine technico-administrative dont les dimensions sont couvertes par le secret le plus absolu et qui de ce fait ne pourront être communiquées, sous certaines conditions qu'à ceux qui doivent les connaître. Signé Polder. »
Quel charabia, vous avez raison ! « Devra être pourvu d'un trou » ! En voilà une manière ridicule de nous dire de faire creuser une fosse ! Et cette machine technico-administrative qu'est-ce que c'est que ce truc ? Personne ici n'en a entendu parler. Quant aux « dimensions qui ne seront communiquées que sous certaines conditions à ceux qui doivent les connaître » le voila ce galimatias que l'on apprend aujourd'hui dans les écoles d'état-major... Je préférais les notes de Bolduc quand il était encore simple général au ministère, elles étaient plus claires.
Le général Michal :
Eh bien, maintenant c’est le président du pays et Polder est son ministre de la guerre ! Moi, je préfère Polder de toute façon. C'est un camarade de promotion et quand je ne comprends pas ce qu'il m'écrit, et bien, je le fais traduire par le lieutenant Winter qui est instruit dans ces nouveaux langages et qui sort tout juste de l'école de Sainte-Socratés... A propos, toujours pas arrivé ce Winter ?
Le colonel Garcia (regarde de nouveau par la fenêtre) :
Toujours pas, non.
Le général Michal :
J'espère qu'il ne va pas nous faire de blagues et rester dans la capitale à dépenser sa solde, ou se cacher je ne sais où. C'est un garçon sérieux, mais tout de même c'est le fils de son père et le petit-fils de son grand-père !
Le colonel Garcia :
Que voulez-vous dire par là ?
Le général Michal :
Je me comprends quand je dis ça. (Il se rapproche du colonel comme pour des confidences, il baisse même un peu la voix ) Ce sont des gens qui ont été au cœur de véritables scandales. Prenons le grand-père par exemple, d'accord avec notre ministère c’est vrai et peu avant la dernière guerre, il a acheté tous les chevaux de notre cavalerie. Malgré que les officiers s'y soient opposés avec la plus extrême fermeté, notez bien. Ils ont quand même réussi à conserver leur sabre mais à quel prix ! Tout ça pour nous doter de véhicules blindés, de chars et de camions ! Et les chevaux savez-vous ce qu'il en a fait le grand-père Winter ?
Le colonel Garcia (De l’air de s’en moquer.) :
Je l'ignore.
Le général Michal :
Eh bien moi aussi figurez-vous, je l'ignore ! On a insinué des tas de choses, on en aurait fait de la nourriture pour chats, des appâts pour la pèche, on a même parlé de saucissons de cheval distribués dans les mess. Et son père c'est du pareil au même, un homme d'affaire immensément riche qui fricote sur tous les continents ! Et pourquoi fricote-t-il ? Je vais vous le dire moi : Pour de l'argent ! Ce n'est pas comme votre père Georges, ce héros légendaire tombé en plein ciel de gloire. Ça c'est admirable !
Le colonel Garcia (En colère) :
Un aviateur qui s'est fait bêtement descendre par l'ennemi en volant trop bas au-dessus de la DCA à la suite d’un pari et qui a laissé une veuve et deux orphelins sans un sou, vous trouvez ça admirable ? Je peux vous dire que la famille du héros n'a pas mangé tous les jours à sa faim. J'avais quatre ans quand il est mort et il m'a toujours manqué d’une façon ou d’une autre. Il aurait mieux valu qu'il vende les chevaux de notre cavalerie comme les Winter, ou les pigeons voyageurs de nos services de transmission, comme d’autres.
(Au bout d'un silence troublé seulement par des un-deux et le bruit de pas d'une troupe en marche, au dehors).
Vous ne trouvez pas cela étrange que l'on s'adresse à nous pour ce trou ? Nous qui sommes isolés de tout, perdus sur la frontière la plus extrême du pays ! Et cette machine au nom tordu, un code probablement, que l'on va y fourrer à quoi va-t-elle servir et à quoi ressemblera-t-elle ?
Le général Michal :
C'est un secret, a écrit Polder. Et un secret est toujours mystérieux... J'espère seulement que ce n'est pas un trop grand trou. Nous ne sommes pas nombreux pour creuser.
Le colonel Garcia :
Nous ? Vous ne prétendez pas faire creuser uniquement les officiers ? Nous avons assez de charges comme cela. Secret ou pas, nous utiliserons les soldats et les sous-officiers ! Et s'il le faut nous emploierons les civils, comme le prévoient les lois et les règlements du pays. Il y a quelques chômeurs dans le village à la sortie du camp qui ne demanderont pas mieux.
Le général Michal :
Quelle mouche vous pique Georges ? Je n'ai rien dit de tel. Je crains seulement que nous ne soyons pas assez nombreux pour garder le camp, surveiller la frontière et creuser. Et quand je dis nous, c'est tout le monde, la troupe, les civils et les autres.
(On frappe)
Le général Michal :
Entrez !
(Le caporal Théophile entre dans le bureau avec une petite plante verte en pot dans la main gauche, il salue les officiers de sa main droite, vigoureusement et bruyamment en claquant des talons et en se frappant sur la cuisse. Puis il traverse la pièce sans mot dire et dépose la plante verte sur la table du général. Les deux officiers l'observent sans bouger.)
Le général Michal (S’adresse à Théophile en montrant la plante) :
A-t-elle bien bu au moins ?
Théophile :
Pour ça, mon général, elle a de l’estomac et elle a bu comme les autres.
(Le caporal sort après avoir salué et claqué des talons)
Le général Michal :
Quelle allure martiale ce caporal Théophile et quelle énergie ! Une barre d'uranium ! On sent que l'on peut compter sur lui. On m'a dit aussi qu'il était parfois un peu trop brutal avec les soldats...
Le Colonel Garcia :
Pardonnez-moi, mon général de revenir à la charge, mais ce trou m'inquiète... Du temps de Bolduc, nous savions où nous allions, mais avec Polder et ses idées farfelues, ses sautes d'humeur... Il a beau être votre camarade de promotion, c'est quand même un homme inquiétant... Ah ! J'aperçois le lieutenant Winter qui descend de voiture.
Le général Michal :
Si Polder était cinglé comme vous semblez le soupçonner, croyez-vous qu'il serait ministre de la guerre ? Ha, ha ! c'est vous qui déraisonnez en ce moment, colonel Garcia !
(Quelques secondes se passent, les deux hommes semblent réfléchir, Le colonel Garcia devant la baie tapote des doigts sur une vitre et le général Michal assis à son bureau tripote machinalement les feuilles de la plante verte. On frappe à la porte et le lieutenant Winter entre aussitôt. Il est essoufflé et porte une volumineuse serviette en cuir.)
Le général Michal (Sévère) :
Lieutenant, vous auriez pu attendre que l'on vous invite à entrer, nom de Dieu ! Le colonel et moi pouvions être en train de discuter de choses que vous n'aviez pas à entendre. Sortez, et entrez selon les règles !
(Winter sort en bougonnant. On entend frapper.)
Le colonel Garcia (Impatient) :
Entrez ! Mais entrez donc Winter!
Le lieutenant Winter (Salue en entrant, puis tourné vers le général) :
Lieutenant Winter, du huitième Régiment de la Vieille Garde. A vos ordres mon général !
Le général Michal :
Très bien, à la bonne heure ! Maintenant vous pouvez disposer lieutenant et rejoindre vos quartiers.
(Le lieutenant Winter est manifestement désarçonné. Il tourne vers le colonel un visage ahuri puis de nouveau se tourne vers le général. Le colonel se met à rire.)
Le lieutenant Winter :
C'est que, conformément à vos instructions, je ramène les ordres et le plan fourni par l'état-major...
Le général Michal :
Nom d'un chien ! C'est vrai ! Où avais-je la tête ! Montrez-nous cela lieutenant.
( Winter sort un plan de sa serviette et l'étale sur le bureau du général. Le colonel et le général se penchent pour l'examiner.)
Le colonel Garcia :
Mais, mon général, si j'en crois cette croix tracée au crayon rouge, le trou doit être creusé là où se trouve votre maison de fonction !
Le général Michal :
C'est ma foi vrai. Il doit y avoir une erreur.
Le lieutenant Winter :
Pas d'erreur. Lorsque je suis arrivé à l'état-major, Polder n'avait pas encore décidé où serait creusé le trou. Il a fermé les yeux et a planté son coupe-papier au hasard sur le plan. C'est tombé pile sur votre villa.
Le colonel Garcia :
Et alors ? Personne ne l'a fait remarquer à cet idiot ? Le camp couvre tout de même 125 hectares, il y a de la place pour cent trous.
Le lieutenant Winter :
Le général Michal :
Le colonel a raison, vous auriez pu dire quelque chose lieutenant ! C'est pour ça que nous vous avions envoyé là-bas. Par exemple : « Faites excuse votre Excellence, mais n'y aurait—il pas moyen de recommencer le pointage ? Vous avez frappé pile sur la villa du général Michal. Le Michal qui était avec vous à Sainte-Socratés. Quelques dix mètres à droite ou à gauche, ou autant devant ou derrière et l’affaire était jouée. Autour de la villa il n'y a qu'un potager minable et un green de golf mal entretenu. » Voilà ce qu’il fallait dire !
Le lieutenant Winter :
J'y ai pensé et j'ai levé la main pour protester, alors tous les yeux se sont tournés vers moi, outrés ou stupéfaits. Le capitaine Gomez, qui était mon voisin, m'a tiré par la manche. Inutile mon vieux, m'a-t-il dit tout bas, il ne faut pas contrarier Polder. Cela pourrait briser votre carrière. Il ne supporte pas d'être contredit. Surtout par un jeune et pour des fariboles... On rebâtira la villa de votre général ailleurs, a-t-il ajouté d'un ton léger, on la refera en plus beau et en plus moderne.
