Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

    

                                               La Tournante.                    
 






À Mlle CB qui nous fit cadeau de ses gonocoques.
 
 
  






  Claire a treize ans et elle est entrée en seconde au lycée cette année. Ses parents sont éblouis par cette maturité précoce et elle-même en a pris conscience très tôt, et très tôt elle s’est crue sortie de la gangue enfantine. Par malheur son physique de petite fille, elle possède des seins à peine plus gros que des demi citron et elle n’est pas encore réglée, la relègue, à son corps défendant, dans la catégorie « de ceux à qui on ne demande jamais leur avis ». Pourtant si on l’écoutait elle en aurait des choses à dire, car elle est bavarde et rayonnante de vie mais peut-être devrions-nous employer ici le passé car depuis qu’elle est amoureuse elle se tient silencieuse et triste, renfrognée. Celui qu’elle aime suit des études universitaires de lettres à Bordeaux. Il revient tous les quinze jours chez sa mère, une veuve qui habite une ancienne cité HLM à Angoulême, rénovée et baptisée aujourd’hui résidence des Agriers, des immeubles de deux étages qui se distinguent par leur sobriété et une décoration élégante.
  Il ne sait pas s’il va continuer dans la voie littéraire peut-être va-t-il bifurquer vers l’histoire, il le lui a dit un jour qu’elle l’interrogeait les yeux hauts levés car il est très grand. Il emploi son temps d’étude du mieux qu’il peut et le soir il travaille dans une station-service pour payer son train et sa chambre, d’après ce qu’elle a cru comprendre. C’est son choix, il veut être professeur mais sans trop s’appesantir sur l’idée, comme s’il s’agissait de quelque chose de provisoire. À vingt ans on n’est pas trop assuré dans ses préférences. Quand il le lui a dit, Claire aussitôt a décidé qu’elle serait prof elle aussi, et de lettres bien sûr. Il a souri devant cette vocation instantanée et il a déposé un baiser fraternel dans les cheveux bruns mi longs de la fillette avant de la quitter. C’est comme ça qu’est né son amour pour lui.
   Quand il est là, elle se débrouille pour le rencontrer le plus souvent possible. Elle lui barre le chemin s’il fait mine de la contourner et de ne pas s’arrêter. Alors gentiment il bavarde une minute ou deux avec elle, avant de reprendre son chemin. Cette gamine l’amuse avec ses réflexions d’adultes, car elle lit le journal, après son père, et le connaît sur le bout des doigts, une seule lecture lui suffit. Sa mémoire est exceptionnelle et elle est capable de parler avec bon sens de la guerre en Irak comme des plus récents films de Clint Eastwood. Elle sait aussi qu’il a une copine, une grande fille svelte avec des seins bien ronds et des cheveux blonds qui lui descendent aux fesses. Parfois il va chez elle à l’autre bout de la ville, parfois c’est elle qui vient le voir, dans sa chambre, le dimanche. Elle arrive en début d’après-midi, puis ils ressortent tous les deux vers six heures. Elle l’accompagne alors jusqu’à la gare, jusqu’à la porte du train, lui a-t-il précisé sans se douter qu’il excitait ainsi la jalousie de Claire.
   Aux Agriers, la chambre du garçon est au rez-de-chaussée. Claire après avoir traversé une pelouse sans charme, colle son nez à la vitre à tout bout de champ pour voir s’il est là. Elle sait bien qu’il ne vient que pour le weekend, mais sait-on jamais. Ce n’est pas difficile d’entrer dans sa chambre. Il suffit de passer par la fenêtre qui n’est guère haute, ça lui est arrivé une fois. Il l’avait invitée à écouter ses disques. Claire était aux anges. Cependant quand il veut être tranquille, il ferme ses volets.
