Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
 
                                                   Acte 6



(Le décor représente un espace désertique, semé de quelques touffes de hautes herbes, entouré de barbelés et de miradors. Au fond de la scène une sorte de cabine téléphonique entourée de barbelés porte cet écriteau : "Secret absolu. Défense d'entrer et de photographier". Un calicot est accroché entre cette cabine et un poteau, avec en grosses lettres peintes : Vive le Président Bolduc et bon anniversaire.
Un cri interrompt parfois les dialogues. Comme une sorte de gémissement prolongé chargé de tristesse. En réalité il s'agit du vent.
Sur la scène, le Lieutenant Winter est debout dans un coin côté jardin, immobile, il observe au loin avec des jumelles ; le général Michal et le colonel Garcia font les cents pas.)

Le général Michal :
Voyons Georges, Polder nous avait bien dit entre onze heures et midi ?

Le colonel Garcia (Sombre) :
En effet, entre onze heures et midi.

Le général Michal :
Et c'était bien pour aujourd'hui ?

Le colonel Garcia :
Pour aujourd'hui, en effet.

Le lieutenant Winter :
Il va être onze heures, je vais faire mettre les troupes en place pour l'accueil. (Il sort)

Le général Michal :
Maintenant que ce petit lieutenant n'est plus là, je peux parler plus librement. Voyons Georges, êtes-vous certain que tous les gens du village ont été supprimés ?

Le colonel Garcia (Abattu) :
Oui, certain. J'ai supervisé l'opération dans ses moindres détails. Pas un seul, pas un n'a échappé au massacre. Cela a été fait le plus proprement possible. (Les yeux tournés vers l’horizon et comme pour lui-même) On leur avait permis de faire la fête la veille, le trou était terminé et la machine installée. On leur avait même offert un repas, du vin et du tabac. Ils ne se méfiaient pas. Ils croyaient repartir le lendemain chez eux. Corentin, enfin le matricule 108, m'a demandé, je m'en souviendrai toute ma vie, où était Gerda. J'ai répondu qu'elle était en mission auprès de l'état-major et qu'elle allait revenir bientôt. Il m'a cru et m'a même serré la main. « Je sais que vous l'aimez, bien » m'a-t-il dit. Pauvre garçon... (Le colonel comprime ses yeux avec un mouchoir) A trois heures du matin, j'ai fait envoyer les gaz de combat, de l'Ypérite 27, dans leurs baraques, par toutes les issues en même temps. Puis le coup de grâce dans la nuque... Le coup de grâce ! On a de ces mots nous autres !...
Cri du vent.
Qu'est-ce que c'est que ça ? On dirait un gémissement humain.

Le général Michal :
C'est le vent et rien d'autre. Là où nous sommes, il souffle de cette manière particulière depuis que le village a disparu. J'avoue que tous ces morts m'empêchent quelque fois de dormir, et vous Georges ?

Le colonel Garcia :
Je n'en dors plus, c'est vrai. Tout ce sang. Les planchers en étaient tout gluants, on pataugeait dans le sang comme dans de l'eau. Et cette odeur ! L'incendie ensuite, les lance-flammes, le phosphore... Le massacre des innocents, oui ! Un assassinat délibéré dont nous devrons répondre un jour.

Le général Michal (Doucement)
Fichtre, comme vous y allez ! Y avait-il une autre solution, Georges ?

Le colonel Garcia :
Evidemment ! Nous avons agi dans le feu de l'action, sans réfléchir. Aujourd'hui, avec le recul, je pense que j'aurais dû refuser d'exécuter ces ordres insensés. J'aurais prié ces gens de garder le secret. Ils auraient juré et signé une décharge, peut-être même rien du tout... Ils étaient dans l'ensemble honnêtes et on pouvait leur faire confiance. Ils auraient oublié ensuite. Aujourd'hui, le village existerait encore et Gerda serait vivante.

Le général Michal :
C'était une secrétaire charmante et efficace, en effet. Je la regrette beaucoup moi aussi.

Le colonel Garcia (Perdu dans ses souvenirs) :
Elle serait avec nous à attendre Bolduc, toute aimable, fraîche et parfumée. Elle nous aurait servi un de ses cafés insipides qu'elle était la seule à pouvoir rater à tous les coups, avant que Bolduc n'inaugure sa machine technico-administrative... Au fait, vous savez à quoi elle va servir cette foutue machine de bordel de dieu ?