Le général Michal :
Mais elle n'a que cinq ans à peine... Je vous garantis Georges, que s'il ne s'agissait pas de Polder, pour qui j'ai la plus grande estime et même de l'amitié, je ferais un foin terrible et l'on m'entendrait dire ses quatre vérités à tout l'état-major !
Le colonel Garcia (Haussant les épaules) :
Et en dehors de l'emplacement mal choisi, quoi d'autre sur ce trou ?
Le lieutenant Winter :
Nous ne recevrons pas d'aide du Génie ou même des autres régiments, interdit aussi d'embaucher une quelconque entreprise du B.T.P ; elles sont trop chères de toute façon, a dit Polder. Tout doit se faire dans le plus grand secret et entre nous. Interdit de dire quoi que ce soit à nos familles. La presse ne devra rien soupçonner, naturellement.
Le général Michal :
Mais encore ? Je vous ferais remarquer lieutenant qu'il n'y a rien de plus, sur le plan que vous nous avez ramené, que ce que l'on peut apercevoir en se penchant par la fenêtre.
Le lieutenant Winter (Confidentiel) :
La machine technico-administrative est très large, très haute et très longue...
Le général Michal :
En voila des indications ! Quelle sorte de trou devons-nous creuser, rond, ovale, carré ? Quelle sera sa taille ? Devrons-nous l'étayer de béton ou d'acier ? Y installerons-nous l'électricité, ferons-nous venir l'eau, le gaz ? Devrons-nous prévoir une antenne pour la télé ? Et les latrines, y aura-t-il des chiottes dans ce trou ? Vous a-t-on dit au moins à quoi servirait cette machine ?
Le lieutenant Winter :
Certains pensent qu’il s’agit d’une arme secrète, d’autres disent qu’elle servira à fabriquer de la came à partir des cultures locales.
Le général Michal :
Qu’est-ce qu’il dit ?
Le colonel Garcia :
Winter dit que la machine technico-administrative pourrait servir à fabriquer de la drogue.
Le général Michal :
A partir des haricots que l’on cultive dans le coin ? Ce lieutenant est complètement fou !
Le colonel Garcia (Repliant le plan) :
Ne vous emportez pas mon général. Voyons Winter, quelles autres précisions pouvez-vous nous fournir ?
Le lieutenant Winter :
Aucune, mon colonel. Toutes les informations vous seront, nous seront, communiquées ultérieurement et au fur et à mesure des travaux.
Le colonel Garcia :
Sommes-nous sûrs au moins que cette machine existe ? Qu'il ne s'agit pas d'une des lubies extravagantes de Polder et de l'état-major, de la même veine que leurs satellites détecteurs.
Le général Michal (Soupçonneux) :
De quoi parlez-vous, Georges ?
Le colonel Garcia :
Vous le savez très bien. Je parle des satellites qui devaient détecter les troupes ennemies à l'odeur de leurs urines ou de leurs godillots. Une farce minable destinée à soutirer de l'argent au contribuable afin de payer la construction d'une cantine de luxe dans la capitale. Ces satellites n'ont existé que dans la tête de Polder et de ses acolytes. Sans oublier le laser anti-balle, le steak-pommes frites-salade lyophilisé qui devait remplacer les rations de combat, le képi avec téléphone incorporé, le pyjama de combat et j'en passe...
Le général Michal :
Je ne me souviens pas de tout cela, et ça m'étonne de Polder...
Le colonel Garcia :
C'est aussi ce même Polder qui a répandu, avec une générosité, que les augmentations parcimonieuses de nos soldes ne laissaient pas prévoir, son effigie dans toutes les casernes, avec ordre de la saluer à six pas chaque fois que l'on passe devant...
Le lieutenant Winter :
Au ministère, il y en a dans tous les couloirs et tous les dix mètres. On salue tout le temps. Polder dit que ça occupe les mains et qu'on ne songe pas à peloter les secrétaires, mais ce n'est pas pratique quand on transporte des documents par exemple. Et puis on ne pelote personne dans les couloirs.
(Le général toussote dans sa main et montre, avec une mimique craintive, le portrait de Polder qui semble écouter.)
Le général Michal :
Et quand devons-nous donner le premier coup de pioche de ce fichu trou ?
Le lieutenant Winter :
Dès aujourd'hui, mon général.
Le général Michal :
Fort bien. Vous pouvez disposer lieutenant (le lieutenant sort). Georges, prenez cette affaire en main, je vous prie. J'ai du courrier en retard à rédiger, quelques missives familiales et des lettres de routine sur l'avancement, les soldes et les médailles. Des broutilles... C'est fou ce que les lettres mettent du temps à nous parvenir. Dans ma dernière affectation j'écrivais le lundi et la réponse me parvenait le jeudi. Admirable, non ? Dans ce bled perdu lorsque je poste une lettre le lundi, elle arrive à son destinataire le lundi suivant et j'ai la réponse une semaine plus tard... Deux semaines, vous trouvez ça normal vous, pour du courrier urgent, même militaire ?
Le colonel Garcia :
Nous sommes loin de tout. Si on oublie le misérable village qui vivote à la porte du camp, nous sommes à plus de quatre cents kilomètres de la plus proche agglomération. Et le désert et les montagnes pelées qui nous entourent n'arrangent ni les communications, ni les transports. Et puis la poste n'a jamais été très rapide et très performante dans notre pays.
Le général Michal :
Il faut nous faire une raison, en effet. Heureusement que nous avons le téléphone, sinon on finirait par oublier de donner de nos nouvelles... Vous m'appellerez avant le premier coup de pioche. Je ferai un discours aux hommes.
Acte 2
(Le général Michal, Le colonel Garcia, Gerda. Le décor tel qu'il était au premier acte sauf les téléphones qui sont maintenant regroupés sur la table de la secrétaire à la place de la machine à café. Au début de l'acte, le colonel et Gerda sont seuls.)
Le colonel Garcia :
Alors Gerda, si je me fie à votre bonne mine et à votre sourire, on peut supposer que vos congés se sont admirablement passés ! Etes-vous allée dans votre famille ? Je me doute bien que votre voyage jusqu’à la capitale a dû être pénible et fatigant. Une jolie fille, bien habillée et bien élevée comme vous dans l'autobus crasseux qui y mène, avec les paysans pouilleux qui fournissent l'essentiel des passagers. Vous deviez vous sentir mal à l'aise au milieu de leurs sacs d'escargots, les poulets et les lapins que ces imbéciles trimballent avec eux chaque fois qu'ils voyagent !
Gerda :
Je n'ai pas bougé du village. J'étais chez un ami. (Confuse) Un bon ami. Nous allons nous marier bientôt.
Le colonel Garcia (après un mouvement de vive contrariété) :
Félicitations. Vous serez la première à épouser un indigène. Je veux dire quelqu'un du crû. A ma connaissance nous n'avons pas de soldat, ou de sous-officier, qui ait trouvé chaussure à son pied dans cet endroit, un peu, disons le, un peu isolé et surtout très rustique... Il me semble pourtant que, agréable et intelligente comme vous l'êtes, vous auriez pu trouver, je ne sais pas moi, un sous-officier par exemple. Ou un officier même. J'en connais qui n'auraient pas dit non.
Gerda :
C'est vrai que le village est un peu rétrograde, qu'il n'y a pas d'eau courante dans la plupart des maisons. Mais je m'en fiche, je l'accepte tel qu'il est et j'y serai heureuse, j'en suis persuadée. Même si mon fiancé ne prend pas des bains parfumés tous les jours ou s'il ne lit pas le journal en croisant les jambes sans froisser son pli de pantalon, je le trouve comme son village, simple et beau. Et quand il me raconte l'existence quotidienne des habitants et qu'il me décrit leurs farces, leurs petits brigandages, leur sens de l'honneur et leurs coutumes, je sens bien que c'est ici que je veux vivre désormais. Savez-vous que ce village a presque huit cents ans ?
Le colonel Garcia :
On croirait plutôt qu'il a été victime d'un tremblement de terre récent. Mais permettez-moi une question personnelle, comment avez-vous fait pour faire la connaissance de votre fiancé ? Vous êtes enfermée dans ce bureau presque sept jours sur sept.
Gerda :
Il ne faut pas des mois ou même des semaines d'observation pour tomber amoureux. D'ailleurs on dit tomber, preuve que c'est rapide. Dans notre cas nous avons eu un vrai coup de foudre, une sorte d'illumination, une révélation instantanée de notre avenir... C'était au printemps, lors de la fête annuelle du village... J'ai vu tout de suite que c'était le mien et que j'étais la sienne. C'était tout simple et on l'a compris tous les deux sur-le-champ.
Le colonel Garcia (Nostalgique) :
Je me souviens de ce printemps. Il faisait un soleil à peine chaud et de petites pluies coupaient les journées, juste ce qu'il faut pour faire pousser les fleurs... J'étais de service et j'ai passé les fêtes dans mon bureau tandis que vous vous amusiez. Je me souviens qu'un soir je m'étais réfugié dans la bibliothèque pour lire tranquillement, j'avais ouvert les fenêtres. La musique d’un tango m'est parvenue soudain comme si on dansait dans la cour d'honneur, sous les arbres, à deux pas de là. J'avais envie de danser moi aussi. Quand j'étais étudiant j'aimais beaucoup m'amuser, faire la fête avec les copains. Je sais danser, vous savez Gerda...
(Pendant que silencieux le colonel Garcia et Gerda, durant quelques instants, semblent perdu l’un et l’autre dans leurs souvenirs, un bandonéon quelque part dans le camp joue lentement quelques mesures d’un tango langoureux puis se tait.)