  Un dimanche après-midi Claire a bien cru que la chance enfin lui souriait. À l’heure où habituellement elle vient lui rendre visite, la jolie blonde n’était toujours pas arrivée. Après une attente raisonnable, elle est maintenant persuadée qu’elle ne viendra pas. Et c’est toute guillerette qu’elle va coller son œil à la fenêtre de l’élu de son cœur. Il est étendu sur son lit et parait dormir. Elle frappe deux petits coups légers du doigt sur la vitre. Il se lève et ouvre sa fenêtre.
  – Elle n’est pas là ? demande Claire le plus innocemment possible.
  – Non. Il soupire. Elle ne viendra plus je le crains.
  – Vous vous êtes fâchés ? L’œil brun de Claire luit de bonheur.
  – Ça m’en a tout l’air, oui. Une petite dispute de rien du tout. De se voir si peu souvent lui est pénible. Il a, en disant ces mots, un air abattu qui fait peine à voir.
   – Je peux entrer ?
Sans dire un mot il retourne s’étendre sur son lit en laissant la fenêtre ouverte. D’un bond, elle entre et referme derrière elle, après avoir tiré les volets sans qu’il ne proteste. Dans la pénombre, elle s’étend contre lui.
  – Je suis presque aussi grande que toi. Il se met sur un coude.
  – Oui, tu es plutôt grande pour ton âge. Quel âge as-tu au fait ?
  – Quatorze ans et quelques mois, ment-elle.
  Il doit être dans le plus grand désarroi pour ne pas se rendre compte du mensonge, se dit-elle. Elle préfèrerait ne pas parler et rester étendue là, collée contre lui, mais il faut profiter de l’occasion pour faire avancer ses affaires.
  – Vous faisiez l’amour toi et ta copine ?
   Interloqué, il se soulève pour la regarder tout en s’efforçant de deviner le degré de confiance qu’il peut lui accorder. Une gamine bavarde comme une concierge, Agnès ne lui pardonnerait pas des paroles imprudentes.
  – Nous nous caressions c’est tout, répond-il à contrecœur.
  – Moi, je peux faire l’amour avec toi.
  Elle dit cela d’un air de triomphe, comme pour annoncer une victoire mais en même temps elle se sent toute brûlante de honte, et de panique. Il la regarde d’une drôle de manière, comme si elle avait proféré une ânerie incommensurable ou pire, comme si elle ne savait pas ce qu’elle disait.
  – C’est vrai, je peux, je t’assure. Elle est en colère maintenant ; tout de même vu l’effort qu’elle fait sur elle-même pour lui avouer ça, il pourrait au moins me croire. Elle revient à la charge. Je t’ai menti, j’ai treize ans seulement ! Mais, c’est vrai, j’ai déjà baisé. Puis elle chuchote à son oreille : J’ai même baisé plusieurs fois. Dix fois au moins. Et le même jour. Il s’est retourné et son visage est maintenant tout près du sien.
   – Embrasse-moi, et tu verras bien si je ne sais pas faire, chuchote-t-elle en approchant ses lèvres des siennes.
  Sans trop de conviction il pose ses lèvres sur celles de Claire. Il est surpris de se sentir embrassé avec volupté et douceur. Il accentue son baiser. Ils s’embrassent ainsi jusqu’à ce qu’elle prenne l’initiative de se déshabiller. Médusé, il la regarde enlever ses tennis et son jeans. Elle apparaît en culotte de coton blanc.
  Elle agit, pense-t-elle comme une adulte le ferait, avec un maximum de célérité, en brûlant les étapes. Elle ne veut surtout pas qu’il se ravise et la prie de sortir. Sans attendre elle fait glisser sa culotte et la pose sur une chaise. Elle se dit qu’il n’est pas nécessaire d’enlever son pull, le haut n’est pas intéressant. Mais elle l’enlèvera s’il le lui demande. Elle a peur aussi d’avoir froid. Faire l’amour quand on se gèle doit être la pire des choses.
  Il suit ses gestes d’un regard vague et s’attarde sur son pubis. Elle en ébouriffe la petite touffe et vient se lover contre lui. Il commence à la caresser avec une tendresse qui lui fait monter les larmes aux yeux. Elle l’embrasse et il ferme les yeux.
   – C’est vrai que tu as fait l’amour ?
