Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                      La petite meuf ou l’enfance de l’art.
 
   
 


 


  Géraldine a tout juste quinze ans et elle est amoureuse d’un garçon qui dans son immeuble habite l’étage en dessous de chez elle, au cinquième, il s’appelle Damien et il étudie pour devenir électricien. Il veut devenir un spécialiste des « courants porteurs en ligne » lui dira-t-il plus tard. De l’hébreu. Elle est de nature orgueilleuse, pas mal rêveuse aussi, et la petite foule de garçons -l’immeuble comporte dix étages et une nuée d’appartements-, l’amène parfois à s’imaginer princesse parmi ses sujets. Des sujets mâles, jeunes, à la virilité agressive et visible qui, dans son imagination se transforment volontiers en chevaliers servants, prêts à mourir pour elle. De fameux prétendants qui, dans la réalité, refuseraient de porter son cartable si elle le leur demandait. Des rêveries de petite fille, raillent ses copines. Quand elle rentre du collège nombre de ces fameux « sujets » sont déjà devant l’entrée de l’immeuble, assis sur les marches du perron ou debout devant la grande porte vitrée, presque à empêcher les gens de passer. Ils fument, parlent fort, font ronfler les moteurs de leur mob ou chahutent en effrayant un petit peu les locataires et les visiteurs.
   Le soir quand il fait doux et que les lampadaires s’allument sur l’avenue, elle les regarde qui entrent et sortent de la lumière comme des papillons nocturnes. Elle aimerait les rejoindre, et surmonter sa trouille, mais sa mère et son père ne le veulent pas. Alors elle les observe par la fenêtre de la cuisine pendant que ses parents dans le salon se gavent de télévision ou préparent le repas. C’est ainsi qu’elle a remarqué le garçon de l’étage au dessous. Il fait partie des premiers qui s’assoient sur les marches après être sortis du collège ou du lycée technique en ce qui le concerne. Ils l’ont surnommée « la petite meuf » et quand ils l’interpellent, « Hé, bonjour la petite meuf ! » elle hausse les épaules comme outragée et passe sans un mot en serrant les fesses. Une fois arrivée chez elle, elle se plante tout de suite devant la fenêtre de la cuisine en buvant le chocolat de son goûter.
   Son père est cheminot. Il y a un peu plus d’un an, ils habitaient un gros village charentais célèbre pour ses tuileries. Son père y était sous-chef de gare spécialement affecté aux départs des marchandises, les tuiles forcément. C’est bien simple, il parlait tuiles à tous les repas. Ils habitaient alors une maison au centre d’un petit terrain converti en verger et en potager, derrière le verger commençait la forêt. Une forêt dense qui se prolongeait très loin, bien après la ligne de chemin de fer dont on entendait le trafic lorsque le vent était à la pluie. Elle aimait contempler la lisière de cette forêt de la fenêtre de sa chambre, comme aujourd’hui d’une autre fenêtre elle regarde les garçons en bas, près de la porte d’entrée ou sur le parking encombré de carcasses d’autos et de vélomoteurs. Parfois avec des copines, le mercredi elles allaient faire quelques pas dans cette forêt, c’est ainsi qu’elles découvrirent un sentier qui s’enfonçait sous les arbres jusqu’à une grotte. Un lieu de rencontre d’amoureux avaient-elles conclu.
   Parfois Damien relève la tête et voit la petite meuf qui le regarde par la fenêtre de sa cuisine. Il la trouve jolie et bien fichue, aussi bien fichue qu’une vraie femme et un jour il le lui a dit. Il l’a arrêté en fermant le passage du bras alors qu’elle s’apprêtait à pousser la porte vitrée de l’entrée.
   – T’as bien cinq minutes ?
   Elle a répondu d’une petite voix que oui, elle avait cinq minutes mais pas plus et qu’ensuite sa mère allait s’inquiéter. Alors il lui a donné rendez-vous pour le soir dans les caves de l’immeuble. Personne ne fréquente les caves le soir, c’est à peine éclairé et les adultes quand ils ont à y faire ne s’y attardent pas. « Tu diras que tu vas porter la poubelle, justement le vide-ordures est bouché. Ça tombe bien ». Elle a répondu, en tremblant un peu d’excitation et de peur, qu’elle irait et qu’effectivement ça tombait bien que le vide-ordures soit bouché. Ce dialogue avait bien pris cinq minutes et elle est arrivée toute essoufflée chez elle car quelqu’un avait bloqué l’ascenseur au huitième. Depuis elle descend au galop la poubelle tous les soirs car le vide-ordures tarde à être réparé. Ils se retrouvent dans l’une des caves dont il a réussi à ouvrir le cadenas. Ils s’enferment dans le noir pendant un quart d’heure et s’embrassent et se caressent comme si ce devait être la dernière fois. C’est comme ça, petit à petit, de baisers en baisers et de caresses en caresses, qu’elle est partie à la découverte du corps du garçon. Du bas du corps essentiellement. Tout de même, pense Damien, il faut brûler les étapes car le vide-ordures finira bien par être réparé un jour.
