Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
                  rosalie                                 







                                                                                        
            Chevalier en armes (13 ème siècle)
 

                         Le Chevalier de la Charrette   
                        ou le roman de Lancelot du Lac.

  
                                     ( D’après Chrétien de Troyes et Godefroi de Leigni.)
  
                                        Réécriture par Jean-Bernard Papi
        d' après les travaux de Charles Méla (in lettres gothiques-Le livre de poche- collection dirigée par Michel Zink)
                              
 
 
                                                  
 
                                                      Avertissement.
 
  
   Le roman du Chevalier de la charrette est un long poème de 7.112 vers. Au moins huit manuscrits de ce texte sont connus, ils forment la réplique du poème écrit par Chrétien de Troyes en 1177 à la demande de la comtesse Marie de Champagne qu’il appelle sa Dame. Il sera terminé par Godefroi de Leigni du vivant de Chrétien de Troyes.
    Le texte qui m'a servi de base pour une réécriture en français courant est celui de Charles Méla. Ce dernier a établi une édition critique « mot à mot » d’après tous les manuscrits existants. La traduction de Charles Méla, publiée au Livre de Poche dans la collection Lettres Gothiques de la Librairie Générale Française, en 1992, comporte, en regard de la traduction, les vers écrits en roman, le français parlé à l’époque de Chrétien de Troyes.
   J’ai suivi à la lettre les péripéties des aventures de Lancelot sans rien en changer. J’ai, par contre, réécrit le texte et les dialogues en langue d’aujourd’hui, tout en respectant strictement le sens des phrases.
  Cependant, il m’est apparu que de nombreux passages demeuraient incohérents et obscurs en raison probablement de vers manquants ou de tournures de phrases propres à l’époque intraduisibles aujourd'hui. Quoi qu’il en soit, j’ai pris sur moi d’ajouter des phrases ou des mots en complément pour redonner du sens, ces ajouts sont soulignés.
    N’étant pas, dans de rares cas il est vrai, d’accord avec certaines traductions je me suis permis de me référer aux dictionnaires Godefroy, (Lexique et Complément). J’ai cherché à comprendre ce que signifiait ce « heaume lacé » que l’on retrouve plusieurs fois dans le texte de Chrétien de Troyes et que tout le monde a admis tel quel. La solution, le fameux laçage, m’en a été fournie par Georges Duby dans son excellent « Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde »  (.Editions de la Seine. 1984)
  Deux remarques s’imposeront au lecteur en ce qui concerne ce texte:
- La première c’est l’usage du « don » ou du troc. Au 12ème siècle la monnaie n’ayant pas l’importance que nous lui connaissons aujourd’hui, le troc et le don avaient une réelle incidence dans le fonctionnement de la société d’alors.
- La deuxième tient au rôle des femmes à cette époque, tel que le présente Chrétien. Si elles ne sont pas comme aujourd’hui l’égales des hommes, la civilisation du moyen-âge est guerrière, leur rôle n’est pas négligeable pour autant et la société est moins machiste qu’on a bien voulu le dire. L’amour courtois y règne déjà en maître.
 Une dernière remarque sur le texte : Il s'agit avant tout d'un manuel de bon comportement destiné aux futurs chevaliers. Vous y retrouverez le dévouement à la dame de son coeur, le courage dans la bataille, la résistance à la tentation, la foi etc.  Puissiez-vous trouver autant de plaisir à suivre les aventures de Lancelot du lac que j’en ai eu à les réécrire.


                                                                                                    
                                                              


Adoubement de Lancelot par Arthur

       chevalier de la charrette       

 
  
                    Préambule de Chretien de Troyes.
 
