Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                                          Chloé et les représentants.
          



                                                                                                   
Aux filles des classes de terminale.                                                                                                     
                                                                                              
                           
 
  Je l'attends devant la porte de son lycée. Il est juste midi. Elle apparaît en compagnie de trois copines. À peine sortie des cours elles fument toutes les quatre. Un vrai quarteron d’adjudants d'infanterie coloniale, et comme des tâcherons elles roulent elles-mêmes leurs cigarettes de tabac gris.
  – Je déteste te voir fumer. Ça te donne une haleine de vieux notaire moisi dans la paperasse.
  Elle m'embrasse pour se faire pardonner. À pleine bouche, devant ses copines qui rigolent. Du coin de l’œil je regarde l'une d'elle, une blonde de dix-sept ans, guère plus. Elle a pour Chloé un regard d'envie mais je sens sa gêne, mal dissimulée sous un rire trop strident. Jolie fille, malgré l'uniforme godillots-jeans et blouson Chevignon. Elle rougit et tourne les talons.
  – Je ne le referai plus, câline Chloé en posant sa main sur ma braguette pendant que je démarre. Je n'ai pas cours avant seize heures. Allons déjeuner puis nous irons chez toi, ou ailleurs, et nous ferons l'amour jusqu'à moins cinq. Juste ce qu’il faut pour me ramener au bahut. Ça te va ?
   Ça me va. Chez Albert, au pied des remparts, je la pousse doucement vers une table libre, au fond de la salle. Les clients nous dévisagent la fourchette en l'air. Surtout les femmes qui devinent qu'il ne s'agit pas du père et de sa fille. Il y a dans chaque mouvement de Chloé comme un abandon, une soumission totale à ma volonté. Pourtant ce n’est qu’apparent, en réalité elle réagit comme un félin qui analyse la situation avant d’agir ; tout en elle est félin, animal. Si je lui dis d’avancer, elle semble de prime abord ne pas comprendre et tourne vers moi un regard éberlué. Son corps immobile heurte le mien, puis elle parait me humer, comme si elle voulait identifier mon odeur, s'assurer qu'il s'agit bien de moi. Involontairement et discrètement son index touche mon bras ou ma main. Ensuite, après ce cérémonial qui n'a duré qu'une fraction de seconde, elle avance. Pas de n'importe quel pas, mais la tête haut levée et conquérante. Elle semble dire : C’est moi Chloé, et je suis fière d’avoir été choisie !  Pendant le repas je murmure : « Serre tes cuisses Chloé, s'il te plaît ! » Elle rit.
  –  C'est pour ça que j'ai mis une minijupe, répond-elle. Je veux que l'on me désire sans que l'on me touche. Les hommes, derrière toi, n'ignorent rien de ma petite culotte. Je veux qu'ils bandent. Mais c'est avec toi que je vais baiser, tout à l'heure. 
   –  Dans ce cas, enlève ta culotte !
   Elle se lève et va vers les toilettes. J'aime la regarder marcher, on dirait qu'elle glisse sur un fil. Et cette taille cambrée, cette tête plutôt petite sur un cou très long, un serpent. Un ravissant serpent aux yeux pers, à la crinière châtain roux coupée au bol, à la bouche relevée comme prête à mordre. Et quelles fesses Seigneur ! Rondes et dures comme des ballons de hand. Un vrai corps de danseuse, longiligne et musclé.
   Derrière notre table déjeunent deux représentants d'âge moyen, leurs sacoches d’échantillons posés dans le passage ont failli me faire trébucher. Assis côte à côte ils détaillent des listings sur un ordinateur portable. Enfin, c’est ce qu’ils bricolaient avant notre entrée. Ils se donnent du bon temps. Ils ont choisi le menu le plus cher et une bouteille de Clos Vougeot pour l’accompagner. Maintenant, ils ont refermé l’ordinateur et se marrent ; je me retourne et leur souris. Attendez, les gars, vous n'avez rien vu !
   Chloé revient, détendue, élégante, très jeune fille de bonne famille. Elle s'assoit. Devant moi une glace murale. Les représentants sont rouge brique.
  –  Je me suis peigné le minou, avoue modestement Chloé et je lui ai mis du rouge à lèvre. Très séduisant. Mais j'ai froid au cul. Ah ! non, pas de glace ! dit-elle au serveur, un jeune black, un café, c'est tout. Puis à moi, tandis que le serveur s'en retourne vers la cuisine : Il bande lui aussi, tu as remarqué ? Il a fait un détour pour mater avant de venir à notre table.
  L'un des représentants vient vers nous : « Nous avons faits de bonnes affaires et mon ami et moi voudrions vous offrir une coupe de champagne ». Chloé est ravie. « C'est mieux qu'à la cantine du lycée ! »
   –  Te voilà piégée, lui dis-je avant qu'ils ne s'installent à notre table. Nous ne ferons pas l’amour tantôt.
   – Tais-toi, ils ont l'air si mignon ! Too cut.