   – Demain mes parents vont passer la soirée chez des amis, lui chuchote-t-elle un soir où ils s’étaient embrassés et caressés plus passionnément encore que les autres jours. Ils rentreront tard dans la nuit, viens chez moi après le repas.
   Il avait guetté le départ des parents caché dans le parking, puis, après quelques minutes d’attente, estimant qu’ils ne reviendraient plus sur leurs pas, il s’était engouffré dans l’immeuble. Il avait grimpé l’escalier, l’ascenseur était encore coincé, du plus vite qu’il avait pu. Il était arrivé devant la porte si énervé et ému qu’il en bafouillait. Elle l’avait fait entrer. ls avaient bu cérémonieusement un doigt de whisky avec de la glace. Il n’était jamais entré chez elle et il regardait avec curiosité les napperons sur les meubles, les photographies et les canevas qui décoraient les murs. Puis il l’avait prise dans ses bras. Consciente du lieu où ils se trouvaient et gênée de « faire ça » presque sous le nez de ses parents, leur photo de mariage trônait sur le buffet, la jeune fille regimbait et le repoussait lorsqu’il voulait glisser la main sous le pull, vers des seins qu’il avait pourtant pétris cent fois. Ça ne se passait pas comme il l’avait rêvé, c’est le moins qu’il pouvait dire.
   – Veux-tu que nous allions dans la cave, proposa-t-il.
   – Non, non, viens dans ma chambre.
   Il s’était assis sur le lit, un petit lit étroit, coincé contre le mur, avant qu’elle ne disparaisse dans la salle de bain. Peu habitué aux alcools forts, il avait des brûlures d’estomac qu’il espéra calmer en buvant de l’eau au robinet de la cuisine. Il l’entendait dans la salle de bain qui remuait des fioles et faisait couler de l’eau, au bout de plusieurs minutes d’attente il commença s’impatienter. Enfin, elle revint enveloppée dans une longue chemise de nuit en coton blanc. « Tu ne te déshabilles pas ? » lui dit-elle. Il s’exécuta promptement et se félicita d’avoir pris une douche dans l’après-midi au collège, après le hand. Nu, et toutes voiles dehors prêtes à la manœuvre, tel un jeune Priape visiblement enflammé, il se glissa dans le lit où elle l’attendait. Elle connaissait bien ce corps et ce sexe qui se raidissait au premier baiser mais de voir ce garçon nu, dans son lit et sous le toit familial, lui fit comme un choc. Elle avait joué les pédagogues et expliqué à ses copines en quoi le corps de Damien différait de leurs petits frères, mais ce soir, dans son lit, vêtue de blanc comme une jeune mariée, elle s’apprêtait à vivre une expérience qui l’effrayait. Afin de gagner du temps, elle se releva et l’enjamba pour aller éteindre le plafonnier et allumer la petite lampe de son bureau. Elle pensait que ça irait peut-être mieux comme ça, dans le presque noir, comme dans la cave. Il eut ainsi l’occasion lorsqu’elle passa au-dessus de lui de constater qu’elle n’avait rien sous sa chemise de nuit. Pourtant elle se tortillait et se refusait lorsqu’il voulait aller plus loin qu’un baiser. Il tenta d’enlever la chemise de nuit, elle résista.
   – Tu es vierge ?
   Dans son esprit c’était plus une affirmation qu’une interrogation.
   – Penses-tu, ça fait longtemps que je ne le suis plus, jeta-t-elle d’un air faraud.
   – Longtemps ?
   – Oui, deux ans au moins, ça m’est arrivé quand nous étions à R. dans la forêt derrière chez moi. Il y avait des hommes, des vieux qui nous y attendaient, les copines et moi. Ils nous faisaient l’amour dans une grotte bien cachée par du lierre. Combien de fois avait-elle rêvé à ça en suivant le sentier ? Des dizaines de fois. Sa mère lui avait interdit d’entrer dans le bois : « C’est plein de vieux cochons ! » affirmait-elle.
   – Les salauds ! s’emporta-t-il furieux. Mais alors pourquoi ne veux-tu pas ?
   – J’ai peur que tu ne saches pas faire. Eux savaient, en plus ils avaient de gros machins, et puis tu ne me plais plus, voilà.
   D’un bond il s’était levé et se rhabillait avec des gestes précipités, rageurs, enfilant ses tennis comme s’il voulait en arracher la semelle. Ça tombait plutôt bien aussi car s’il n’avait plus de brûlures d’estomac, il avait maintenant une furieuse envie de pisser.