Gerda (Doucement, presque tendrement) :
Je sais. Vous m'aviez invité à danser au bal du régiment, l'an passé. La musique, le champagne, la danse, j'avais la tête qui me tournait, peut-être même nous sommes-nous embrassés ? Je ne me souviens plus... Vous verrez, vous aussi vous trouverez votre Gerda. Cela vous arrivera, j'en suis certaine et même sans danser. Vous serez heureux à votre tour, dans une grande ville ou dans un petit village comme celui-ci, un coin qui ne paye pas de mine mais où les gens se connaissent et s'apprécient. Bientôt ce sera l’époque des moissons et les villageois font une fête dès que le dernier sac de grain est rentré. Vous viendrez avec moi, je vous présenterai aux amis et aux parents de Corentin, c'est le nom de mon fiancé, aux autres villageois aussi. Vous apprendrez à mieux les connaître et à les apprécier à votre tour.
(Le Général entre sans frapper. Gerda salue.)
Le général Michal :
Bonjour Gerda... Alors mon cher Georges, vous avez entendu ! Quel discours je leur ai fait, tout a été dit ! La patrie, le sacrifice de sa vie et plus si nécessaire, et les jours de permissions quand tout sera fini.
Le colonel Garcia :
Dommage que nous n'ayons pu leur dire quand cela sera fini justement... Il y en a déjà qui râlent.
Le général Michal :
Vous mettrez en taule les rouspéteurs. Il faut être sans pitié. Il faut briser toute résistance dans l’œuf ! Sinon, nous n'arriverons à rien.
Le colonel Garcia :
J'ai chargé le lieutenant Winter de diriger le chantier et de veiller à la discipline. C'est très formateur ce genre de travail pour un jeune officier, c'est du concret et du palpable. Et puis cela change de nos sempiternelles manœuvres, les Bleus contre les Rouges...
(Le téléphone sonne sur le bureau de Gerda.)
Gerda (décroche puis, en baissant la voix) :
C'est Polder mon général. (Elle tend le téléphone au général lequel, la mine réjouie, se précipite).
Le général Michal :
Mon cher Polder ! Quel bon vent vous amène, si vous saviez comme je suis content de vous entendre... Vous vous souvenez de l'arc de triomphe ? Quel arc de triomphe ? Mais celui de notre promotion parbleu, les Bleus contre les Rouges, oui ! (Son visage se rembruni)... Vous vous en foutez ? Ah bon !... Si nous avons avancé dans nos travaux ?... Non, non, je ne joue pas les imbéciles, je ne me permettrais pas... Le premier coup de pioche a été donné ce matin... Et maintenant ? (Le général regarde par la fenêtre) Ça avance, ça avance... Nous avons partagé le personnel en deux... Oui, la moitié travaille de midi à minuit et l'autre moitié de minuit à midi... Discipline de fer... Le lieutenant Winter dirige le chantier... Un officier absolument impitoyable... Nous ferons de notre mieux soyez-en assuré. Mes respects, mon cher Polder ! (Il raccroche). (Au colonel) Il veut que nous accélérions. Tout doit être prêt pour l'anniversaire de Bolduc.
Le colonel Garcia :
Il vous a donné la date de cet anniversaire ?
Le général Michal :
Non, pas plus qu'il ne m'a fourni de précisions sur la taille du trou. Mon cher Georges, pour éviter toute surprise et être en prise directe avec le chantier, nous allons, nuit et jour, nous relayer à ce bureau pendant les travaux.
Le Colonel Garcia :
C'est une bonne idée.
Le général Michal (à Gerda) :
Vous ferez monter deux lits et une table pour les repas dans la bibliothèque. Je n'y ai pas encore mis les pieds depuis qu'elle a été repeinte. Cela me fera une occasion... (Il s'adresse au colonel) Par contre, vous n'y serez pas dépaysé, mon cher Georges. Je vous y ai surpris au printemps dernier qui écoutiez de la musique foraine, du bandonéon. Ha, ha ! Je suis un farceur, n'est-ce pas ! Figurez-vous que je m'ennuyais chez moi, alors je suis venu ici pour prendre un livre, ça ne m'arrive pas souvent de lire, et même je peux le dire, rarement. Je voulais relire les aventures du Sapeur Camembert ! Une lubie comme ça. C'est cocasse, non ? J'aime beaucoup la philosophie du Sapeur Camembert... J'ai ouvert la porte et vous ne m'avez pas entendu. Vous rêviez devant la fenêtre ouverte, un livre à la main. Alors j'ai refermé doucement et je suis reparti sur la pointe des pieds, comme le petit Poucet, ah, ah !
(Le téléphone sonne alors que le colonel allait répondre au général.)
Gerda :
C'est votre femme, mon général, elle vous appelle du village, de l'auberge précisément.
Le général Michal (Contrarié) :
Que me veut-elle ?
Gerda (la main sur le combiné) :
Elle dit qu'il n'y pas d'eau chaude à l'hôtel.
Le général Michal :
Pas d'eau chaude ! Pas d'eau chaude ! Qu'est-ce que c'est que cet hôtel de province ? Branchez le haut-parleur Gerda, s'il vous plaît.
Voix de la générale (Très forte, masculine) :
C'est insensé Félipe, tu nous fais quitter la villa précipitamment pour nous loger au village, sans rien nous dire ni nous expliquer, et voilà que cet hôtel de merde n'a pas d'eau chaude ! Et ta fille ! As-tu pensé à ta fille ? Dans son état, une chambre pour deux, minuscule, sans eau chaude...
Le général Michal :
Calme-toi Florence, ce n'est qu'une affaire de quelques jours. Gerda va téléphoner pour que soit réparée cette eau chaude. N'est-ce pas Gerda ? En attendant, repose-toi bien ma chérie, prends du bon temps, sors et promène ta fille, va jouer aux cartes. Il doit bien y avoir des distractions dans ce village, des joueurs de boules, un club de bridge...
La générale :
Pourquoi pas un golf ou un terrain de polo tant que tu y es ! Tu devrais sortir de ton bureau mon pauvre Félipe, enfin quoi merde !... Tu sais quoi ? Tu n'es qu'une vieille blatte qui ne connaît rien d'autre du monde que son petit tas de détritus, et je suis polie en disant détritus ! Nous foutre à l'hôtel comme des putes !
Le général Michal (Ennuyé) :
Dans une semaine, deux au maximum tout rentrera dans l'ordre, ma chérie... Et la climatisation, fonctionne-t-elle au moins ?
La générale :
Trop bien. Dehors il fait trente cinq degrés à l'ombre mais la climatisation produit tellement de froid que le chauffage central s'est mis en marche. Avec tout ça, c'est bien simple, on cuit ou on se gèle dans cette saloperie d'hôtel de...
Général Michal (Lui coupe la parole) :
Bon, bon ça va, ça va ! J’ai compris, la climatisation fonctionne mal, c'est tout ! C'est pas nécessaire d'en faire un plat. (Il fait signe à Gerda de couper le téléphone)
(Gerda prend un autre téléphone et compose un numéro. On n'entend pas ce qu'elle dit. Entre le caporal Théophile qui salue bruyamment et claque des talons, son treillis est poussiéreux et taché de terre. Il se dirige vers la table du général et ce dernier lui tend un paquet de lettres. Le caporal prend les lettres et sort.)
Gerda (À l’ intention du général) :
Le directeur de l'hôtel dit qu'il va réparer l'eau chaude dans la journée. Il coupera le chauffage central aussi, mais il prévient que les nuits sont fraîches...
Le colonel Garcia :
Le directeur ! Vous avez de ces mots Gerda. Un directeur, pour ce bouge de trois chambres minables avec les toilettes au fond de la cour et, dans le restaurant, des planches sales posées sur des tréteaux en guise de tables. J'y ai passé la nuit de mon arrivée à Silav il y a deux ans. Il était tard et je ne voulais pas déranger la garde du camp.
Le général Michal :
Y mange-t-on bien au moins ?
Le colonel Garcia :
Le plat régional à tous les repas d'après ce que j'ai pu voir : Une soupe d'escargots aux haricots blancs. Ils appellent ça de la cagouillade. Ce n'est pas mauvais, c'est seulement indigeste. Arrosé de leur vin blanc, c'est une diarrhée assurée... N'est-ce pas Gerda ?
Gerda (Souriante) :
On aime ou on n'aime pas...
Le général Michal :
Dans le fond ça ne peut pas faire de mal à Florence, une bonne diarrhée pendant quelques jours à cette constipée chronique... (Il rit bruyamment)
(Le téléphone sonne. Gerda décroche et écoute.)
Gerda :
C'est le lieutenant Winter. Il nous prévient que l'un des murs de la villa vient de s'effondrer sans crier gare alors que ses hommes creusaient dans le jardin. Il n'y a pas de victimes par bonheur, mais ils ont eu chaud. Il dit que les murs sont pourris.
(Le général et le colonel se précipitent vers la fenêtre.)
Le colonel Garcia :
C'est ma foi vrai, il manque un mur. Des murs pourris dans une villa d'à peine cinq ans, c'est curieux tout de même.
Le général Michal :
C'est un entrepreneur de la capitale qui l'a construite, un ami de Bolduc. C'est de ma faute aussi, j'ai planté quelques clous pour accrocher des aquarelles. C'est sans doute ça qui a fait pourrir les murs.
Gerda (Toujours avec le téléphone à l'oreille) :
Le lieutenant propose de dégager le reste de la villa à l'explosif...
Le général Michal :
D'accord, si ça peut accélérer le travail et éviter des accidents.
(Un second téléphone sonne. Gerda décroche.)