 
   Puisque ma Dame, me demande de lui écrire un roman, je vais le faire très volontiers en  homme qui lui est entièrement dévoué mais dans la limite de mes capacités et sans tomber  dans la flatterie. Car j’en connais qui écriraient ce roman en y ajoutant un propos  louangeur ; il dirait, par exemple, ce qui n’est pas faux, que c’est la femme qui surpasse toutes les autres comme la brise de mai ou d’avril surpasse en parfum les brises qui ventent les autres mois. En vérité je ne suis pas homme à vouloir flatter sa Dame. Oserai-je dire : Autant une seule pierre précieuse peut valoir telle quantité de perles ou de sardoines, autant ma Dame peut valoir de reines ? Non, je ne dirai rien de tel, même si c’est vrai, que je le veuille ou non, mais je dirai que dans le roman qui va suivre sa direction a œuvrée bien mieux que ma sagesse ou mon travail.
  
   Moi, Chrétien, je commence le livre du Chevalier de la Charrette : la matière et le sens me sont fournis par ma Dame et je n’ai rien ajouté d'autre que mon travail et mon application :


1-À la cour du roi Arthur.
                                                                                                                                  
 
      Un jour de l’Ascension le roi Arthur avait réuni sa cour avec tout le lustre et l’éclat que l’occasion exigeait. Après le déjeuner, le roi demeura avec ses compagnons ; il y avait dans la salle quantité de nobles chevaliers, la reine était présente et avec elle de nombreuses dames raffinées, gracieuses et disertes en langue française.
Le sénéchal Keu, après avoir surveillé le service des tables, mangeait avec les officiers. Comme il venait de s’asseoir voici qu’apparaît un chevalier qui se présente devant la cour pourvu de tout son armement. Dans cette tenue il se campe devant le roi qui était assis au milieu de ses fidèles et sans même le saluer il l’apostrophe.
  Roi Arthur, je retiens prisonniers des chevaliers, des femmes et des jeunes filles de ta terre de Logres ainsi que quelques-uns de tes proches, mais je ne viens pas dans l’intention de les libérer. Au contraire je veux que tu comprennes que tu n’as ni la puissance ni la richesses pour tenter de les délivrer. Sache bien aussi que tu seras mort avant même de pouvoir leur venir en aide. 
   Le roi répond qu’en ce jour de fête, l’hospitalité l’oblige à supporter ses provocations, qu’il ne peut y remédier mais qu’il le ressent douloureusement. Le chevalier fait alors mine de s’en aller mais parvenu à la porte de la salle, au lieu de descendre l’escalier, il  fait demi tour et interpelle de nouveau le roi. 
  –  Roi, s’il se trouve à ta cour un seul chevalier en qui tu aurais suffisamment confiance pour lui confier la reine et accepter qu’il  l’accompagne dans ce petit bois là-bas où je me rends, je m’engage à l’y attendre et à te rendre tous les prisonniers qui vivent en exil sur mes terres s’il est capable de me la reprendre et de te la ramener. 
   La cour s’émeut car tout le monde a entendu. Le défi parvient à l’oreille de Keu. Il abandonne alors son repas, marche vers le roi et s’adresse à lui sur le ton de la colère.
  – Roi, je suis depuis longtemps à ton service, je l’ai fait avec fidélité et loyauté mais aujourd’hui je prends congé, je m’en vais et ne serai plus jamais ton sénéchal. Je n’ai plus envie de te servir à l’avenir. 
  Le roi en est tout retourné.
  – Est-ce pour de bon ou pour rire ?  S’enquiert-il après avoir recouvré ses esprits.
  – Cher roi, mon seigneur, je ne suis pas d’humeur à rire. Je prends congé pour de bon sans vous demander le moindre avantage ou récompense pour mes services. C’est ainsi, et j’ai pris la décision de m’en aller sur-le-champ. 
   – Est-ce par colère ou par fâcherie que vous voulez partir ? Interroge encore le roi.  Sénéchal, homme de cœur, restez à la cour et soyez persuadé que je n’ai au monde rien que je ne puisse vous offrir pour que vous restiez.
  – Sire c’est inutile, même une mesure d’or très pur chaque jour ne me ferait pas revenir sur ma décision.
Entendant cela, le roi est désespéré. Il s’approche de la reine. 
   –  Madame, savez-vous que le Sénéchal me demande la permission de partir ! Sans que j’en sache la raison, il affirme qu’on ne le verra plus à ma cour. Mais ce qu’il me refuse, il l’acceptera de vous sur l’heure, allez le voir, ma chère amie ! Puisqu’il ne veut rester pour moi, suppliez-le de rester pour vous. Jetez-vous à ses pieds ! Je n’aurais plus jamais de gaieté si je le perds. 
    Le roi envoie donc la reine auprès du sénéchal. Elle le trouve dans la foule et elle s’adresse aimablement à lui.
