Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
 Le colonel Garcia :
Je suis désolé Gerda, mais je fais confiance au lieutenant Winter. On va réquisitionner les hommes du village, c'est préférable pour tout le monde...

Le général Michal (Pour lui-même) :
Je demanderai à Winter de distribuer les portraits de Polder à ses hommes dès que les colis seront arrivés. On en donnera même aux civils. C'est normal de les récompenser après tout... Ce petit lieutenant à l'air de tenir ses hommes bien en main et son père a des relations... (À Gerda montrant un lit de camp) Au fait Gerda pourquoi ce plumard dans le coin du bureau ?
Gerda :
(Des larmes dans la voix et pressant son mouchoir sur ses yeux)
J'avais pensé qu'il pouvait me servir, pour le cas où vous souhaiteriez que je reste ici la nuit, près du téléphone. À cause des équipes de nuit et de Polder qui appelle n'importe quand.
Le général Michal :
Impeccable Gerda, c'est une très bonne idée. Je ne suis entouré que de gens impeccables et dévoués, ah ! ah !

                             Acte 4

(Décor peint en fond de scène montrant des tas de terre, des brouettes, des camions et des silhouettes portant pelles et pioches. Sur la scène, un tas de sable et un poteau de bois qui supporte un haut-parleur. Une sorte de large puits est peint en trompe l'œil sur le sol. Des échelles semblent sortir de ce puits.
Des villageois en haillons, visiblement épuisés traversent la scène rapidement en poussant des brouettes, ou se croisent avec des pelles et des pioches à la main. On entend en coulisse des "Dépêchez-vous !" furieux.
Entre Corentin qui porte une pelle, il est en chemise avec des pantalons en haillons, un énorme numéro 108 est inscrit au bleu de méthylène sur son dos. Il est suivi du caporal Théophile en treillis irréprochable qui tient une matraque.

