Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
 
                                          Un chat dans la chambre.

                                       

 



    

    Elle lui avait téléphoné en fin de matinée. Il sortait d’une réunion aussi peu passionnante que possible.
    – Passez donc prendre le café chez moi, disons vers treize heures, je serai seule. Je m'ennuie.
     – Mais, et votre mari ? 
    – Il est à Marseille pour toute la journée. La perspective de venir passer une demi-heure en ma compagnie vous effraie ? 
    Il avait ri. « Pas du tout ! » Il avait ensuite expédié son repas. Boire un café en compagnie d’Anita allait le changer des ronchons d’actionnaires qui s’étaient plaints toute la matinée. Il manquait à leur bonheur toujours cent sous pour faire dix francs, comme aurait dit sa mère. Le petit restaurant où il allait presque tous les jours était à moitié vide, ce qui facilitait le service plus rapide que d’habitude. Une partie des habitués, ceux qui préfèrent le mois de juillet à tous les autres, étaient en vacances.
    Il connaissait un peu Anita et Julien, son mari, juste ce qu’il faut pour ne pas créer d’embarras en cas de retour intempestif du mari. Marseille n’est pas au bout du monde mais ce n’est pas non plus la porte à côté. Trois ou quatre fois il était allé boire un verre chez eux, en sortant du boulot, invité par Julien, un quinquagénaire costaud et sympathique. Ce dernier qui est ingénieur travaille dans une entreprise de travaux publics dont le siège est dans le même immeuble que la compagnie de « Voyage et croisières ARA ». Lui est est le directeur adjoint pour l’Egypte et le Maghreb. Julien et lui se rencontrent au restaurant et de temps en temps à la fin du travail lorsque leurs horaires coïncident, ils font un bout de chemin ensemble, au moins jusqu’au parking. « Je pars souvent en mission à l’étranger, chez les pétroliers, Doha, Bahreïn, Riyad… » lui avait confié Julien un jour où ils discutaient voyages. « On s’y ennuie à mourir, tout ce que l’on peut faire pour se distraire c’est de dépenser son argent en bijoux et autres babioles. » « En fourrures aussi ? ». « Bien sûr, rien n’est impossible à trouver là-bas, sauf l’alcool. Et encore… La dernière fois, à Doha je me suis acheté le dernier né de chez Nikon à visée reflex, pour mes chantiers… Et puis quand je m’ennuie les photos de ma femme me tiennent compagnie, j’adore la photographier. » 
    Il doit reconnaître qu’Anita, qui a dix ans de moins que son mari, est plutôt belle, attirante et appétissante avec ses hanches rondes, sa poitrine avantageuse et la perspective de boire une tasse de café en tête à tête avec elle n’était pas pour lui déplaire. Le genre de femme brune et typée comme une danseuse de flamenco sur laquelle un homme se retourne. Elle avait eu une enfance et une adolescence très surveillée, dans un cadre familial d’une discipline très stricte où les flirts n’avaient pas leur place. Elle s‘était donc mariée vierge. Une curiosité. Ils en avaient parlé un soir tous les trois. « Je n’ai pas eu de jeunesse, avait-elle déploré. Pas une jeunesse comme les autres filles. »
    Elle l’attendait dans une robe légère fermée sur le devant par une ligne de boutons et ils avaient bu leur café l’un en face de l’autre. Le café était prêt lorsqu’il avait sonné. Tout en buvant à petites gorgées elle souriait, un sourire un peu contraint et elle ramenait nerveusement ses cheveux longs et ondulés derrière ses oreilles. Ce qui provoquait des bouffées de parfum, enivrant. Entre deux gorgées elle parlait.
     – Mon mari est à Marseille…
     – Je sais, vous me l’avez dit.
     – Il fait chaud aujourd’hui, vous ne trouvez pas ?
     – Nous sommes en juillet Anita.
     Il avait noté la présence d’un divan dans le salon, contre le mur faisant face à la chambre à coucher et sous la lumière crue d’une fenêtre. Divan qui n’était pas là habituellement.
     – Et les enfants ? avait-il demandé.
     – En vacances chez ma mère.
     Brusquement. Elle s’était levée.
      – Comment me trouvez-vous ? La poitrine ?  Et les jambes ? 