Gerda (Bas) :
C'est Polder. (Puis tout haut, dans l'autre téléphone) : D'accord lieutenant pour l'explosif. (Elle branche le haut-parleur.)
Polder (Dans le haut-parleur) :
L'explosif, l'explosif ? C'est pour quoi faire ça ?
Le général Michal (Penché vers le téléphone) :
Pour accélérer les travaux, mon cher Polder !
Polder :
Très bien, très bien dans ce cas. C'est une excellente initiative, ne lésinez pas sur la poudre, ce n'est pas ce qui manque ! (Rire). Où en êtes-vous maintenant.
Le général Michal :
Maintenant ? Profondément, profondément...
Polder :
Parfait, je vous en félicite. Continuez. (Il raccroche)
Le colonel Garcia :
Profondément, c'est vite dit.
Le général Michal :
Pas d'histoires Georges, si j'ai dit profondément, c'est qu'il faut être au moins à deux mètres de profondeur.
Le colonel Garcia :
Mais nous ne sommes encore qu'à cinquante centimètres à peine...
Le général Michal :
Débrouillez-vous pour aller plus vite. C'est votre affaire, pas la mienne !
(Le colonel Garcia se raidit et sort en claquant la porte tandis que l'on entend de sourdes détonations en provenance du chantier.)
Acte 3
Le bureau du général, décor identique à l'acte précédent plus un lit de camp dans un coin, avec des couvertures grises pliées et posées sur ce lit. Gerda est occupée à classer du courrier sur sa table, Le colonel Garcia et le général Michal assis derrière leur bureau, écoutent le lieutenant Winter debout.
Le lieutenant Winter (au garde à vous) :
Mon général, je ne peux aller plus vite. Je vous l'assure. J'ai rétabli les châtiments corporels pour la troupe et malgré les coups de trique, nous n'allons pas plus rapidement pour autant. Je ne sais plus quoi faire. J'ai cinq blessés à l'infirmerie suite aux éboulements des parois du trou et je vous rappelle que les explosifs m'ont tué deux hommes. Nous n’avons plus l’habitude de les utiliser et on ne se méfie pas. Ajoutez à ça que les sous-officiers les plus anciens, qui font office de surveillants, ne creusent pas. Le manque de personnel et la fatigue font que nous allons lentement, plus lentement que prévu... Et puis, la taille de ce foutu trou n'est jamais suffisante.
Le colonel Garcia :
En effet, quand nous avons annoncé à Polder que nous avions atteint la cote moins quinze mètres, il s'est mis en colère. Il nous croyait à la cote moins vingt. A chaque profondeur que nous lui annonçons, il nous traite d'incapables et de minables. Je ne compte plus les fois où il a menacé de nous muter dans le désert ou aux pôles. Quant au diamètre du trou, par bonheur il a l'air de s'en foutre. Il ne s'intéresse qu'à la profondeur. Sinon, cela ferait des coups de gueule supplémentaires...
Le général Michal : (Les yeux tournés vers le portrait du ministre)
Georges, surveillez votre langage quand vous parlez de Polder... Il pourrait nous entendre.
Le lieutenant Winter :
Autre chose encore, pourquoi n'achetons-nous pas, ou ne louons nous pas, une pelleteuse, un bulldozer, des machines pour creuser ?
Le Général Michal :
Vous êtes bien jeune mon garçon pour comprendre. Il nous faudrait de l'argent pour ça, et l'argent est bien la dernière chose que nous pourrions obtenir du gouvernement. Et même en admettant que nous ayons de l'argent, où trouverait-on ce matériel sans mettre la puce à l'oreille de certains, espions ou journalistes ?
Le lieutenant Winter :
Même les sauvages les plus indigents sont mieux équipés que nous. Quand je pense aux Américains du Nord, à leur matériel, à leurs hommes toujours en pleine forme et bien nourris, je me demande si je n'aurais pas dû m'engager chez eux. Mon père me l'avait proposé pourtant, il aurait arrangé ça sans problème avec leur président qui est son ami, mais non il a fallu que je m'engage dans cette armée de mendiants.
Le Général Michal (Sentencieux) :
Vous n'auriez pas eu tort d’aller chez les Américains ! Voilà des gars qui savent obéir. (Il mime un Marine et son instructeur) Tu es un crétin ! Yes Sir ! Tu vas gratter le sol de ta chambre avec tes dents ! Yes Sir !... Pour commander c'est autre chose, mais pour ce qui est de l'obéissance, c'est les meilleurs du monde.
Le colonel Garcia (pensif) :
Je voudrais bien savoir pourquoi le diamètre du trou n'intéresse personne ?... Réduisez donc le diamètre Winter.
Le lieutenant Winter :
C'est déjà réduit au minimum, j'ai peur aussi que ça ne s'éboule. Nous étayons avec les moyens du bord et pour ça nous démolissons tout ce qui peut être démoli dans le camp, les douches, le stand de tir, le gymnase. Il n'y a que les prisons que nous n'avons pas touchées.
Le général Michal :
Encore heureux !
Le lieutenant Winter :
Même la cantine et le foyer y sont passés ce qui a fait râler encore un peu plus les hommes et n'a pas contribué à détendre l'atmosphère...
Le général Michal :
Et l'anniversaire de Bolduc qui ne va pas tarder... Bien qu'à la vérité nous ne sachions toujours pas quel jour il aura lieu. Ah le secret ! Ce foutu secret commence à m'emmerder ! (Il tape du pied sur le plancher) Tout ce que nous avons réussi à apprendre, c'est que c'est pour bientôt.... (Voix chevrotante et angoissée) Mon petit doigt me dit que c'est même pour très bientôt.
Le lieutenant Winter :
Je le répète, les hommes sont épuisés. Si nous devons poursuivre, de deux choses l'une, ou nous les mettons au repos pour une semaine au moins, ou nous prévoyons de les remplacer immédiatement...
Le général Michal (en colère) :
Arrêtez de gémir et de pleurnicher lieutenant ! Après le matériel les hommes, vous êtes insatiable nom de Dieu ! J'aurais dû m'y attendre venant d'un Winter ! Bien entendu vous allez me demander de les remplacer par des civils ! Petit voyou, forban ; ça un officier ? Une lavette, ouais ! Ce n'est pas vous qui allez vous colleter avec le maire du village, l'instituteur ou le receveur des postes. Des rouges sanguinaires qui discutent de tout avec une hargne moyenâgeuse et qui détestent les militaires par-dessus le marché... Quand j'ai pris le commandement de ce camp, ils sont venus me saluer et me féliciter. En réalité des loups et des renards venus avec des sourires fourbes, des paroles hypocrites et venimeuses. (Imitant la voix et l'accent du maire qui roule les r) : « Nous espérons que vous serez heureux parmi nous et que vous viendrez nous voir souvent et patati et patata ! » Quels bandits ! J'aurai été tout seul, ils me plantaient le cul sur un pal, comme au premier missionnaire venu...
(Gerda toujours plongée dans son courrier sourit et secoue la tête, incrédule.)
Le colonel Garcia (calme et coupant la parole au général) :
Naturellement mon général, nous allons remplacer nos hommes par des civils. Il n'y a que deux catégories d'individus corvéables au monde, les civils et les militaires. Pour ce qui est du maire et de l'instituteur, on les mettra dans le premier convoi, ça les calmera. Vous devriez, par contre et tout de suite, demander à Polder l'autorisation de réquisitionner le village ?
Le général Michal :
Encore moi ? Pourquoi moi. Et pourquoi si vite ? A-t-on bien étudié toutes les solutions... (Le colonel Garcia hausse les épaules et soupire d'un air excédé. Menaçant, il fait deux pas en direction du général) Bon, bon, d'accord Georges, je vais le faire tout de suite. Gerda, appelez-moi Polder s'il vous plaît. Mais si ça ne marche pas avec Polder, Georges, vous en porterez le chapeau et vous irez creuser tout seul, avec Winter !
(Le colonel Garcia s'assoit excédé, tandis que Gerda décroche le téléphone et compose le numéro. Elle tend le téléphone au général)
Le général Michal :
Polder ? C'est moi. Qui ça moi ? Cul d'ours, voyons ! Félipe Michal si tu préfères. Ton camarade de promotion. C'est ça, l'arc de triomphe, oui. Si nous avons ton portrait ? Oui, nous en avons un, dans mon bureau. Très bien, très naturel, tu n'as pas changé... Combien ? Cinq cents ! Foutre !... Mais nous en sommes ravis. Très ravis. A payer sur la caisse du foyer ? Ah bon ! (Le général Michal soupire en levant les yeux au ciel, vers le portrait de Polder). Ce qu'il y a de neuf ? Il y a que nos hommes sont épuisés... Oui épuisés ! C'est le lieutenant Winter qui l'affirme... Celui qui est allé chercher le plan... Oui, un blanc-bec, mais on peut lui faire confiance, un gars qui a failli servir chez les Américains c'est une référence... Pas question de s'arrêter ? Une question de vie ou de mort... Naturellement, j'ai bien compris ça, oui... Il faut absolument que nous réquisitionnions les civils, les hommes du village voisin... oui. (Le général repose le combiné). Polder nous donne carte blanche mais nous ne recevrons pas d'ordre écrit. Tout doit rester archi secret, il me l'a encore rappelé ; la machine, le trou et les moyens employés doivent être tenus secrets. Il nous envoi aussi cinq cents portraits de lui, pour remercier les travailleurs.
Le colonel Garcia :
Gerda, préparez les bons de réquisition pour tous les mâles du village, sans distinction d'âge. Même les enfants et les vieillards nous seront utiles. Ils peuvent verser à boire, réparer les outils et porter de menues charges. Le temps presse... (Au général) Du temps de Bolduc, nous aurions eu des ordres écrits et non des portraits.