Corentin (S'adressant au caporal) :
Cela fait des jours et des jours que nous creusons, sans rien manger ou presque, sans nous laver et en ne dormant que seulement quatre heures par nuit, combien de temps encore cela va-t-il durer ? Quand rentrerons-nous chez nous ?
Le caporal Théophile :
Tais-toi, Corentin, je n'ai pas le droit de te répondre. C'est secret.
Corentin :
Qu'est-ce que vous cherchez comme ça en creusant ? Un trésor ? Dans le village, le seul trésor que la tradition nous accorde c'est d'être éloigné de tout et d'avoir la paix... Du pétrole ? De l'uranium peut-être ? Mais on ne fait pas un trou comme celui-là pour chercher de l'uranium ou du pétrole... (Il se frappe le front) J'ai compris ! Vous voulez enfouir quelque chose de pas ordinaire, dont vous avez honte. Vous creusez une gigantesque fosse d'aisance !
Le caporal Théophile :
Aisance toi-même ! Tu es trop curieux Corentin, ça va te jouer des tours si tu continues à la ramener. Va bosser et ferme-la !
(Le caporal pousse 108 vers le puits avec sa matraque.)
Corentin (s'arrête près du bord) :
Ce trou est complètement absurde.... Ça ne rime à rien un travail pareil. On pourrait y enfouir une maison de dix étages mais c'est mal foutu, ni d’aplomb, ni rond ni carré et ça part de travers comme si un architecte de Dubaï en avait dessiné les plans. Les échelles d’accès sont branlantes, rafistolées et on risque à tout moment de se casser la figure. C’est étayé de bric et de broc et on crève de trouille de voir s’ébouler les parois. Un vrai travail de fadas. (Tourné vers le caporal) Réponds-moi franchement Théophile, qu'avons-nous fait pour être condamnés à ces travaux forcés sans queue ni tête ?
Le caporal Théophile :
Des questions trop précises ? De la contestation ? Attention matricule 108, les cellules de la prison sont peut-être étroites, mais je me suis laissé dire qu'on tassera et qu'on va même en construire d'autres bientôt si les gens comme toi continuent à semer la révolte ! Mesure tes paroles, car tout sans queue ni tête que nous sommes, tu pourrais te retrouver dans un vrai bagne, et dans pas longtemps...
Corentin :
Quand nous y serons tous entassés, dans votre prison, vous aurez bonne mine.
Le caporal Théophile :
Figure-toi qu'on y a déjà pensé, mais ça aussi c'est secret ! Ce n'est pas de la cagouillade qu'il y a dans la tête de nos chefs !... Et puis ton numéro s'efface Corentin, tu tâcheras de passer à l'infirmerie pour que les médecins te marquent de nouveau.
(Survient le lieutenant Winter. Le caporal salue, rabat sa main violemment sur sa cuisse et claque des talons.)
Corentin :
Tu devrais faire moins de bruit Théophile. Si quelqu'un te cherchait, il ne serait pas long à te trouver avec le boucan que tu fais dès qu’apparaît une huile. (Menaçant) Je dis ça pour ton bien, pour plus tard, quand le trou sera fini...
Le lieutenant Winter (Penché au bord du trou, il s'adresse aux travailleurs tout au fond.) :
Par décision du ministre de la guerre, son Excellence monsieur le général Polder, vous bénéficierez désormais du statut de prisonniers de guerre tel qu'il est prévu par nos lois et règlements. (Bruits de voix mécontentes et lointaines). Cela vous donne des droits : Vous serez payés un écu par jour. (Vives protestations venant du fond du trou).
Première voix :
Un écu ! Mais c'est à peine le prix d'un litre d'essence !
Deuxième voix :
Ou d’un litre de vin. Et pas du meilleur encore !
Le lieutenant Winter :
Ce n'est pas de ma faute si l'essence et le vin sont chers. Cependant étant payés, vous avez des devoirs : Vous devez travailler jusqu'à la limite de vos forces et dénoncer au caporal Théophile ceux qui collaborent mollement et sans conviction.
Première voix :
Quand rentrerons-nous à la maison ? Les moissons attendent !
Deuxième voix :
Et nos femmes s’inquiètent ! Ça va faire quinze jours que nous sommes dans ce trou. A force de brasser de la terre nous allons devenir taupes. Quand rentrerons-nous ?
Le lieutenant Winter :
Vous rentrerez chez vous quand le trou sera suffisamment profond ! (Il tourne les talons et s'en va). (On l'entend maugréer). Ce n'est pas croyable ce qu'on me fait faire ici, pas croyable ! Finalement, je préfère les manœuvres, les Bleus contre les Rouges.
Corentin (désignant le lieutenant du menton) :
Quand je pense que ce salaud avait le toupet de m'inviter à boire un verre au café, après notre partie de billard, le dimanche matin. Quand il a su que nous nous aimions, Gerda et moi, il était tout mielleux. Fumier va ! Il nous a même demandés si nous avions des projets ? A part nous marier, nous n'en avions pas mais lui en avait pour nous... On s'entendait pourtant bien tous ensemble, le village et le camp. Je faisais même partie de la délégation venue saluer Michal lorsqu'il a pris son commandement. Il était si heureux de nous rencontrer qu'il nous a offert du champagne brésilien et des cigares chinois dans sa villa. Aujourd'hui plus personne ne nous reconnaît, nous sommes devenus des parias, des déportés.
Le caporal Théophile :
Fourre-toi ça dans le crâne, 108... Nous n’avons pas d’amis quand nous sommes en mission et si cette mission c'est de faire un trou jusqu'aux enfers, nous le ferons. Et rien ne nous arrêtera. C'est comme ça, il n'y a pas à réfléchir mais à foncer.
Corentin :
Sûr que votre état-major savait ce qu'il faisait en s'adressant à vous pour ce trou, il ne pouvait trouver plus bêtes et plus dociles !
Le caporal Théophile (Après avoir donné plusieurs coups de matraque sur le dos de 108.) :
Imbécile toi-même Corentin, le huitième Régiment de la Vieille Garde est une unité d'élite et n'y sert pas qui veut. Nous sommes faits pour les missions difficiles, là où les autres reculent...
Tiens, moi qui te cause gentiment comme ça entre copains, je peux te dire que j’en ai fait des missions pour le régiment et des très dangereuses. Et tu sais pourquoi ? Non, tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir ! Parce que je suis caporal et que je fonce ! Le général m’a appelé « barre d’uranium » tout à l’heure devant le colonel. J’écoute un peu aux portes naturellement. C’est élogieux non, « barre d’uranium » ? Au prix ou est l’uranium aujourd’hui. Je ne compte plus les fois où j’ai failli me noyer ou mourir gelé ou encore les fois où je me suis égaré dans les lignes ennemies, mais parce que je suis un fonceur j’ai toujours réussi à m’en sortir. A ton avis, si un ennemi arrivait, comme ça, comme un nuage de sauterelles du côté de la frontière par exemple, est-ce que ce n'est pas vers nous, vers moi, que tu te tournerais pour être défendu, hein ?
Corentin (Fait un geste vague) :
Naturellement, puisque vous êtes là tous et que c’est pourquoi on vous paye, autant s'adresser à vous.
Le caporal Théophile (triomphant) :
Je ne te le fais pas dire Corentin.
Corentin :
En y réfléchissant bien, Théophile aujourd’hui, je crois que les dangereuses sauterelles c'est toi et ton régiment d’élite !
Le caporal Théophile (Après quelques coups de matraque sur le dos de Corentin) :
Ferme-la Corentin ! Travaille maintenant, j'ai assez discuté avec toi. De toute façon, je ne suis que caporal et je sais peu de choses. Je fonce, c’est tout.
(A cet instant éclate une musique militaire dans les haut-parleurs. Le caporal se met au garde à vous. Corentin s'appuie sur sa pelle.)
Voix de Polder :
Prisonniers de guerre, écoutez-moi ! Vous avez été choisis pour creuser ce trou. Cela a été décidé en haut lieu par le Président Bolduc et moi-même, Polder, ministre de la guerre. Il n'y a pas à revenir là-dessus. N'en cherchez pas la raison, même en y réfléchissant mille ans vous n'y parviendriez pas... On me dit maintenant que vous mettez peu de zèle à exécuter cette mission. C'est pourtant une entreprise indispensable à notre pays, vous le savez n'est-ce pas ? On vous l'a dit ? Oui ?
Hélas, vous ne creusez pas selon le rythme et avec le rendement prévus par les calculs de notre état-major. Vous devriez en avoir terminé avec les terrassements. Vous en êtes encore loin... C'est abject ! (Protestation des voix au fond du trou) Vous êtes des traîtres à la patrie qui ne méritez aucune faveur ! (Cris de protestation)
Moi Polder, je suis extrêmement déçu par votre attitude peu civique... Le général Michal, qui est un brave homme et un grand soldat, pense que c'est parce que vous êtes privés de vos épouses. (Vifs applaudissements et cris divers d'approbation). J'ai donc décidé de vous réunir. Le Président Bolduc est d'accord. Elles viendront travailler ici dès cet après-midi, en compagnie de vos filles et de vos mères. Elles vous relaieront derrière les pelles et les pioches. Ne me remerciez pas, ce n'est qu'un acte charitable dont je m'attribue tout le mérite.