   – Mais où vas-tu ?
   – Chez moi.
   Elle n’eut pas le temps de le retenir, il avait claqué la porte. Elle eut envie de lui crier «C’est pas vrai, j’ai tout inventé !». Elle se mit à pleurer et quelques minutes plus tard elle s’était endormie. Ses parents en entrant éteignirent sa petite lampe qui était restée allumée. Ils supposèrent qu’elle avait renversé une bouteille d’eau de toilette tant sa petite chambre sentait fort le « Soir de Paris ». 
   Elle le regarde toujours par la fenêtre de la cuisine mais jamais depuis, il ne l’a invitée à descendre sa poubelle en passant par la cave. D’ailleurs, le vide-ordures a été débouché. Les plus jeunes ricanent et la dévisagent quand ils la croisent, la petite meuf elle a maintenant mauvaise réputation.  Alors en désespoir de cause, un après-midi qu’elle n’avait plus cours, elle a accepté l’offre d’un voisin qui voulait la ramener chez elle en voiture. Il a fait un détour par le bois des Galocher et une fois dans l’ancienne léproserie il a tenté de l’embrasser. Elle s’y attendait. Il n’était ni laid ni beau, c’était un vieux d’une trentaine d’années qui ressemblait à ceux qu’elle avait imaginé dans la grotte. Elle s’est laissée faire et c’est vrai qu’il avait un gros machin qui bombait sous son pantalon. Á force, cet après-midi là, d’être caressée, embrassée et léchée partout et même entre les cuisses, toute la mécanique de sa sensualité jusqu’alors à peine sollicitée, s’est mise en branle. Une jouissance têtue comme une vague s’est levée, d’abord lentement, une sorte de clapotis, puis s’est enflée, violente jusqu’à la tempête, balayant toutes retenues pour la rouler ensuite avec force dans le cosmos, traçant sa route comme un météore en feu. La nuit qui suivit elle ne put dormir, étonnée et angoissée devant cette nouveauté.
    Le surlendemain, comme elle n’avait pas classe pour cause de grève des enseignants, il lui a fait l’amour, tout en douceur. Au fur et à mesure des rendez-vous, il lui a appris des tas de caresses et souvent des surprenantes. Sauf que sa barbe, lorsqu’il l’embrasse l’irrite et que ça lui fait des joues, ou des cuisses, toutes rouges. Elle aime le caresser et être caressée, mais par-dessus tout elle aime faire l’amour. Elle rêve de baisers et de suaves pénétrations dans son petit lit le soir, avant de s’endormir, et souvent elle se masturbe comme une folle. Depuis chaque fois qu’elle n’a pas cours, elle s’arrange pour lui faire signe. Un jour où elle avait sport et qu’elle s’était fait exempter pour douleurs au ventre, il lui a demandé si elle prenait la pilule. Question de pure forme, dans son esprit il était évident qu’elle la prenait. « Oh non ! Maman ne voudrait pas, lui a-t-elle répondu... Et pour quoi faire ? » Effrayé et abasourdi, il lui a dit n’importe quoi, que sa femme soupçonnait quelque chose et qu’ils ne devaient plus se voir, au moins pendant un certain temps. Elle n’en a pas éprouvé de chagrin, c’était dans l’ordre des choses. Il était préférable que cela s’arrête.
   Un soir de juin, elle découvrit Damien qui l’attendait, les mains dans les poches, à la sortie du lycée, un peu penaud d’avoir attendu deux ans avant de se manifester de nouveau. Il voulait la raccompagner chez elle, lui aussi, mais à pied. Galant, il s’est chargé de son cartable. Ils ont bavardé naturellement, il lui a demandé pardon de s’être emporté le soir où elle lui avait donné rendez-vous chez elle, et surtout d’avoir colporté des ragots par la suite. Il avait mûri, disait-il, il allait commencer à travailler chez un patron, en ville, le mois prochain. Il lui a dit aussi qu’il la trouvait encore plus jolie qu’avant. Elle a reconnu qu’il n’était pas mal non plus et qu’elle ne l’avait pas oublié malgré qu’elle ne le voyait plus sur les marches, à cause de ses horaires tordus à cause de la préparation de ses examens. En tout cas, pense-t-elle, il n’a pas encore de barbe. Sur le chemin, la pluie s'est mise à tomber. Il y avait un porche et ils se sont embrassés.
   – Tu sais quoi, dit Damien enjoué, avant de partir ce matin, je me suis aperçu que le vide-ordures était encore bouché.
   – Alors, bien sûr, il faudra que je descende la poubelle ce soir, sourit-elle... Et je demanderai à ma mère de m’autoriser à prendre la pilule, se dit-elle.

Jean-Bernard Papi ©