Le lieutenant Winter :
D'après les plans de réquisition que j'ai consultés, je peux compter sur au moins cent vingt civils mâles. Je vais mettre mes sous-offs et mes soldats au repos et les préparer à leurs nouvelles tâches. Je suis soulagé, pendant un temps j'ai cru que nous aurions une révolte façon Potemkine sur les bras.
(Le lieutenant Winter sort.)
Gerda :
De quelles nouvelles tâches parle-t-il ?
Le colonel Garcia :
Des tâches de surveillance, parbleu !... Vous pensez que nous n'aurions pas du faire cette réquisition, Gerda ?
Gerda :
Je n'ai rien à dire là-dessus, seulement que les moissons sont pour bientôt et que l'espèce de blé que les gens d'ici cultivent est la seule ressource du village. Quant aux hommes du lieutenant, je les ai toujours entendus se plaindre.
Le général Michal :
Du blé ! Mais du blé, Gerda, il y en a partout ! Par contre ce trou que nous faisons est unique... voulez-vous que je vous dise ? Je claque des doigts près de la frontière, à trois kilomètres d'ici, et aussitôt le pays voisin m'amène du blé. Avec ses chars d'assaut et ses avions de guerre pour accompagner les livraisons. Car c'est ce qu'il attend le voisin, que nous l'appelions au secours pour entrer et nous rosser. A ce moment-là ce village, (Il tend le bras en direction du village) ce village Gerda, sera en première ligne, ah, ah. ! Et il sera foutu.(Il frappe du poing sur la table.) Rasé par l’ennemi !
Le colonel Garcia :
Vivement que cette machine soit installée et que l'on parle d'autre chose. Elle nous rendra tous dingues si ça continue.
Gerda :
Excusez-moi, mon général d'insister, mais vous devriez quand même interroger les soldats sur leur état de fatigue avant de faire venir les villageois... Ce n'est peut-être pas si inquiétant que ça. Ils sont costauds nos soldats et ils peuvent peut-être tenir le coup encore, juste le temps des moissons.
Le général Michal :
Je me demande ce que ça peut vous faire si ce village ne fait pas ses moissons. Mais je suis brave et on va interroger l’un des hommes, qu'en pensez-vous Georges ?
Le colonel Garcia :
Pourquoi pas. Gerda n'a pas tout à fait tort à propos de nos soldats. Interrogeons le caporal Théophile qui me semble un gaillard vigoureux. Appelez-le Gerda s'il vous plaît.
(Gerda téléphone. Presque aussitôt on frappe.)
Le colonel Garcia :
Entrez caporal !
(Le Caporal Théophile, vêtu d'un treillis gris de crasse, entre, salue, claque des talons et frappe sur sa cuisse en dégageant un nuage de poussière.)
Le général Michal :
Etes-vous fatigué, caporal ?
Le caporal Théophile (surpris) :
Fatigué ? Non ! Bien sûr que non ! Un caporal du Régiment de la Vieille Garde n'est jamais fatigué, mon général, c'est impossible, vous le savez bien !
Le colonel Garcia :
Le général veut dire fatigué de creuser.
Le caporal Théophile :
Là, c'est différent. J'ai mal dans le dos à force de pousser la brouette et des ampoules aux mains à force de piocher... Ce serait rien s'il y avait quelque chose de correct à boire, mais l'autre couillon, je veux dire le lieutenant Winter, a fait démolir le foyer, alors évidemment comme on ne boit plus que de l'eau gazeuse maintenant, ça nous fatigue plus encore... A moi, par exemple, ça me donne des ballonnements et des flatulences comme après une bonne cagouillade. Pour d'autres, ça les empêche de dormir ou ça leur donne des cauchemars. Et puis les coups de trique, je ne suis pas contre notez bien, mais à condition que ce soit moi qui les donne, vous comprenez ? Je suis un soldat par ailleurs, et si la guerre arrivait comme je l'ai entendu dire...
Le colonel Garcia :
Bon, bon, ça va, merci, la guerre n'est pas pour demain, soyez rassuré. Retournez au travail caporal.
(Le Caporal Théophile salue, toujours en provoquant un petit nuage de poussière et sort.)
Le colonel Garcia :
Je suis désolé Gerda, mais je fais confiance au lieutenant Winter. On va réquisitionner les hommes du village, c'est préférable pour tout le monde...
Le général Michal (Pour lui-même) :
Je demanderai à Winter de distribuer les portraits de Polder à ses hommes dès que les colis seront arrivés. On en donnera même aux civils. C'est normal de les récompenser après tout... Ce petit lieutenant à l'air de tenir ses hommes bien en main et son père a des relations... (À Gerda montrant un lit de camp) Au fait Gerda pourquoi ce plumard dans le coin du bureau ?
Gerda :
(Des larmes dans la voix et pressant son mouchoir sur ses yeux)
J'avais pensé qu'il pouvait me servir, pour le cas où vous souhaiteriez que je reste ici la nuit, près du téléphone. A cause des équipes de nuit et de Polder qui appelle n'importe quand.
Le général Michal :
Impeccable Gerda, c'est une très bonne idée. Je ne suis entouré que de gens impeccables et dévoués, ah ! ah !
Acte 4
(Décor peint en fond de scène montrant des tas de terre, des brouettes, des camions et des silhouettes portant pelles et pioches. Sur la scène, un tas de sable et un poteau de bois qui supporte un haut-parleur. Une sorte de large puits est peint en trompe l'œil sur le sol. Des échelles semblent sortir de ce puits.
Des villageois en haillons, visiblement épuisés traversent la scène rapidement en poussant des brouettes, ou se croisent avec des pelles et des pioches à la main. On entend en coulisse des "Dépêchez-vous !" furieux.
Entre Corentin qui porte une pelle, il est en chemise avec des pantalons en haillons, un énorme numéro 108 est inscrit au bleu de méthylène sur son dos. Il est suivi du caporal Théophile en treillis irréprochable qui tient une matraque.
Corentin (S'adressant au caporal) :
Cela fait des jours et des jours que nous creusons, sans rien manger ou presque, sans nous laver et en ne dormant que seulement quatre heures par nuit, combien de temps encore cela va-t-il durer ? Quand rentrerons-nous chez nous ?
Le caporal Théophile :
Tais-toi, Corentin, je n'ai pas le droit de te répondre. C'est secret.
Corentin :
Qu'est-ce que vous cherchez comme ça en creusant ? Un trésor ? Dans le village, le seul trésor que la tradition nous accorde c'est d'être éloigné de tout et d'avoir la paix... Du pétrole ? De l'uranium peut-être ? Mais on ne fait pas un trou comme celui-là pour chercher de l'uranium ou du pétrole... (Il se frappe le front) J'ai compris ! Vous voulez enfouir quelque chose de pas ordinaire, dont vous avez honte. Vous creusez une gigantesque fosse d'aisance !
Le caporal Théophile :
Aisance toi-même ! Tu es trop curieux Corentin, ça va te jouer des tours si tu continues à la ramener. Va bosser et ferme-la !
(Le caporal pousse 108 vers le puits avec sa matraque.)
Corentin (s'arrête près du bord) :
Ce trou est complètement absurde.... Ça ne rime à rien un travail pareil. On pourrait y enfouir une maison de dix étages mais c'est mal foutu, ni d’aplomb, ni rond ni carré et ça part de travers comme si un architecte de Dubaï en avait dessiné les plans. Les échelles d’accès sont branlantes, rafistolées et on risque à tout moment de se casser la figure. C’est étayé de bric et de broc et on crève de trouille de voir s’ébouler les parois. Un vrai travail de fadas. (Tourné vers le caporal) Réponds-moi franchement Théophile, qu'avons-nous fait pour être condamnés à ces travaux forcés sans queue ni tête ?
Le caporal Théophile :
Des questions trop précises ? De la contestation ? Attention matricule 108, les cellules de la prison sont peut-être étroites, mais je me suis laissé dire qu'on tassera et qu'on va même en construire d'autres bientôt si les gens comme toi continuent à semer la révolte ! Mesure tes paroles, car tout sans queue ni tête que nous sommes, tu pourrais te retrouver dans un vrai bagne, et dans pas longtemps...
Corentin :
Quand nous y serons tous entassés, dans votre prison, vous aurez bonne mine.
Le caporal Théophile :
Figure-toi qu'on y a déjà pensé, mais ça aussi c'est secret ! Ce n'est pas de la cagouillade qu'il y a dans la tête de nos chefs !... Et puis ton numéro s'efface Corentin, tu tâcheras de passer à l'infirmerie pour que les médecins te marquent de nouveau.
(Survient le lieutenant Winter. Le caporal salue, rabat sa main violemment sur sa cuisse et claque des talons.)
Corentin :
Tu devrais faire moins de bruit Théophile. Si quelqu'un te cherchait, il ne serait pas long à te trouver avec le boucan que tu fais dès qu’apparaît une huile. (Menaçant) Je dis ça pour ton bien, pour plus tard, quand le trou sera fini...
Le lieutenant Winter (Penché au bord du trou, il s'adresse aux travailleurs tout au fond.) :
Par décision du ministre de la guerre, son Excellence monsieur le général Polder, vous bénéficierez désormais du statut de prisonniers de guerre tel qu'il est prévu par nos lois et règlements. (Bruits de voix mécontentes et lointaines). Cela vous donne des droits : Vous serez payés un écu par jour. (Vives protestations venant du fond du trou).
Première voix :
Un écu ! Mais c'est à peine le prix d'un litre d'essence !
Deuxième voix :
Ou d’un litre de vin. Et pas du meilleur encore !