Le général Michal :
C'est un secret Georges, et nous n'avons pas à le connaître. Seuls Bolduc et Polder savent.

Le colonel Garcia (amer) :
Elle est bien bonne ! Nous aurons emmerdé ces malheureux et fait ce carnage aberrant sans même savoir pourquoi ! C'est proprement inconcevable !

Le général Michal :
Polder et Bolduc savent...

Le colonel Garcia :
Je me le demande même. Après tout, rien ne m'empêche de penser qu'ils obéissent peut-être, eux aussi, à des ordres supérieurs et qu'ils n'en savent guère plus que nous... Hier, j'étais sur l'emplacement du village, dont il ne reste rien, je puis vous l'assurer, même le vieux cimetière a disparu, et bien on y sent comme une présence malgré tout. On se sent, comment dire ? observé, presque palpé... Des fantômes y rodent qui ne nous lâcheront plus... J'aurais voulu retrouver intact le vieux marché, l'église, l'auberge et son puits, me dire que j'avais fait un cauchemar et que je venais de me réveiller. Mais tout a bel et bien disparu, tout.

Cri du vent.

Le général Michal :
Si je vous comprends bien Georges, le prochain ordre de ce genre, vous ne l'exécuterez pas ?

Le colonel Garcia :
C'est certain, vous pouvez me croire... Je vous trouve d'ailleurs ahurissant dans cette affaire. Vous avez pourtant perdu votre femme et votre fille dans la tuerie ?

Le général Michal :
Il le fallait. Les ordres, Georges, les ordres sacrés auxquels on ne peut se soustraire. Tous les civils sans exception, avait dit Polder. Et puis, Florence était une emmerdeuse, vous l'avez entendue au téléphone ? Et ma fille, hélas ! un légume frappadingue.

Le colonel Garcia :
Tout de même, tout de même, vous êtes bien léger.

Le général Michal :
Je vous le répète Georges, Bolduc et Polder savent ce qui est bon ou mauvais pour nous. Nous sommes des ignorants grossiers. L'intérêt supérieur de l'Etat commande... Depuis quarante ans les ordres m'ont fait tel que je suis aujourd'hui. Chacun d'eux m'a façonné, ajoutant une touche ici puis une retouche là, jusqu'à ce que je devienne la perfection, comme un marbre de Michel-Ange, comme son David...

Le colonel Garcia (Ricanant) :
La perfection ? Vous exagérez.

Le général Michal :
Si, si, la perfection et je le prouve. (Le général sort un pistolet de sa poche et tire sur le colonel qui s'effondre. Le général jette le pistolet près du cadavre et sort un téléphone portable de sa veste. Il compose un numéro) Allô, Polder ? C'est fait... Oui, le colonel Garcia... Vous aviez raison, il commençait à douter de sa mission. C'est en effet un coupable idéal en cas d'enquête... C'est un suicide, naturellement. Une balle en plein cœur, oui avec sa propre arme. Bien entendu, je vais m'arranger du Lieutenant Winter, ne vous inquiétez pas cher ami. (Il ricane et fourre le téléphone dans une poche de sa veste) Lieutenant Winter ! Lieutenant Winter, venez ici !

Le Lieutenant Winter (Apparaît et se met au garde à vous) :
A vos ordres (Il découvre le corps du colonel) Mais c'est le colonel ? Vous l'avez tué ? Mais pourquoi ?

Le général Michal :
Lieutenant, la vérité est rarement dans ce que l'on voit, ou dans ce que l'on croit comprendre, souvenez-vous-en à l'avenir. Le boucher, le criminel, qui a massacré les villageois, assassiné Gerda, vous étiez là n'est-ce pas ? Qui a fait tuer ma chère femme et ma pauvre fille, vient de payer... Il s'est suicidé. Vous entendez : Il s'est sui-ci-dé, sous mes yeux et je n'ai rien pu faire pour l'en empêcher. Le remord, lieutenant, sans aucun doute (Le général essuie une larme). Car ces charognes ont du remord, par bonheur. Vous fûtes témoin, lieutenant, c'est lui, ce chien merdeux et lui seul, qui a organisé le carnage et liquidé le village...
(Le lieutenant toujours au garde à vous, approuve de la tête.)

