Et vive la révolution.
Nouvelles
12 nouvelles, dont l'une éponyme , donne le titre à ce recueil. Toutes, à divers titres traitent de l'utopie sous toutes ses formes. Citons : Et vive la révolution (A lire ci-dessous) ou le retour à l'âge d'or 90 pages, Aerius un général à la retraite après la défaite de 1870 invente un avion pour observer l'ennemi, Itinéraire du pauvre Job, Economie...économies, Frédo ou l'art de lutter selon les mangas La résurrection de la chair, La résidence d'Angleterre et d'Abyssinie, La Falaise, Pour surfer sur le web, Les Coustillac ou Souvenirs du camarade Staline (à lire dans l'article humour de ce site), Catholic-Land, Vieillesse heureuse ou le quotidien d'un bourreau au pays de la charia.(Récompensé par le groupe Alpha d'Absbrouck)
2001. 170 pages 15,24€. Epuisé chez Editinter mais peut être commandé dans la librairie du Croît Vif : paolaauthier@croitvif.com Tel 0546974652 où il existe encore en petit nombre.
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- Et vive la révolution Une longue nouvelle éponyme entraînant dans son sillage une dizaine de textes courts. Cette fois c'est dans ces derniers que l'auteur nous a semblé déployer le mieux son talent : un art consommé de la comparaison qui tue (on pense à François Reynaert, féroce chroniqueur du Nouvel Obs) un humour décalé à la Pierre Desproges, un sens de la construction aboutissant implacablement à la chute pourtant toujours surprenante comme chez Buzzati. Une vision très noire d'un XXIe siècle hélas trop plausible. B.N. Nouvelle Donne n°25.
- Et vive la révolution Ses héros ne sont pas sans rappeler les personnages de Jacques Sternberg auteur mieux (re)connu pour qui la nouvelle non plus n'était pas un genre mineur. L'univers de J-B Papi est comme un film de Fellini, même s’il fait de l'œil à Buñuel, qui ne se raconte pas mais dont chaque plan est l'élément d'un puzzle qu'on ne peut lâcher avant de l'avoir achevé. Christian Grené Sud-Ouest du 9/05
Et vive la révolution.
1
N. était de retour dans sa ville. Il pensait comme ça, par habitude, « ma ville », une mauvaise habitude selon lui. Ce possessif l’irritait, autant que le surnom idiot que les médias lui donnaient dans le temps, la perle blanche, en raison des trois ou quatre monuments près du fleuve recouverts d’une sorte de marbre blanc. Ma ville ! Une ville pareille, merci bien du cadeau, avec son passé de garce au cœur sec, qui en voudrait ? Quand il y habitait, la vie n’y était facile que si on avait de l’argent, et beaucoup. De toute façon, aujourd’hui il voulait ne rien posséder, au sens propre comme au figuré, et il trouvait stupide cette façon qu’avaient les gens de s’approprier de vagues entités : ma ville, mes relations, mon compte en banque... Le pire, c’était : ma femme, mes gosses, mon fauteuil etc. La propriété privée avait de beaux jours devant elle.
L’image de son père et de sa mère lui traversa l’esprit. Où étaient-ils enterrés ? L’administration de la prison n’en savait rien. Il eut un mouvement de colère, puis soupira. Il préférait ne plus penser à la taule. C’est tes oignons mon garçon, lui avait répondu un gardien un jour, ils doivent être quelque part dans un cimetière de la ville où ils sont morts, on ne peut pas t’en dire plus. De cette ville justement, il n’avait en mémoire que peu d’images bien qu’il y ait vécu jusqu’à sa vingtième année. Des images le plus souvent brouillées, confuses, mélangées à d’autres. Le fil de ses souvenirs, quand il essayait de reconstituer son passé se rompait souvent, non qu’il soit amnésique, mais c’était loin et tant de choses plus importantes s’étaient passées depuis qui avaient recouvert de cendres sa mémoire. A commencer par un séjour en prison qui venait à peine de se terminer.