  – Oui c’est vrai, ils étaient toute une bande. Cet été. Des Manouches. Ils m’ont fait boire. C’était chez une fille que j’avais rencontrée à la piscine. Elle m’avait invitée chez elle, dans une caravane. Il y avait ses cousins et ses frères, tous des adultes, des jeunes et des vieux. J’étais saoule et je me suis moquée d’eux. Je me croyais la meilleure parce que j’entrais en seconde avec une dispense d’âge. Je les ai traités de bon à rien et ils m’ont violée, l’un après l’autre. Après je suis restée couchée trois jours. Tu ne te souviens pas ? Je me suis soignée toute seule et j’ai fait croire à mes parents que j’avais mal au ventre.
   Il ne se souvient pas. Certes il y a toute une tribu de Romanichels dans la ville, certains sédentarisés qui ne font jamais parler d’eux et d’autres qui s’installent pour un mois ou deux à la sortie de la ville, à l’endroit que l’on appelle « Le champ de manœuvre » et qui ont tout un tas d’histoires avec les voisins.
  – Ils m’ont dit : On va te bouillaver petite salope.
  – Te bouillaver ?
  – Oui, ça veut dire : On va te baiser. Ensuite ils m’ont déshabillée et c’est le plus vieux, l’oncle qui avait l’âge de mon père, qui m’a dépucelée. J’ai pleuré, je ne voulais plus… Ils étaient excités, dingues, il a fallu que je leur fasse plein de caresses dégueulasses. Leur tripoter le truc. Ils le trempaient dans du vin rouge pour que je le lèche, pouah ! Au bout d’un moment je ne savais plus ce que je faisais et je ne sentais plus rien. La copine, si on peut appeler ça une copine, elle ne m’a même pas défendue, on aurait dit que ça lui faisait plaisir.
   Il saute du lit.
   – Si c’est vrai, grommelle-t-il en enlevant son pantalon, on va le savoir tout de suite.
  Après ça, se dit-elle en ronronnant de bonheur, tu m’aimeras et tu ne m’oublieras jamais. Il se glisse entre ses cuisses et elle l’aide, après lui avoir, en experte, longuement caressé le sexe avec la langue. C’est ma fois vrai, elle n’est plus vierge cette garce, constate-t-il, plus dégoûté que stupéfait. On y entre comme dans un moulin. Il la besogne jusqu’à ce qu’il prenne son plaisir. L’heure de son départ arrive vite qui lui évite toutes sortes de papouilles et tripotages dont il n’a pas vraiment envie. Claire le regarde enfiler son duffle-coat avec l’œil d’une mère regardant son gamin se préparer pour l’école.  La gare n’est pas loin et il rumine tout au long de la route, qu’il fait à pied, ce que cette foutue Lolita de banlieue lui a avoué. Pourvu qu’il ne lui ait pas fait un gosse ; il se souvient alors qu’elle n’est même pas réglée. Difficile à croire tout de même ce viol à dix, cette tournante…
  Et pourtant, trois jours plus tard, au réveil, son pénis le brûle comme sous la flamme d’un chalumeau et du pus s’en écoule. « Blennorragie », dit sèchement le médecin des urgences en le toisant comme un coupable. Il refuse de donner un nom et dit qu’il ignorait qui le lui avait transmis, avouant que l’affaire s’était faite à la sortie d’un bal. Il avait de la peine à reconnaître que Claire, la petite Claire si douée en toutes choses, la Lolita de la résidence dans Agriers, ait pu lui refiler une chaude-pisse...
   Peut-être avait-il attrapé cette saloperie dans le train ? Le médecin secoue négativement la tête. En tout cas, pense-t-il, maintenant toute la tribu de manouche doit être vérolée, maigre consolation qui le fait rire néanmoins. Il devrait prévenir les parents de la fillette mais il recule devant ce qu’il imagine de honte et de chagrin. Guéri, il se débrouille pour s’inscrire en Fac à Paris et mettre le plus de kilomètres possibles entre Claire et lui. Ce n’est que trois mois plus tard, qu’il revint chez lui. Entre temps, Claire et ses parents avaient déménagé. 

Jean-Bernard Papi   ©