    – Keu, me voici très contrariée, je vous l’assure, après ce que l’on m’a raconté sur vous. On m’a dit, et j’en suis peinée que vous vouliez quitter le roi. D’où vous vient cette idée ? Qu’avez-vous en tête ? En agissant ainsi, je vous découvre ni raisonnable ni policé ainsi que vous l’êtes d’ordinaire. Je vous prie de rester, c’est ma volonté. Keu, je vous en prie, restez !
     – Madame par pitié ! répond Keu. Il est impossible que je reste. 
     Mais la reine continue de le supplier soutenue par tous les chevaliers. Keu lui assure qu’elle se dépense en pure perte. Alors la reine se laisse tomber à ses pieds, Keu lui demande de se relever. Elle refuse, elle ne se lèvera pas tant qu’il ne lui aura pas accordé ce qu’elle désire. Alors Keu lui fait la promesse de rester à la condition que le roi lui accorde par avance ce qu’il exige et qu’elle aussi le lui accorde.
    – Keu, dit-elle, quoi que ce soit nous vous l’accorderons, lui et moi. Mais venez, allons l’informer de vos conditions. Et Keu suit la reine jusque devant le roi.
   – Sire, j’ai pu retenir Keu, admet-elle, non sans mal. Aux termes de notre accord vous ferez ce qu’il réclamera.  Le roi pousse une exclamation de joie.
    – Ce qu’il demande, promet–il, il l’aura, quoi qu’il en coûte.
    – Sire, dit Keu, voici ce que je veux, j’ose vous rappeler que vous me l’avez garanti et je me félicite de l’obtenir. Sire, ma Dame de coeur c’est la reine et vous devez accepter de me la remettre. Ensemble nous allons rejoindre le chevalier qui nous attend dans le petit bois.
     Le roi est mécontent mais il accepte car il n’a jamais manqué à sa parole, cependant c’est à contrecoeur et avec tristesse, comme on peut le lire sur son visage. La reine est consternée et tous, dans le palais, se disent que cette requête n’est que l’expression de l’orgueil du sénéchal, que c’est une offense et même une folie. Le roi prend, malgré tout, la reine par la main.
   –  Madame, je n’ai d’autre choix que de vous confier à Keu. 
   – Parfait, dit ce dernier, confiez-la moi ! N’ayez aucune crainte, je saurai la ramener saine et sauve, et toute joyeuse. 
    Le roi lui remet donc la reine et Keu l’emmène. Toute la cour sort derrière eux, il n’y a pas un seul courtisan qui ne soit inquiet. Le sénéchal s’arme, on amène son cheval et un palefroi tout à côté. La reine s’en approche méfiante, elle constate que la bête n’est pas rétive et qu’elle ne tire pas non plus au renard mais au contraire qu’elle est digne d’une reine. Morne et triste elle monte en selle et murmure tout bas afin que nul n’entende : « Vous ! Mon ami ! Si vous saviez ce qui se passe, jamais, j’en suis persuadée vous ne me laisseriez faire un pas de plus sans vous y opposer ! » Seul le comte Guinable qui était près d’elle, l’entend mais ne dit mot.
     Au moment du départ, la peine est si grande chez ceux et celles qui y assistent que l’on pourrait croire que la reine est morte et que l’on assiste à sa mise en bière. Tous pensent qu’elle ne reviendra pas. Enfermé dans son arrogance, le sénéchal l’emmène vers le bois, là où l’autre l’attend. Cependant, malgré l’affliction ambiante personne ne s’avise de les suivre.
   – Sire, quelle inconscience d’avoir agit ainsi, se plaint monseigneur Gauvain à son oncle le roi.  Je m’en étonne. Cependant écoutez mon conseil, pendant qu’ils sont tout près encore nous pourrions vous et moi les rejoindre en compagnie de ceux qui voudront bien nous suivre. Quant à moi, personne ne m’empêchera de partir tout de suite derrière eux. Il ne serait pas décent de ne pas les suivre au moins pour savoir ce qu’il va advenir de la reine et de quelle manière Keu va se conduire. 
    – Hélas !... Mais grand merci pour votre gentillesse cher neveu, répond le roi. Puisque telle est votre idée donnez l’ordre que l’on harnache les chevaux de façon qu’il n’y ait plus qu’à partir.
   On amène les chevaux harnachés, le roi monte en selle le premier puis monseigneur Gauvain, ensuite suivent les autres car chacun veut être de la partie et chacun le fait à sa manière, certain y vont armés, d’autres, nombreux, sans armes. Monseigneur Gauvain par contre est revêtu de son armure. Il ordonne que deux écuyers le suivent en menant à la main deux grands chevaux d’appoint. Tandis qu’ils approchent de la forêt le cheval de Keu en sort. Tous s’aperçoivent que les rênes sont rompues, l’étrivière est tachée de sang et l’arçon de la selle brisé. Fâcheux indices, la troupe fait grise mine et d’un air entendu on se fait des signes, on se donne des coups de coude.  
 
