Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
 
                                                    14 Juillet.                             
                           


                     

                                                                                   




   Ça avait été un 14 juillet enflammé de soleil, une journée sèche et chaude comme une braise. Ils avaient joué au tennis et s'étaient baignés toute la journée dans la propriété des parents d'Hadrien. Un endroit de félicité pour les garçons et les filles qui s'y étaient donnés rendez-vous pour fêter la fin de l'année scolaire et leurs bons résultats au bac. Quand ils eurent, le soir venu grignoté les chips et les fruits qui restaient du repas de midi, les garçons proposèrent d’aller en ville voir le feu d'artifice.
    - On pourra danser ensuite, proposa une fille, il y a toujours un orchestre et un bal près de l’Ar
c de triomphe.
  Le feu d'artifice était tiré d’une prairie en contrebas, au ras du fleuve. Les spectateurs s'entassaient plus haut, sur les remparts qui servaient, en temps ordinaire, de parking et de promenade pour les chiens et leurs maîtres. Les limites du tir se situaient entre les deux ponts, au sud et à l'ouest vers Diconche. Un peu plus loin et devant la prairie d'où se tiraient les fusées et autres serpenteaux, une petite place ombragée de vieux platanes qui masquaient en partie la vue, recevait les retardataires.
  Ils avaient choisi de se rendre directement sur cette place. Lorsqu'ils arrivèrent, le dernier des trois coups de canon venait de résonner au-dessus des toits de tuiles qui s'étageaient en direction de l’ancien hôpital et de la maison du Gouverneur, une bâtisse qui datait de Louis XIV que personne n’avait osé débaptiser et qui abritait de vagues services administratifs. C’était le point le plus haut de la ville, l’endroit sur lequel ricochaient tous les bruits. Ils se faufilèrent vers les barrières, jusqu'à ce que l'épaisseur de la muraille humaine les empêche d'avancer. Ils butèrent sur une automobile qu'un propriétaire oublieux des consignes, avait abandonnée là. Peut-être était-il parti en vacances sans elle, supposa Hadrien, pas de quoi s’en irriter.
   Poussé, tiré, sans pouvoir ni avancer ni reculer, il se retrouva collé contre la carrosserie, à hauteur de la portière avant. Ensuite, dans la nuit, car l’éclairage public venait de s’éteindre, il perdit de vue ses compagnons. Il se dit qu'il aura tout le temps de les retrouver au bal, une fois le feu d'artifice tiré. Il s'appuya donc contre l'auto, les bras croisés sur le toit, attentif à ce qui se passait dans le ciel entre les ramures des platanes. Il se félicita d'être resté en bermuda et en chemisette car, malgré la nuit et le fleuve tout près, une chaleur lourde et étouffante, un temps d’orage, pesait sur la ville. Un temps d'Indochine comme avant la mousson, aurait grogné son grand-oncle Alban, pensa-t-il avec un sourire. La foule qui le pressait de toutes parts n’était pas non plus étrangère à ce surcroît de chaleur. Il se souvint des paroles de son professeur de physique : « Chacun d'entre nous dégage une chaleur équivalente à celle d'un radiateur électrique de 300 watts... » Il n'osa pas ici faire le calcul mais il se dit que, vu la densité de la foule, la température allait grimper encore. Comme pour confirmer, il sentit, soudain, comme une goutte de sueur s'écouler avec lenteur le long de sa cuisse gauche.
   Après quelques secondes de flottement, il se souvint que, normalement, il ne suait pas à cet endroit et que cette goutte qui glissait avec lenteur sur la face interne de sa cuisse était tout à fait étonnante. Comme pour le surprendre un peu plus, la goutte, décidément frivole, se mit à couler sur sa cuisse droite et de bas en haut. Il voulut se reculer pour examiner le phénomène mais cinq bons mètres cubes de corps humains l'en empêchèrent. Comme pour l'informer de ce mystère, la goutte s'étala en une surface fraîche et légère comme une eau, large comme une main. Il comprit que des doigts invisibles lui caressaient la peau. Un pédé, se dit Hadrien qui se retint de hurler mais frémit comme un cheval piqué par un taon. La main comprit son angoisse et imprima sur sa peau l'empreinte d'un chapelet de bagues, incontestablement féminines. Hadrien devina les chatons avec leurs pierres qui 
le griffaient délicatement. Puis la main reprit ses caresses. Calmé, Hadrien s'abandonna. Après tout, nous ne faisons pas de mal, se dit-il.
   La main s'insinua dans le bermuda. Un bermuda large comme c’est la mode, fabriqués dans un tissu léger qui flottait autour des cuisses. La main n'eut aucun mal à se faufiler jusqu'à son slip. Lorsqu'elle caressa ses testicules et sa verge par-dessus le slip, Hadrien banda d'une façon foudroyante. Ce fut comme un ressort qui se libère en une fraction de seconde, une explosion dont les résonances remontèrent le long de sa colonne vertébrale avec une effervescence d’eau pétillante et la chaleur d’un jet de fer en fusion. La main se tint alors immobile, posée sur cette protubérance. Puis au bout de quelques secondes passées à en apprécier la dureté, elle tâta le gland du bout du doigt avec les précautions et la légèreté d’un diamantaire se préparant à ausculter un brillant à la loupe.