Le lieutenant Winter :
Ce n'est pas de ma faute si l'essence et le vin sont chers. Cependant étant payés, vous avez des devoirs : Vous devez travailler jusqu'à la limite de vos forces et dénoncer au caporal Théophile ceux qui collaborent mollement et sans conviction.
Première voix :
Quand rentrerons-nous à la maison ? Les moissons attendent !
Deuxième voix :
Et nos femmes s’inquiètent ! Ça va faire quinze jours que nous sommes dans ce trou. A force de brasser de la terre nous allons devenir taupes. Quand rentrerons-nous ?
Le lieutenant Winter :
Vous rentrerez chez vous quand le trou sera suffisamment profond ! (Il tourne les talons et s'en va). (On l'entend maugréer). Ce n'est pas croyable ce qu'on me fait faire ici, pas croyable ! Finalement, je préfère les manœuvres, les Bleus contre les Rouges.
Corentin (désignant le lieutenant du menton) :
Quand je pense que ce salaud avait le toupet de m'inviter à boire un verre au café, après notre partie de billard, le dimanche matin. Quand il a su que nous nous aimions, Gerda et moi, il était tout mielleux. Fumier va ! Il nous a même demandés si nous avions des projets ? A part nous marier, nous n'en avions pas mais lui en avait pour nous... On s'entendait pourtant bien tous ensemble, le village et le camp. Je faisais même partie de la délégation venue saluer Michal lorsqu'il a pris son commandement. Il était si heureux de nous rencontrer qu'il nous a offert du champagne brésilien et des cigares chinois dans sa villa. Aujourd'hui plus personne ne nous reconnaît, nous sommes devenus des parias, des déportés.
Le caporal Théophile :
Fourre-toi ça dans le crâne, 108... Nous n’avons pas d’amis quand nous sommes en mission et si cette mission c'est de faire un trou jusqu'aux enfers, nous le ferons. Et rien ne nous arrêtera. C'est comme ça, il n'y a pas à réfléchir mais à foncer.
Corentin :
Sûr que votre état-major savait ce qu'il faisait en s'adressant à vous pour ce trou, il ne pouvait trouver plus bêtes et plus dociles !
Le caporal Théophile (Après avoir donné plusieurs coups de matraque sur le dos de 108.) :
Imbécile toi-même Corentin, le huitième Régiment de la Vieille Garde est une unité d'élite et n'y sert pas qui veut. Nous sommes faits pour les missions difficiles, là où les autres reculent...
Tiens, moi qui te cause gentiment comme ça entre copains, je peux te dire que j’en ai fait des missions pour le régiment et des très dangereuses. Et tu sais pourquoi ? Non, tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir ! Parce que je suis caporal et que je fonce ! Le général m’a appelé « barre d’uranium » tout à l’heure devant le colonel. J’écoute un peu aux portes naturellement. C’est élogieux non, « barre d’uranium » ? Au prix ou est l’uranium aujourd’hui. Je ne compte plus les fois où j’ai failli me noyer ou mourir gelé ou encore les fois où je me suis égaré dans les lignes ennemies, mais parce que je suis un fonceur j’ai toujours réussi à m’en sortir. A ton avis, si un ennemi arrivait, comme ça, comme un nuage de sauterelles du côté de la frontière par exemple, est-ce que ce n'est pas vers nous, vers moi, que tu te tournerais pour être défendu, hein ?
Corentin (Fait un geste vague) :
Naturellement, puisque vous êtes là tous et que c’est pourquoi on vous paye, autant s'adresser à vous.
Le caporal Théophile (triomphant) :
Je ne te le fais pas dire Corentin.
Corentin :
En y réfléchissant bien, Théophile aujourd’hui, je crois que les dangereuses sauterelles c'est toi et ton régiment d’élite !
Le caporal Théophile (Après quelques coups de matraque sur le dos de Corentin) :
Ferme-la Corentin ! Travaille maintenant, j'ai assez discuté avec toi. De toute façon, je ne suis que caporal et je sais peu de choses. Je fonce, c’est tout.
(A cet instant éclate une musique militaire dans les haut-parleurs. Le caporal se met au garde à vous. Corentin s'appuie sur sa pelle.)
Voix de Polder :
Prisonniers de guerre, écoutez-moi ! Vous avez été choisis pour creuser ce trou. Cela a été décidé en haut lieu par le Président Bolduc et moi-même, Polder, ministre de la guerre. Il n'y a pas à revenir là-dessus. N'en cherchez pas la raison, même en y réfléchissant mille ans vous n'y parviendriez pas... On me dit maintenant que vous mettez peu de zèle à exécuter cette mission. C'est pourtant une entreprise indispensable à notre pays, vous le savez n'est-ce pas ? On vous l'a dit ? Oui ?
Hélas, vous ne creusez pas selon le rythme et avec le rendement prévus par les calculs de notre état-major. Vous devriez en avoir terminé avec les terrassements. Vous en êtes encore loin... C'est abject ! (Protestation des voix au fond du trou) Vous êtes des traîtres à la patrie qui ne méritez aucune faveur ! (Cris de protestation)
Moi Polder, je suis extrêmement déçu par votre attitude peu civique... Le général Michal, qui est un brave homme et un grand soldat, pense que c'est parce que vous êtes privés de vos épouses. (Vifs applaudissements et cris divers d'approbation). J'ai donc décidé de vous réunir. Le Président Bolduc est d'accord. Elles viendront travailler ici dès cet après-midi, en compagnie de vos filles et de vos mères. Elles vous relaieront derrière les pelles et les pioches. Ne me remerciez pas, ce n'est qu'un acte charitable dont je m'attribue tout le mérite.
Acte 5
Dans le bureau du général (Décor identique à l'acte 3), Le colonel Garcia, le Lieutenant Winter et Gerda. Gerda écrit dans un gros registre.
Le général Michal (au téléphone) :
Oui, mon cher, ça y est, les femmes du village sont dans le trou... Elles creusent avec beaucoup de vigueur. Ce sont des sportives, oui ... Et puis elles ne sont pas encore fatiguées. Nous les avons logées avec leurs hommes dans le casernement. On les entend même chanter et faire la fête pendant le repos... Ça empêche nos soldats de dormir et les sous-officiers se plaignent du bruit. Ils n'en jouent de la matraque que mieux ensuite ah ! ah !... Le rendement ? Il a augmenté naturellement. Ces gens n'aiment pas que l'on fouette leurs épouses et leurs mères, leurs filles non plus d'ailleurs. Nous en profitons ah ! ah !... Une mutinerie ? (Sombre) Oui, nous avons eu une mutinerie, le jour de l'arrivée des femmes... Beaucoup de morts ? Le maire, l'instituteur et le receveur des postes, oui fusillés, pour l'exemple... Un mal nécessaire en effet... Dans une semaine la machine sera là ? Tout sera prêt, mon cher Polder ! Tout sera prêt, pour l'anniversaire de notre estimé Bolduc, que Dieu le protège ! Une autre étoile pour moi ? Je vous remercie et vous le savez, je vous suis dévoué jusqu'à la mort !... Vous pouvez compter sur moi... Et vive Bolduc !
Le colonel Garcia :
Et nous ? Qu'a-t-il dit pour nous, pour le lieutenant et pour moi ?
Le général Michal :
Rien. Il n'a rien dit. Vous connaissez l'adage : On est toujours récompensé...
Le colonel Garcia et le lieutenant Winter (en chœur et en sourdine, presque à regret) :
... en la personne de ses chefs !
Le colonel Garcia :
Ça, nous le savons, mais nous espérions une mutation dans un endroit favorable à nos carrières, dans un régiment de super élite. Et même passer au grade supérieur ! Ce que nous faisons ici doit être récompensé !
Le lieutenant Winter :
J'aimerais être affecté dans une ville de garnison où l'on s'amuse, où il y a des bals et des cinémas, une académie de billard et de jolies femmes... De toute manière on ne peut pas rester ici. Je ne me vois pas retourner chez le pharmacien du village, ou chez le marchand de vin, leur dire « Bonjour comment ça va ! » Comme si rien ne s'était passé. Ou encore jouer au billard avec le facteur, manger la cagouillade à l'auberge, saluer le nouveau maire ou le nouvel instituteur sur la place...
Le général Michal (embêté et regardant ailleurs) :
Il n'y aura plus de village.
Le colonel Garcia :
Comment ça, il n'y aura plus de village ?
Le général Michal :
Le village sera rasé, jusqu'à la dernière pierre. Méthode romaine, a dit Polder. Comme Carthage.
Le colonel Garcia :
Et les habitants seront relogés où ?
(Le général fait des gestes en montrant Gerda pour leur faire comprendre qu'il ne peut tout dire, que c'est secret.)
Le général Michal :
Les habitants du village seront... Waterloo ! Austerlitz ! Jusqu'au dernier ! Hum ? A l'aube ou au crépuscule, c'est selon. Voilà. Je serai seul ce soir. Sodome et Gomorrhe, Adolphe, Pol Pot, Eichmann, Goulag, révolution française et solution finale ! Vous me comprenez ?
Le colonel Garcia :
Pas très bien... et vous lieutenant ?
Le lieutenant Winter :
C'est un code. Mais je devine le pire.
Gerda (Ferme brusquement son registre et se lève) :
Dites-nous la vérité, général ! Qu'est-ce que vous avez mijoté, vous et ce Polder de malheur avec qui vous êtes cul et chemise, passez-moi l'expression.
Le général Michal :
Seront détruits aussi. Plus de village, plus de villageois, plus de témoins. Le secret absolu tombera sur Silav.
Gerda (pousse un cri de surprise) :
Quoi ? Mais, vous n'allez pas les tuer ? Tuer les hommes, les femmes, les enfants ! Tuer Corentin ! C'est monstrueux ! Vous êtes cinglé vous et votre abruti de copain de promotion !