   Tandis que, loin devant, chevauche monseigneur Gauvain, celui-ci aperçoit venir vers lui un chevalier menant au pas un cheval épuisé, à bout de souffle et tout en eau.
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             Les armes usuelles au moyen-âge                                                                                                

2-Le chevalier inconnu.

 
   Le chevalier salue monseigneur Gauvain en premier, lequel répond à son salut. Puis le reconnaissant, il s’arrête.
  –  Seigneur, dit l’inconnu, voyez comme mon cheval est tout en eau et dans un état tel qu’il ne me sert plus à rien. Je suppose que ces deux forts chevaux sont à vous. Je vous prie, en vous promettant de vous rendre service en retour, de bien vouloir me remettre l’un d’eux, n’importe lequel, en prêt ou en don. 
   – Choisissez  celui qui vous plait.
   Mais le chevalier, dans sa hâte, ne choisit ni le meilleur ni le plus beau, ni le plus grand mais bondit sur celui qui est au plus près de lui qu’aussitôt il lance au galop. Son cheval qu’il avait tant surmené et éperonné s’effondre alors, mort. Le chevalier sans s’arrêter pique des deux à travers la forêt. Monseigneur Gauvain est derrière lui qui le suit dans une course acharnée qui le mène en bas d’une colline.
   Au bout d’un temps il retrouve mort le cheval qu’il a donné au chevalier. Le sol est piétiné par les chevaux et  tout autour c’est un éparpillement de lances et d’écus brisés. Á l’évidence une grande bataille s’est déroulée ici entre des chevaliers, peut-être s’agit-il du combat de Keu contre l’insolent, et Gauvain regrette de n’avoir pas été là pour y prendre part.
  Il ne s’arrête pas plus longtemps et à toute allure, s’élance plus avant. Il rencontre de nouveau le chevalier inconnu seul, à pied et encore en arme, l’écu pendu à son cou, l’épée ceinte et le heaume attaché au haubert, prêt au combat. Il se trouve près d’une charrette.