   Je ris et elle rit à son tour. Les représentants la serrent de près, ils se sont assis de chaque côté d'elle et lui servent à boire. Elle adore le champagne. Elle propose de danser sur la table pour remercier nos nouveaux amis et se dégourdir les jambes.  Il n'y a plus que nous dans le restaurant et le serveur qui voudrait bien quitter son service et qui se dépêche de débarrasser. Je mets un tango dans le juke-box. Chloé danse en dérapant, à cause de l'alcool qu'elle ne supporte pas et fait inutilement tourner sa jupe. Bien entendu tout le monde se rince l’œil, y compris le serveur qui tourne autour de nous comme une guêpe ivre. Les représentants ricanent, un tantinet gênés par cette exhibition et l'un s’enhardissant glisse une main entre les cuisses de Chloé. Il reçoit une gifle retentissante. « Tu peux regarder mais sans toucher, gros con ! ». Puis elle saute à terre et enfile sa petite culotte devant ses spectateurs médusés.
   –  Viens ma chérie, lui dis-je, ils ne comprennent rien aux filles, pas plus qu’à l’érotisme. L’érotisme c’est un art de vivre que nous avons perdu. Je pontifie : Le cabinet secret du musée de Naples, à propos des Romains à Pompéi…
   Elle me coupe la parole. Elle a son regard chiffonné des mauvais jours. 
   –  Pourquoi a-t-il fallu qu'ils « prennent » au-delà de ce que je voulais leur donner. C'est du vol, n'est-ce pas ? C'est du vol de vouloir me tripoter les fesses, alors que je voulais seulement qu'ils les regardent… Tu me juges mal de montrer mon cul à tout le monde, n'est-ce pas ?
  –  Mais non. Dans l’antiquité les Grecs et les Egyptiens aimaient le corps des hommes et des femmes au point de vivre presque à poil et leurs dieux étaient représentés nus. Peinturlurées mais nus. J'ai trouvé ta conduite naturelle et normale. Et même hautement morale.
   Elle pouffe.
   – Tu te fiches de moi ! 
   – Allons plutôt au bord de la Charente. Je te ferai un mot pour le censeur si on dépasse les temps.
  Avant Gensac, je prends un chemin de terre qui s'enfonce entre les champs de maïs en direction des peupliers qui font une haie au fleuve. J'y venais quand j'étais gosse, mon père pêchait tandis que mes frères et moi attrapions des vairons avec une bouteille au fond percé. Je raconte mes souvenirs à Chloé tout en roulant. Bien avant d'arriver au bord de l'eau, elle m'a débraguetté et je jette de brefs coups d’œil, tout en conduisant, à mon pénis qui oscille doucement entre ses doigts comme une baguette de sourcier. J'aime son visage à cet instant, cette concentration qu'elle affiche, comme un chirurgien qui s'apprête à opérer. Je me gare entre deux peupliers. Tandis qu'elle s'affaire de la bouche, j'ai du mal à me concentrer. Je pense aux représentants et à la gifle. Au petit serveur qui ne parvenait pas à se décider à quitter la salle. Je ne suis pas prêt à retourner chez Albert. Je me mets à rire.
   – Tu ferais mieux de bander au lieu de rire, me dit-elle acerbe.
   – Excuse-moi. Etends-toi sur la banquette arrière, je vais te caresser à mon tour. Tu l'as bien mérité.
   Je m’agenouille entre ses cuisses. Au bout d'un instant : « Il y un type pas loin qui nous regarde, un pêcheur », chuchote Chloé. Sa voix chevrote d’excitation contenue et de peur. « On ne sait jamais sur qui on tombe, ajoute-t-elle, ouvre quand même la portière ». Elle remonte sa jupe jusqu'à ses seins et écarte les cuisses. Je tourne la tête et je croise le regard du pêcheur. Il se rapproche. Je lui fais un petit signe d'amitié d’homme à homme, puis je me mets debout. Il a un mouvement de recul. Mais il reste planté à deux mètres, hypnotisé par la vision de Chloé étendue sur la banquette, le ventre nu, la toison ébouriffée et humide. Posément je me déculotte, je m’enduis la queue d’un lubrifiant liquide qui fait des merveilles puis, d’un coup de rein, je sodomise Chloé dont les jambes reposent sur mes épaules. Je la besogne sans me soucier du pêcheur. Quand je me retire, il a disparu.
   – Je l'ai vu qui s’en allait vers la rivière après un geste dégoûté dans notre direction, me glisse Chloé entre deux hoquets de rire. C’est un pudibond ; c’est vrai aussi que pour le final tu as choisi de t’écarter du classique sans tenir compte du public. Il s’attendait à autre chose. Elle regarde sa montre. Sérieuse. Il est temps de me ramener au lycée, j'ai interro de maths en deuxième heure. J’ai un peu mal au cul mais ça ne fait rien, je me sens en pleine forme…
   Dans la soirée, je rencontre sa mère à la boulangerie. Nous habitons le même quartier.
   – Je sais que de temps en temps vous emmenez Chloé visiter des expositions et vous l'accompagnez au théâtre, au concert. C'est encore une enfant et vous êtes trop gentil de parfaire son éducation. Si Pierre était encore de ce monde il vous remercierait, vous son meilleur ami, de prendre ainsi soin de sa fille. Elle me cite souvent quelques-unes de vos digressions sur l’antiquité et votre point de vue philosophique sur le monde d’aujourd’hui…
   – Chère madame, c'est la moindre des choses. Je me sens comme son père et je suis tout à fait conscient de mes responsabilités…  
                                       
Jean-Bernard Papi ©