Le général Michal (Sévère) :
Qui est Corentin, Gerda ? Et gardez votre calme s'il vous plaît ! Je ne vous savais pas hystérique à ce point. Quant à mon copain de promotion comme vous dites, il est ministre !
Gerda :
Corentin est mon fiancé, celui que vous avez baptisé stupidement matricule 108 ! C'est un gentil garçon qui n'a jamais fait de mal à quiconque. Il est facteur au village et tout le monde le connaît et l'aime. A vous aussi il a porté des lettres ou le journal. Vous bavardiez avec lui quand il passait pour ses étrennes. Vous lui demandiez s'il était content de son travail, s'il espérait devenir contrôleur un jour...
Le général Michal :
En effet, je m'en souviens. Un gentil garçon c'est vrai. Mais il s'est approché trop près d'un grand secret, d'un très grand secret, d'un secret impossible à supporter pour un homme ordinaire... Gerda, vous êtes militaire comme nous, vous devez obéir et vous taire !
Gerda :
Je me moque de vos ordres ! Vous, vous allez retrouver votre Florence et votre fille, et la vie continuera, ici ou ailleurs. Le Colonel et le Lieutenant seront mutés dans le poste dont ils rêvent, cela ne fait pas de doute, peut-être même avec un galon supplémentaire. Mais moi ! Moi pauvre misérable femelle que personne ne défend et ne défendra jamais, que l'on n'écoute pas, sauf quand elle annonce que le café est servi, que deviendrai-je ? Dans quelle garnison perdue m'enverra-t-on pour que je ne puisse raconter ce que j'aurais entendu aujourd'hui ? Et une fois là-bas, mon ventre réclamera Corentin quand le règlement m'ordonnera de me taire ! Que sera ma vie sans lui ? Comment pourrai-je être heureuse quand je chercherai autour de moi les enfants qu'il ne m'aura pas faits ?... Je préfère aller le rejoindre dans le trou.
Le Colonel Garcia (Sombre) :
Très bien Gerda, allez le rejoindre. Mais mettez-vous en civil.
(Gerda ouvre un placard et sort une robe blanche, des escarpins blancs et un petit chapeau. Elle s'habille avec fébrilité.)
Gerda :
Me voici civile. Je vais les rejoindre et partager leur sort. Je vous hais, vous, votre maudit trou, votre machine maudite et votre obéissance aveugle et stupide...
Le lieutenant Winter :
C'est aussi notre honneur, cette obéissance, Gerda. Sans elle, pas de victoire, pas de dévouement. Pas de dernière cartouche pour protéger une retraite, pas d'assauts libérateurs, pas de légende glorieuse. Pas d'héroïsme, pas de liberté durable ...
Gerda (Fait un geste de mépris) :
Du vent, des histoires dont tout le monde se moque... Moi, je ne demande rien d'autre à la vie que de me coucher près de Corentin et d'avoir des enfants de lui...
(Elle se dirige vers la porte. Le colonel sort derrière elle. On entend une détonation en coulisse. Le colonel rentre en refermant son étui à pistolet.)
Le général Michal :
Ce coup de feu, c'était pour Gerda ?
Le colonel Garcia :
Pour qui vouliez-vous que ce soit, une araignée ? Il fallait éviter à tout prix une autre mutinerie... (Il fait de violents efforts pour maîtriser son émotion) Elle aurait vendu, dans les cinq minutes, la mèche à son Corentin. Puisque ces gens doivent mourir autant que cela se fasse proprement.
Le lieutenant Winter :
Proprement ?
Le colonel Garcia (Voix hachée) :
Je veux dire sans souffrance morale, sans choc psychologique... Enfin, avec un minimum de décence et d'efficacité... Surtout sans perte d'homme de notre côté... Nous agirons par surprise. Quand la machine sera installée et qu'elle fonctionnera... Ne croyez surtout pas que cela m'amuse lieutenant, ne le croyez surtout pas. (Il décroche un téléphone) Caporal, je vous prie de venir dans le bureau du général.
(Un silence durant lequel tous les protagonistes évitent de se regarder. On entend de nouveau les quelques mesures d’un tango joué dans le camp.
On frappe. Le colonel le regard posé sur l'uniforme abandonné par Gerda s'adresse au caporal.)
Le colonel Garcia :
Entrez caporal ! (Entre le caporal Théophile qui salue). Débarrassez-nous du corps de Gerda qui est dans les toilettes.
le caporal Théophile :
Dans les toilettes ? Le corps de Gerda ?... A vos ordres mon colonel !
Le général Michal :
Enterrement de nuit, sans tambour ni trompette, une fosse avec de la chaux vive. Vous m'avez compris ? C'est une affaire de haute trahison. Secret absolu autour de vous et en particulier envers les civils.
Le caporal Théophile :
Ce sera fait ce soir, mon général et personne n'en saura rien !
(Le caporal sort, suivi du lieutenant.)
Le général Michal :
En attendant, nous allons préparer l'arrivée de Bolduc. Il faut que ce soit une fête réussie. Mon cher Georges, je vous en charge ! Ne lésinez pas sur le champagne, les cigares et les petits fours. Polder et Bolduc doivent être satisfaits de notre travail dans les plus petits détails ! Je compte sur vous. (Il tape affectueusement sur l'épaule du colonel) Vous avez bien fait de supprimer Gerda, nous aurions eu une révolte générale qu'il aurait fallu mater dans le sang et Polder n'aurait pas été content.
(Le général sort.)
Le colonel Garcia :
J'ai tué Gerda ! Moi ! A cause de ces fantoches de Polder et de Bolduc et de ce guignol de général dont la seule aspiration, le seul signe d'humanité, est de chercher à leur faire plaisir à tout prix pour obtenir une étoile de plus ! Je l'aimais Gerda, depuis le jour ou elle est arrivée ici. J'aurais dû le lui avouer tout de suite. Elle ne serait pas alors tombée amoureuse de ce paysan et elle serait encore là... Peut-être. Mais je n'ai pas osé, pas eu le courage de le lui dire...
Si j'avais trois sous de jugeote, je foutrais le camp d'ici avant l'irréparable. Mais Polder et Bolduc ne me le pardonneraient pas.... Et puis avec le meurtre de Gerda sur le dos je n'irais pas loin, tous les sbires de Bolduc auront vite fait de me rattraper et de m'éliminer avant que je ne vende la mèche... La seule chose positive c'est que Gerda morte n'appartiendra jamais à ce maudit Corentin. Et quand lui et les autres auront disparu, plus personne, jamais, ne viendra me reprocher de l'avoir tuée.
Mon Dieu, moi qui rêvais d'égaler mon père en bravoure ! Mes plus hauts faits d'armes auront été d'assassiner la femme que j'aime et de massacrer une population d'innocents...
Acte 6
(Le décor représente un espace désertique, semé de quelques touffes de hautes herbes, entouré de barbelés et de miradors. Au fond de la scène une sorte de cabine téléphonique entourée de barbelés porte cet écriteau : "Secret absolu. Défense d'entrer et de photographier". Un calicot est accroché entre cette cabine et un poteau, avec en grosses lettres peintes : Vive le Président Bolduc et bon anniversaire.
Un cri interrompt parfois les dialogues. Comme une sorte de gémissement prolongé chargé de tristesse. En réalité il s'agit du vent.
Sur la scène, le Lieutenant Winter est debout dans un coin côté jardin, immobile, il observe au loin avec des jumelles ; le général Michal et le colonel Garcia font les cents pas.)
Le général Michal :
Voyons Georges, Polder nous avait bien dit entre onze heures et midi ?
Le colonel Garcia (Sombre) :
En effet, entre onze heures et midi.
Le général Michal :
Et c'était bien pour aujourd'hui ?
Le colonel Garcia :
Pour aujourd'hui, en effet.
Le lieutenant Winter :
Il va être onze heures, je vais faire mettre les troupes en place pour l'accueil. (Il sort)
Le général Michal :
Maintenant que ce petit lieutenant n'est plus là, je peux parler plus librement. Voyons Georges, êtes-vous certain que tous les gens du village ont été supprimés ?
Le colonel Garcia (Abattu) :
Oui, certain. J'ai supervisé l'opération dans ses moindres détails. Pas un seul, pas un n'a échappé au massacre. Cela a été fait le plus proprement possible. (Les yeux tournés vers l’horizon et comme pour lui-même) On leur avait permis de faire la fête la veille, le trou était terminé et la machine installée. On leur avait même offert un repas, du vin et du tabac. Ils ne se méfiaient pas. Ils croyaient repartir le lendemain chez eux. Corentin, enfin le matricule 108, m'a demandé, je m'en souviendrai toute ma vie, où était Gerda. J'ai répondu qu'elle était en mission auprès de l'état-major et qu'elle allait revenir bientôt. Il m'a cru et m'a même serré la main. « Je sais que vous l'aimez, bien » m'a-t-il dit. Pauvre garçon... (Le colonel comprime ses yeux avec un mouchoir) A trois heures du matin, j'ai fait envoyer les gaz de combat, de l'Ypérite 27, dans leurs baraques, par toutes les issues en même temps. Puis le coup de grâce dans la nuque... Le coup de grâce ! On a de ces mots nous autres !...
Cri du vent.
Qu'est-ce que c'est que ça ? On dirait un gémissement humain.
Le général Michal :
C'est le vent et rien d'autre. Là où nous sommes, il souffle de cette manière particulière depuis que le village a disparu. J'avoue que tous ces morts m'empêchent quelque fois de dormir, et vous Georges ?
