Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
   Le meilleur de Jean-Bernard Papi
 

      Les yeux verts
         Un hymne total à la nature, à l'amour et au monde paysan
        Format Papioer à commander à www.morebooks.shop
        136 pages édition 2019

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 Ci- dessous un bref extrait du 2ème chapitre 


 ...   À la sortie de Tournoisis, perdue dans ses pensées, Alice ne fit pas attention aux panneaux indicateurs. Machinalement, elle contourna une vieille église grise, un peu de guingois et cabossée par l’âge. Elle se retrouva, passé les deux ou trois dernières masures ensevelies sous le lierre, sur un chemin étroit mal carrossé et à peine bitumé, guère plus large que sa voiture. Interloquée par cette situation inattendue, elle arrêta son moteur et descendit. Ce fut comme si elle venait de prendre pied dans la vieille campagne, celle des cartes postales d'avant la dernière guerre. Et même en deçà.  Le quadrillage coloré des champs, dans toutes les nuances de vert et de jaune, s’étalait sous ses yeux, somptueux et démesuré. Pour elle un monde nouveau et inconnu. Le charabia marxiste sur le rôle éducatif et anoblissant du travail de la terre, sur l'irremplaçable sol nourricier, remonta à sa mémoire, séquelles des cours de Mironneau. C’était, écrivait-il, le train éternel et généreux des saisons, la nature domestiquée par la peine qui rendra à l’homme sa bonté naturelle. Et patin couffin.
    Finie la route nationale et son escorte de platanes. Finis les villages claquemurés, les rues tristes aux boutiques à vendre, les façades noircies par les gaz d'échappement. La Beauce, jusqu’alors cachée par un enchevêtrement d’habitations et d’industries, venait d’entrer en scène. Sans haies pour casser le regard, les blés, les maïs et les orges s’étalaient sur la plaine, plate et égale comme un marbre d’ajusteur. Vide d'hommes, aussi tranquille et sereine que le ciel lisse dépourvu de nuage qui la coiffait jusqu’à une lointaine ligne d’horizon. À partir du chemin, et dès le bord, les blés frémissaient et claquaient au soleil comme un étendard, bousculés par un vent qui sautait d'est en ouest avec l'inconstance d'un oiseau ou d’un essaim de moucherons.
    Elle emprisonna un épi entre ses doigts et serra jusqu'à ce qu'il s'égrène. Puis, penaude devant cette semence tiède qui coulait dans sa main, elle dispersa les grains d'un geste ample. Une perdrix
grise à quelques pas pointa son bec, prudente comme un piéton parisien à un carrefour. Devant Alice qui la regardait vaguement apeurée, elle hésita puis choisit de s’envoler comme si de rien n’était. Histoire de montrer qu’ici elle était chez elle. Des villages se détachaient sur la ligne circulaire de l'horizon, silhouettes minuscules et clochers acérés crevant le ciel d’un bleu hypnotique que l’on sentait chargé d’énergie comme une pile. Son attention dérapa et chancela. Après avoir respiré dans Paris l’air empoussiéré, cet air trop pur, cet oxygène fabriqué par l’énorme usine végétale, la saoulait.
    Elle ferma les yeux, écouta cet océan qui froufroutait comme un taffetas. Des odeurs fortes lui parvenaient. Rien à voir avec celles pourrissantes de la Sologne marécageuse. Ce que charriait cet air, c’étaient les multiples puanteurs du fumier qui années après années depuis des millénaires, enrichissait encore cette terre. Elle savait qu’il n’y avait plus un seul troupeau en Beauce, une première depuis cinq mille ans. Parmi toutes ces odeurs déplacées par le vent, des parfums d'orage et de silex prisonniers des épis montèrent vers elle, comme un encens.
   Elle se secoua, se dit qu'elle en faisait trop, qu'elle magnifiait ces champs avec l'ingénuité d'une parisienne devant le premier pommier venu. Elle se dit aussi que cette plaine n'avait d'autre fonction que de faire de l'argent. Que le blé, le maïs ou l’orge sont des produits de consommation comme les autres. Qu’ils sont arrosés de pesticides, d'engrais et d'herbicides, qu’ils sont barbouillés du gazole des tracteurs. Que les champs sont maculés par les poussières d'Orléans proche, et même par celles de Paris. Qu'importe. Elle se récita les vers de Péguy, l'orléanais. Des vers bien drus que sa mère lui avait fait apprendre par cœur quand elle était gamine, quatrain après quatrain. Ils revenaient à sa mémoire d'eux-mêmes, comme arrivés à destination. 
"Etoile de la mer voici la lourde nappe
 Et la profonde houle et l'océan des blés
 Et la mouvante écume et nos greniers comblés… » 
   Du calme Alice, se dit-elle. Elle était à la recherche de la Sologne et pas d’un paradis pour babas-cool. Partie à la conquête de son Eldorado, un enchantement façon Merlin l’avait fait passer de la route civilisée à cette nature brute, voilà tout. Il fallait maintenant revenir sur la route, faire marche en arrière et dénouer cet enchantement. Elle cueillit un bleuet au bord du chemin. Bleuet porte-bonheur et garant d’un heureux voyage qu’elle glissa entre ses seins. Assise dans son auto, son regard dépassait à peine les blés qui effleuraient et heurtaient la carrosserie. Elle roula lentement vers un espace plus large qui lui permette de manœuvrer. Par-dessus tout, elle craignait qu'une bestiole, n'importe laquelle pouvait être assez sotte pour le faire, se précipite sous ses roues.