Quelques images surnageaient quand même. Des sortes de photographies vieillottes dont les couleurs lui semblaient sales et lessivées, le Grand-Palais, le Jardin d’hiver avec ses cygnes et sa gigantesque serre, la cathédrale gothique de marbre blanc au bord du fleuve, une tour toute blanche elle aussi. Il se souvenait de quelques rues et de deux ou trois endroits qu’il aimait fréquenter, dont une salle de jeux où il allait draguer les lycéennes et plusieurs bars. Une pincée de visages flous surgissaient également. Des individus qui avaient dû s’empresser de l’oublier ; en vingt ans...
Par contre, ce dont il se souvenait parfaitement c’était les péripéties de son arrestation et le procès qui avait suivi.
Il avait vécu jusqu’alors plutôt heureux. Fils unique, une famille aisée, étudiant appliqué, son avenir ne pouvait être que tout tracé, harmonieux, comme pour la grande majorité de ses copains d’étude. C’était avant qu’on ne le conduise dans le pénitencier spécial pour individus dangereux et fortes têtes, à l’autre bout du pays. Un pénitencier isolé dans le désert rural, dans cette suite de plateaux incultes, de vallées marécageuses et de forêts épaisses qui séparaient les six métropoles du sud.
- T’en fais pas mon garçon. Faire de la prison dans le monde d’aujourd’hui, c’est courant. Aussi commun que de dîner au restaurant ou de se faire virer de son boulot, lui avait dit l’éducateur abondamment barbu et chevelu venu lui rendre visite le lendemain de son incarcération. C’est une réalité qu’il faut s’enfoncer dans le crâne quand on entre ici, ça empêche de gamberger. Ici, il n’y a que des gars qui ont pas eu de pot. Ricanement de l’éducateur. Et puis, la prison a mauvaise réputation c’est vrai, mais elle a aussi quelques bons côtés. Par exemple, tu es tranquille, personne ne vient t’embêter pour tes impôts. On est entre hommes et les relations sont simples. On est unis comme des frères ; on est les membres d’une même famille, matons, administratifs et taulards... On a aussi nos petites combines et si on a un peu d’argent on peut se procurer ce que l’on veut.
- Vous parlez comme si d’écoper la perpétuité était un évènement intéressant et avantageux ! Des vacances ou je ne sais trop quoi de sympathique, avait riposté N. Cet endroit n’a rien d’un centre récréatif ou d’une maison de repos, même pour l’imbécile heureux que vous semblez croire que je suis !
L’éducateur avait eu un petit geste effrayé et s’était confondu en excuses. C’était le même discours pour tout le monde et avec certains ça marchait à fond. De vraies brebis stupides. Puis, puisqu’il était payé pour ça, il avait scrupuleusement écouté le récit de l’arrestation de N. et émis les exclamations scandalisées et les grognements apitoyés aux bons moments. Cependant, on le remarquait dans son regard et dans l’affaissement de son visage, sans en croire un seul mot. Les criminels affabulent, semblait-il penser, mais il faut crever l’abcès et laisser s’écouler le pus.
Il avait raison en un sens et cela avait fait du bien à N. de mettre son histoire à plat. Il avait pu, en compagnie de l’éducateur, l’examiner avec l’œil froid d’un technicien, par l’extérieur, comme un cas d’école. Au cours des rencontres qui avaient suivi, ils avaient étudié l’éventualité, hautement improbable malgré tout, qu’il puisse sortir un jour à la suite d’une remise de peine. Et puis N. n’avait pu se retenir, il avait affirmé qu’il se vengerait de ceux qui l’avaient expédié là.
Il l’avait fait d’une voix tranquille et réfléchie, sans émotion comme s’il était d’avance sûr de son coup. L’éducateur l’avait écouté stupéfait, puis la main sur le cœur et la voix frémissante d’indignation il s’était élevé contre de tels propos. Il fallait subir et fermer son caquet, en taule plus encore que dans la vie courante. Il devait respecter les décisions de la cour.