     Avant qu’il n’ait pu répondre, elle avait remonté le bas de sa robe. Elle ne portait rien dessous. De surprise il avait failli lâcher sa tasse, puis il avait souri. « Très belle, très désirable et appétissante », avait-il répondu d’une voix un rien chevrotante. Elle avait une toison abondante et drue qui débordait sur ses cuisses, un astrakan crépu et d’un noir asiatique. Puis il l’avait prise dans ses bras. Elle l’avait déshabillé en le ramenant sans cesse vers le divan. Il y avait pourtant des choses qu’il aimait faire debout. Comme embrasser ou caresser. Il aurait aimé aussi qu’elle s’agenouille, qu’elle le suce. Elle avait paru surprise, et offusquée. « Je ne fais pas cela, même à mon mari. »
     Elle l’avait fait quand même après lui avoir demandé de s’allonger sur le divan. Elle l’avait alors contourné d’une manière bizarre avant de se pencher sur son sexe. Maladroite au début, ne sachant que faire de sa langue, elle avait très vite compris comment s’en servir. Sa bouche était à la fois fraîche et brûlante, acide plutôt. À ce moment-là, venant de la chambre, il avait entendu comme un objet tomber. « C’est le chat » avait-elle dit d’une voix rauque. « Voulez-vous que j’aille voir ? Ce pourrait-être un voleur ? » lui avait-il demandé un brin inquiet. « Non, ce n’est pas nécessaire ! C’est le chat, il est très maladroit. »  Elle avait murmuré cela en le retenant fermement par le bras. Puis, elle s’était déshabillée, lentement comme si elle faisait un strip-tease. Surprise : elle avait une poitrine qui tombait bas, mais bon, le cadeau avait un minimum de fermeté et il n’avait pas l’intention d’en faire la promotion dans les catalogues de sa boîte. En revanche sa peau était comme une soie sauvage, douce et chaude.Puis ils avaient fait l’amour longuement, après de multiples caresses des plus variées dont il ne voyait pas l’utilité vu l’état d’excitation dans lequel la jeune femme se trouvait. Et puis l’heure tournait.
     Elle avait joui, les yeux clos en accompagnant ses spasmes de coups de rein emportés. Un truc à vous désarçonner et vous jeter en bas du divan. Malgré, et peut-être à cause de ça, il était resté en elle, jusqu’à la dernière goutte, comme un débutant. Il avait même eu l’impression qu’elle l’avait retenu de ses bras et de ses cuisses, mais à peine. Les femmes sont étranges dans leurs réactions parfois. Avant qu’il ne se rhabille, elle lui avait demandé de se placer près de la fenêtre, en pleine lumière, ainsi qu’un Apollon. « Pour t’admirer » avait-elle dit malicieusement. Puis elle s’était placée à son côté, nue et collée contre lui, comme pour une photo de famille d’un genre un peu spécial. À ce moment-là il avait entendu de nouveau comme un grattement dans la chambre. « Le chat ? » Encore. Le soleil les frappait de biais et lui chauffait doucement l’épaule. Il se sentait béat et comblé. Elle l’avait embrassé, longuement en se frottant à son sexe qui s’était durci de nouveau.
     Au diable les horaires ; si quelqu’un au bureau lui parle de son retard, il dira qu’il avait un rendez-vous, ce qui était exact. Dans ce cas pourquoi ne pas recommencer tout à zéro. « Il y a des techniques qui ne s’apprennent qu’avec la pratique, lui avait-il dit très sérieusement et il vaut mieux tout recommencer pour être certain du résultat ». Elle avait souri puis de bonne grâce elle s’était agenouillée et avait pris son sexe dans la bouche…
    – Mon mari part pour l’Arabie Saoudite dans moins d’une semaine. Au moins pour six mois, chuchota-t-elle sur le pas de la porte, passe me voir quand tu voudras. Je te téléphonerai. Et cette fois je mettrai le chat dehors… 
   Je connaissais le Chat botté de Perrault et sa morale plutôt élastique pour le bonheur de son maitre, le marquis de Carabas… Sourit-il pour lui-même en regagnant son auto. Je me souviens aussi « d’un chat vivant comme un dévot ermite, un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras, signé La Fontaine ». Mais un chat photographe, je n’en avais pas encore rencontré… Et il partit d'un grand rire.

 Jean-Bernard Papi ©