   Elle arriva ainsi à un petit carrefour où la chaussée étroite et rectiligne croisait à angle droit un chemin de caillasses, tout aussi rectiligne. Elle imagina ces deux traits poudreux, cette croix vue du ciel, telles les sculptures de Nazca. Mais la Beauce est un lieu d'ordre, tracé au cordeau comme un potager, sans haies ni barrières, elle n’a rien d’un plateau perdu dédié à des dieux farfelus. Un chevreuil au galop traversa un champ et se réfugia dans l’abri d’une poignée d'arbres, sapins, chênes et bouleaux au beau milieu de la plaine. Un abri entretenu et voulu par les chasseurs du coin, apprendra-telle plus tard, qui entretenaient cette faune pour avoir le plaisir de l’abattre. Dramaturgie qui ne figure pas dans les vers de Péguy.
    Un petit calvaire, avec un socle de pierre tavelé de mousse et une croix en fonte peinte au minium, dominait le carrefour du haut de son mètre cinquante. Un brin de buis se desséchait entre les branches de la croix et faisait comme une ombrelle au petit Christ en croix qui semblait surveiller les cultures du coin de l’œil. Un panneau bleu-charrette, indiquait qu'à gauche on allait à Nids, dix maisons roulées en boule vers l'est, mais qu'en continuant tout droit, on aboutirait à Villemars. Elle s’interrogea sur ce nom, peut-être un lieu consacré au dieu Mars. Dieu de la guerre mais aussi protecteur de la végétation, dieu du réveil de la force et de la vigueur dans l’homme et la nature ? Plus prosaïquement ce qui reste de la villa d'un Marsius, soldat-vétéran romain, récompensé par une part de terre conquise, ses fondus, après vingt-cinq ans de service ? En tous cas, un lieu perdu, bien oublié et abandonné des hommes En décidant d’aller vers Villemars elle allait chambouler le destin de ceux qui allaient l’approcher. 
   Un petit tracteur Renault rouge, sans cabine, venant de Nids arriva à sa hauteur. Le conducteur, basané et frisé comme un Romain, après avoir ralenti examina Alice d’un œil brun et chaud et lui demanda si elle était en panne. Après sa réponse négative, il la salua d'un hochement de tête, lui souhaita bon voyage et poursuivit son chemin. Elle accompagna des yeux ce beau centurion dans sa salopette grise maculée de cambouis et de terre. Un second calvaire au centre d’un carrefour, avec le même brin de buis et le même petit Christ, marquait l'entrée de Villemars. De part et d’autre de la route qui se continuait vers Epieds-en-Beauce, alternaient les jardins, aux clôtures chargées de liserons et les façades grises, sans fioritures, percées de rares et étroites fenêtres. Les maisons uniformément basses, dépourvues d’étage, étaient coiffées de toits pentus d’ardoises envahis de mousse. Aucun clocher, aucun grand arbre ne crevait la rectitude des toits.  Derrière cet unique alignement d’habitations recommençaient les blés. Elle s’arrêta au carrefour pour consulter sa carte.
   Une fois le moteur coupé, ce fut le silence absolu. Silence inquiétant qui la rendait mal à l’aise et s’ajoutait à la canicule réverbérée par les murs alentour qui lui chauffaient le corps comme la sole d’un four. Elle regarda sa montre : arrêtée sur midi. Un cadeau de Jean qu’elle avait oublié de remonter. Elle jeta un regard circulaire à la recherche d’un être vivant qui puisse la renseigner. Rien, personne. En face d’elle, de l’autre côté de la route, un muret haut d’un mètre cernait une vaste cour. Au fond de cette cour la masse épaisse et solide d'un bâtiment était en partie cachée par le feuillage sombre d'un énorme noyer. La demeure d’une Belle au bois dormant. Alice replia sa carte, Villemars n'y figurait pas. Simple oubli des cartographes ou monde inconnu ? Etait-elle entrée dans le pays de l’autre Alice ? Elle eut un sourire, voilà qui plairait à Adrien assoiffé de mystère.
   Les habitants doivent faire la sieste, se dit-elle, ce qui prouve leur bon sens. Il faut être inconsciente, pour crapahuter comme elle par trente-cinq degrés au soleil. Sa carte à la main, elle traversa la route en direction de la ferme et de son noyer avec l’intention au moins de demander à boire. Elle franchit un porche qui ne possédait plus que la moitié gauche d’une grille calée au sol par un gros moellon. L'autre moitié, à cause d'un gond arraché, était adossée contre le muret. La structure en fer forgé datait d'un bon siècle, un magnifique travail de forgeron, apprécia-t-elle. Plusieurs vagues de tourterelles s'envolèrent à grand fracas lorsqu’elle traversa la vaste cour. Une cour où pourraient aisément se garer une douzaine de camions de déménagement. Elle se réfugia sous le noyer lequel enveloppait de son ombre froide la partie réservée au logis prolongée par un long bâtiment rectiligne comme une barre d’HLM. De solides planches étaient clouées en travers des contrevents. Les portails, tous élégamment voûtés et suffisamment larges et hauts pour que passent tombereaux et charrettes, étaient cadenassés. Elle devina une grange probable avant la maison.... 



Merci d'avoir lu ce court extrait. Le reste vaut la peine de dépenser quelques euros...