Le colonel Garcia :
Je n'en dors plus, c'est vrai. Tout ce sang. Les planchers en étaient tout gluants, on pataugeait dans le sang comme dans de l'eau. Et cette odeur ! L'incendie ensuite, les lance-flammes, le phosphore... Le massacre des innocents, oui ! Un assassinat délibéré dont nous devrons répondre un jour.
Le général Michal (Doucement)
Fichtre, comme vous y allez ! Y avait-il une autre solution, Georges ?
Le colonel Garcia :
Evidemment ! Nous avons agi dans le feu de l'action, sans réfléchir. Aujourd'hui, avec le recul, je pense que j'aurais dû refuser d'exécuter ces ordres insensés. J'aurais prié ces gens de garder le secret. Ils auraient juré et signé une décharge, peut-être même rien du tout... Ils étaient dans l'ensemble honnêtes et on pouvait leur faire confiance. Ils auraient oublié ensuite. Aujourd'hui, le village existerait encore et Gerda serait vivante.
Le général Michal :
C'était une secrétaire charmante et efficace, en effet. Je la regrette beaucoup moi aussi.
Le colonel Garcia (Perdu dans ses souvenirs) :
Elle serait avec nous à attendre Bolduc, toute aimable, fraîche et parfumée. Elle nous aurait servi un de ses cafés insipides qu'elle était la seule à pouvoir rater à tous les coups, avant que Bolduc n'inaugure sa machine technico-administrative... Au fait, vous savez à quoi elle va servir cette foutue machine de bordel de dieu ?
Le général Michal :
C'est un secret Georges, et nous n'avons pas à le connaître. Seuls Bolduc et Polder savent.
Le colonel Garcia (amer) :
Elle est bien bonne ! Nous aurons emmerdé ces malheureux et fait ce carnage aberrant sans même savoir pourquoi ! C'est proprement inconcevable !
Le général Michal :
Polder et Bolduc savent...
Le colonel Garcia :
Je me le demande même. Après tout, rien ne m'empêche de penser qu'ils obéissent peut-être, eux aussi, à des ordres supérieurs et qu'ils n'en savent guère plus que nous... Hier, j'étais sur l'emplacement du village, dont il ne reste rien, je puis vous l'assurer, même le vieux cimetière a disparu, et bien on y sent comme une présence malgré tout. On se sent, comment dire ? observé, presque palpé... Des fantômes y rodent qui ne nous lâcheront plus... J'aurais voulu retrouver intact le vieux marché, l'église, l'auberge et son puits, me dire que j'avais fait un cauchemar et que je venais de me réveiller. Mais tout a bel et bien disparu, tout.
Cri du vent.
Le général Michal :
Si je vous comprends bien Georges, le prochain ordre de ce genre, vous ne l'exécuterez pas ?
Le colonel Garcia :
C'est certain, vous pouvez me croire... Je vous trouve d'ailleurs ahurissant dans cette affaire. Vous avez pourtant perdu votre femme et votre fille dans la tuerie ?
Le général Michal :
Il le fallait. Les ordres, Georges, les ordres sacrés auxquels on ne peut se soustraire. Tous les civils sans exception, avait dit Polder. Et puis, Florence était une emmerdeuse, vous l'avez entendue au téléphone ? Et ma fille, hélas ! un légume frappadingue.
Le colonel Garcia :
Tout de même, tout de même, vous êtes bien léger.
Le général Michal :
Je vous le répète Georges, Bolduc et Polder savent ce qui est bon ou mauvais pour nous. Nous sommes des ignorants grossiers. L'intérêt supérieur de l'Etat commande... Depuis quarante ans les ordres m'ont fait tel que je suis aujourd'hui. Chacun d'eux m'a façonné, ajoutant une touche ici puis une retouche là, jusqu'à ce que je devienne la perfection, comme un marbre de Michel-Ange, comme son David...
Le colonel Garcia (Ricanant) :
La perfection ? Vous exagérez.
Le général Michal :
Si, si, la perfection et je le prouve. (Le général sort un pistolet de sa poche et tire sur le colonel qui s'effondre. Le général jette le pistolet près du cadavre et sort un téléphone portable de sa veste. Il compose un numéro) Allô, Polder ? C'est fait... Oui, le colonel Garcia... Vous aviez raison, il commençait à douter de sa mission. C'est en effet un coupable idéal en cas d'enquête... C'est un suicide, naturellement. Une balle en plein cœur, oui avec sa propre arme. Bien entendu, je vais m'arranger du Lieutenant Winter, ne vous inquiétez pas cher ami. (Il ricane et fourre le téléphone dans une poche de sa veste) Lieutenant Winter ! Lieutenant Winter, venez ici !
Le Lieutenant Winter (Apparaît et se met au garde à vous) :
A vos ordres (Il découvre le corps du colonel) Mais c'est le colonel ? Vous l'avez tué ? Mais pourquoi ?
Le général Michal :
Lieutenant, la vérité est rarement dans ce que l'on voit, ou dans ce que l'on croit comprendre, souvenez-vous-en à l'avenir. Le boucher, le criminel, qui a massacré les villageois, assassiné Gerda, vous étiez là n'est-ce pas ? Qui a fait tuer ma chère femme et ma pauvre fille, vient de payer... Il s'est suicidé. Vous entendez : Il s'est sui-ci-dé, sous mes yeux et je n'ai rien pu faire pour l'en empêcher. Le remord, lieutenant, sans aucun doute (Le général essuie une larme). Car ces charognes ont du remord, par bonheur. Vous fûtes témoin, lieutenant, c'est lui, ce chien merdeux et lui seul, qui a organisé le carnage et liquidé le village...
(Le lieutenant toujours au garde à vous, approuve de la tête.)
Le général Michal :
Je veux vous l'entendre dire à haute et intelligible voix !
Le lieutenant Winter :
C'est lui ce chien véreux qui a organisé et commandé le massacre !... Mais moi aussi j'étais présent, j'étais avec lui ?
Cri du vent.
Le général Michal :
Ah, ce vent m'agace ! (Se reprenant) Vous obéissiez à ses ordres lieutenant, vous êtes donc innocent. Il suffit de diviser les tâches pour que chacune d’entre elles perde de son importance. Je sais, c'est un peu compliqué mais il faut me faire confiance. Le sang de ce tortionnaire va purifier cette terre afin qu'elle reverdisse un jour prochain, quand nous aurons détruit proprement le pays voisin, ce qui ne saurait tarder grâce à la machine technico-administrative. Plus tard elle procurera un travail sain, honnête et durable aux futurs habitants. Nous aurons même une rue dans leur village, une place peut-être, qui portera notre nom... Allez mon garçon ! Faites jeter le corps de ce salopard dans une fosse avec de la chaux vive. Dans celle où l'on a jeté Gerda, puisqu'il semblait l'aimer ce sot...
(Le Caporal Théophile, le visage impassible apparaît, salue, claque des talons.)
Le caporal Théophile (Tourné vers le public.) :
De toute façon je n'aimais pas ce colonel, un prétentieux, toujours à vous donner des leçons. Un type qui savait toujours tout mieux que les autres, pouah ! On ne fonce pas quand on réfléchit trop. Le monde a d’abord besoin de gens comme moi qui réfléchissent le moins possible.
(Il tire le corps du colonel en coulisse.)
Le général Michal (au lieutenant) :
Il me semble entendre le cortège de Bolduc. Mon petit doigt me dit qu'il a dans sa poche une médaille pour vous mon cher Winter. La prestigieuse BHG, la médaille des Braves et Honnêtes Gens, (Il la touche du doigt sur sa poitrine) qui va vous être décernée par lui devant la troupe !
Le lieutenant Winter :
Merci mon général, oh merci !... Mais pour le colonel, vous ne pouvez pas m'expliquer, m'en dire un peu plus.
Le général Michal :
Ne pas chercher à comprendre. Surtout pas. La politique, mon petit, c’est très compliqué. Trop jeune encore. Ecoutez, approchez-vous : Se taire et ne rien savoir, jamais, telle a toujours été ma devise. Alors obéissez sans vous poser de questions et faites l'idiot, toujours l'idiot, rien que l'idiot. C'est très facile vous verrez. Faite-le le plus longtemps possible. Vous m'entendez ?
Lieutenant Winter :
Oui mon général, très bien... (Le lieutenant se met à danser une sorte de danse de Peau-rouge sur le devant de la scène) Vive Bolduc, bon anniversaire Bolduc ! Vive Polder ! Bon anniversaire Bolduc et Polder !
Le général Michal :
Très bien mon petit, souvenez-vous, obéissez et faites l'idiot, toujours. Mais surtout, par-dessus tout et avant tout, obéissez, obéissez sans réticence ni murmure...
Le caporal Théophile (Entre en courant, essoufflé) :
Ce n'est pas le cortège de Bolduc que l'on entend mon général. Ce sont des Romanichels qui ont appris qu'il existait des terres n'appartenant à personne et qui viennent s'y installer. J'ai compté plus de vingt caravanes et j'ai vu des dizaines de gamins, il y a même un ours et des chevaux.
Le lieutenant Winter (Hagard) :
Alors on les bute, Félipe ? On les bute ? Tac Tac Tac !
Le général Michal :
On ne peut buter tout le monde, mon petit. Nous en discuterons avec Bolduc, mais à priori nous ne pouvons buter tout le monde. Et puis comme aurait dit ce salaud de Georges : « Ces gens qui arrivent, ça devait recommencer un jour », alors un peu plus tôt, un peu plus tard... Allons toujours saluer leur chef et voir de quoi il en retourne, en attendant que Bolduc et Polder n'arrivent. Il ne s'agirait pas non plus que ces pouilleux viennent troubler notre petite fête.
Cri du vent,
Suivi de quelques mesures d’un tango, les mêmes qu’aux actes précédents.
Fin