Le général Michal :
Je veux vous l'entendre dire à haute et intelligible voix !

Le lieutenant Winter :
C'est lui ce chien véreux qui a organisé et commandé le massacre !... Mais moi aussi j'étais présent, j'étais avec lui ?

Cri du vent.

Le général Michal :
Ah, ce vent m'agace ! (Se reprenant) Vous obéissiez à ses ordres lieutenant, vous êtes donc innocent. Il suffit de diviser les tâches pour que chacune d’entre elles perde de son importance. Je sais, c'est un peu compliqué mais il faut me faire confiance. Le sang de ce tortionnaire va purifier cette terre afin qu'elle reverdisse un jour prochain, quand nous aurons détruit proprement le pays voisin, ce qui ne saurait tarder grâce à la machine technico-administrative. Plus tard elle procurera un travail sain, honnête et durable aux futurs habitants. Nous aurons même une rue dans leur village, une place peut-être, qui portera notre nom... Allez mon garçon ! Faites jeter le corps de ce salopard dans une fosse avec de la chaux vive. Dans celle où l'on a jeté Gerda, puisqu'il semblait l'aimer ce sot...

(Le Caporal Théophile, le visage impassible apparaît, salue, claque des talons.)

Le caporal Théophile (Tourné vers le public.) :
De toute façon je n'aimais pas ce colonel, un prétentieux, toujours à vous donner des leçons. Un type qui savait toujours tout mieux que les autres, pouah ! On ne fonce pas quand on réfléchit trop. Le monde a d’abord besoin de gens comme moi qui réfléchissent le moins possible.
(Il tire le corps du colonel en coulisse.)

Le général Michal (au lieutenant) :
Il me semble entendre le cortège de Bolduc. Mon petit doigt me dit qu'il a dans sa poche une médaille pour vous mon cher Winter. La prestigieuse BHG, la médaille des Braves et Honnêtes Gens, (Il la touche du doigt sur sa poitrine) qui va vous être décernée par lui devant la troupe !

Le lieutenant Winter :
Merci mon général, oh merci !... Mais pour le colonel, vous ne pouvez pas m'expliquer, m'en dire un peu plus.

Le général Michal :
Ne pas chercher à comprendre. Surtout pas. La politique, mon petit, c’est très compliqué. Trop jeune encore. Ecoutez, approchez-vous : Se taire et ne rien savoir, jamais, telle a toujours été ma devise. Alors obéissez sans vous poser de questions et faites l'idiot, toujours l'idiot, rien que l'idiot. C'est très facile vous verrez. Faite-le le plus longtemps possible. Vous m'entendez ?

Lieutenant Winter :
Oui mon général, très bien... (Le lieutenant se met à danser une sorte de danse de Peau-rouge sur le devant de la scène) Vive Bolduc, bon anniversaire Bolduc ! Vive Polder ! Bon anniversaire Bolduc et Polder !

Le général Michal :
Très bien mon petit, souvenez-vous, obéissez et faites l'idiot, toujours. Mais surtout, par-dessus tout et avant tout, obéissez, obéissez sans réticence ni murmure...

Le caporal Théophile (Entre en courant, essoufflé) :
Ce n'est pas le cortège de Bolduc que l'on entend mon général. Ce sont des Romanichels qui ont appris qu'il existait des terres n'appartenant à personne et qui viennent s'y installer. J'ai compté plus de vingt caravanes et j'ai vu des dizaines de gamins, il y a même un ours et des chevaux.

Le lieutenant Winter (Hagard) :
Alors on les bute, Félipe ? On les bute ? Tac Tac Tac !

Le général Michal :
On ne peut buter tout le monde, mon petit. Nous en discuterons avec Bolduc, mais à priori nous ne pouvons buter tout le monde. Et puis comme aurait dit ce salaud de Georges : « Ces gens qui arrivent, ça devait recommencer un jour », alors un peu plus tôt, un peu plus tard... Allons toujours saluer leur chef et voir de quoi il en retourne, en attendant que Bolduc et Polder n'arrivent. Il ne s'agirait pas non plus que ces pouilleux viennent troubler notre petite fête.

Cri du vent,
Suivi de quelques mesures d’un tango, les mêmes qu’aux actes précédents.

Fin
                      

                                                          
                                                Cul de lampe A. Bouyer