  À dix-huit ans il n'était ni puceau, ni expert. Il avait vécu des expériences, comme l'on dit aujourd'hui dans l'esprit scientifique de notre époque. Il avait été très amoureux d'une jeune fille et ils avaient vécu ensemble, durant un an, ce qu'ils avaient cru l'un et l'autre de bonne foi être une lune de miel. Par certaines lectures, il s'était rendu compte ensuite qu'ils étaient restés au B-A-BA des gestes amoureux. Le strict nécessaire pour la reproduction, en avait-il conclu, déçu. Ce soir, la main déployait sur le grain irrité de sa peau tout un panache de sensations. Dotée de la grâce du vent elle asséchait la pluie, bousculait les nuages, jouait le froid et le chaud avec une dextérité de prestidigitateur. En se contorsionnant, et en jouant des fesses pour se faire de la place, Hadrien tenta de reculer un petit peu le bassin, pour voir. Il ne vit, grâce à l'éclatement dans le ciel d'une étoile dorée et mauve, qu'un bras gainé de noir.
   La nuit retomba. Il posa sa tête sur ses bras repliés et attendit la suite en se concentrant sur ce qui se passait à la hauteur de son ventre. Il comprit que l'on agissait sur la fermeture éclair de son bermuda. Il sentit, millimètres par millimètre, la main envelopper sa verge puis l'extraire de cette prison qu'était devenu son slip. Hadrien serra les dents pour ne pas gémir. Il avança son bassin le plus qu'il le put par la fenêtre ouverte. Il aurait été honteux d'être surpris dans cette position grotesque et il regarda autour de lui, surpris de n'être observé par personne. Si les gendarmes le trouvaient dans cette posture, son compte était bon. Et ses parents n’apprécieraient pas le scandale. Mais quels gendarmes ? Quelle posture ? Ils avaient assez à faire ce soir avec les poivrots. Il se traita de crétin. Toutes les têtes étaient tournées vers le ciel où éclataient des projectiles dont il savourait plus que tout le monde, la splendeur. Le kaléidoscope des couleurs et le tonnerre des artifices s'alliaient divinement aux fulgurances qui 
s'épanouissaient comme des corolles autour de son sexe.
  Il le savait, sa verge baignait dans la bouche poivrée et liquoreuse de l'inconnue. Il ferma les yeux, enveloppa dans sa peau déployée comme une aile, cet univers de titillations, de griffures et de chaleur confuse qui s'enroulaient sur son sexe. Sur cette queue maintenant tendue à éclater, gonflée comme un spinnaker dans un ciel bleu, gonflée à lui briser les reins. Dans le même temps la main s'était insinuée entre ses fesses et une honte douloureuse le traversa lorsqu'un doigt s'insinua dans une intimité qui, jusqu'alors, lui semblait réservée à de plus basses activités. Il soupira, et s'écarta du mieux qu'il put pour lui faciliter la tâche. Il ne savait d'ailleurs plus où étaient plaisirs et douleurs. Tantôt l'un dominait comme un sommet glacé dans les nuages, tantôt l'autre l'écrasait comme les braises de l’enfer.
  Tandis que la nuit palpitait à grand fracas, il sut qu'il ne se retiendrait pas plus longtemps, et que tout ce que son ventre avait fabriqué de liqueur allait, à l'instant, jaillir. Il fit un mouvement pour se reculer, mais le doigt le retint. Son sperme éclata hors de lui comme une grenade, s'éparpillant avec l'élégance d'une éclosion fleurie. L'inconnue le reçut, mais continua à le sucer tandis que précautionneusement elle retirait son doigt. L'instant d'après elle le rhabillait avec une douceur extrême, parcourant de ses doigts son ventre et ses hanches. Il se laissa faire, un peu groggy et les jambes molles, appuyé de tout son poids sur le toit de l'auto.
  Il resta ainsi jusqu'aux feux de Bengale, anesthésié comme après un effort intense. Son cœur cognait toujours contre la tôle, comme des coups de maillet. Elle ne pouvait pas ne pas les entendre et les recevoir comme un hommage à sa dextérité. Il l'imagina femme mûre, la quarantaine superbe et parfumée, comme Alexia sa mère. Comme elle, habillée court, pour faire jeune et plaire. Il sourit, il adorait Alexia. La foule commença à refluer vers la ville. Les remparts déversaient sur l’avenue un torrent d’enfants et de familles criardes qui se faufilaient entre les autos roulant au pas. Les réverbères s'allumèrent. Les vibrations d'un moteur tirèrent Hadrien de sa léthargie. Il se recula pour voir l'inconnue. D'abord il ne vit rien jusqu'à ce qu'elle baisse la vitre. Il s'apprêtait à dire quelque chose d'aimable, une invite à se revoir peut-être mais les mots restèrent dans sa gorge.
   C'était une femme assurément, mais énorme et sans âge. Son visage gras, large et lunaire, avec une toute petite bouche maquillée à outrance et des yeux minuscules, semblait attendre un signe de lui. Comme la réponse à une question en suspens. Les doigts courts et potelés où brillaient des bagues, étaient crispés sur le volant. Sa vaste poitrine se soulevait avec une violence émue. Il lut dans les yeux de l’inconnue le désarroi, la peur du jugement qu'il allait porter avec l’indifférence et la vérité crue propre à la jeunesse. Hadrien lui sourit puis il se pencha. « Merci, murmura-t-il, merci, de tout mon cœur ». En un instant la voiture disparut dans l'avenue. Il sentit une main se glisser sous son bras et une présence environnée d'eau de Cologne.
    - Tu rêves ? Nous te cherchions partout, où avais-tu disparu ? Les autres nous attendent près 
du pont Palissy. Il y a un orchestre de rock. Tu me feras danser ?
   Hadrien ne répondit pas, stupéfait il venait de retirer de sa poche une bague, un anneau d'or coiffé d'une grosse émeraude. Il déposa un baiser sur la pierre.
   - Belle pierre, faites que le bon génie qui se cache en vous revienne ici l’année prochaine, murmura-t-il. 
 
Jean-Bernard Papi ©