- Pourquoi pas du roi, avait grimacé N.
- De la justice si vous voulez, ne soyez pas idiot. Et puis, c’est dégradant cette idée de vengeance, vous qui êtes si bien élevé.
- Mais nom d’un chien, puisque je suis innocent et que je paie pour un autre !
- Dans ce cas, la docilité n’en a que plus de prix. La soumission à l’inéluctable destinée, même mauvaise, il n’y a rien de plus noble chez l’homme... Vous devenez un martyr, c’est beau un martyr.
N. à cet instant, s’était rendu compte que ce chevelu avec sa voix suave et étudiée, ses sophismes de femme de ménage, lui faisait perdre son temps. Sans parler de cette manie qu’il avait de vous caresser la joue ou de vous pincer la cuisse à tout bout de champ. Il l’avait fichu dehors, choisissant, ce jour-là et pour longtemps, la seule compagnie des livres et des quelques insectes, mille-pattes et mouches, qui galopaient sur les murs et le plafond de sa cellule. Plus tard il avait appris que l’éducateur était aussi le mouchard du directeur de la prison.
Il avait donc vécu vingt ans seul, privé, pratiquement, de tous rapports avec les autres détenus ; sur ordre du directeur qui craignait qu’il ne s’évade ou fasse un mauvais coup avec d’autres cinglés comme lui. Il n’avait le droit d’adresser la parole qu’aux gardiens et à quelques civils employés dans la maison, comme le médecin, le bibliothécaire et deux ou trois enseignants de travaux manuels, et encore il fallait que ce soit dans le cadre strict du travail ou en application du règlement. Le reste du temps il était seul, partout, dans la salle de gymnastique, dans la bibliothèque ou pendant les repas.
Pas de radio, pas de télé, sauf la télé interne qui ne diffusait que des futilités sans intérêt. A sa grande surprise, il s’était rapidement fait à cette existence d’ermite. Parfois quelques visites venaient couper ses journées, son père et sa mère à qui il n’avait rien à dire et qu’il écoutait parler, son avocat qui faisait semblant de se démener, quelques journalistes menant une sempiternelle enquête sur les prisons. Il avait accepté de bon cœur de travailler. Il réparait les livres de la bibliothèque, bouclé dans un petit réduit ensoleillé. Par la fenêtre il voyait le verger du pénitencier et pouvait lire sur les arbres le passage des saisons.
Il ne manquait pas de travail. La bibliothèque regorgeait de bouquins et le bibliothécaire n’était pas un mauvais cheval. C’était un civil taciturne avec une tête tonsurée et grise de vieux bénédictin qui l’observait à la dérobée, craignant sans doute le pire d’un individu réputé dangereux, mais qui l’orientait gentiment dans le choix de ses lectures. Comme ça, à bouquiner, à faire de la gymnastique et à travailler, le temps était passé plutôt rapidement. Cependant, il n’avait jamais cessé, un seul instant, de penser à sa vengeance. C’était cette pensée qui maintenait, avec une opiniâtreté sans faille, un lien fort avec l’extérieur. Sans elle, il aurait basculé depuis longtemps dans une apathie narcissique, n’ayant d’autre désir qu’une choppe de bière fraîche à la fin de la journée.
La première voix courtoise et un tant soit peu chaleureuse qu’il entendit, après avoir signé son bulletin de levée d’écrou, fut celle du chauffeur de l’autobus qui attendait à quelques pas de la prison, sur la place, devant ce qui devait être les logements des gardiens et de leurs familles. La voix seulement, car il n’avait pas vu l’homme abrité dans une cabine blindée. Lorsqu’il avait gagné son siège, les quelques voyageurs déjà assis n’avaient même pas levé la tête.
Il s’était installé près d’une fenêtre, histoire de se familiariser avec le paysage. Le bus était d’un modèle qu’il ne connaissait pas, un engin puissant avec une carrosserie anguleuse en acier épais d’un doigt, certainement très récent. Pour ce qu’il en avait à faire, il aurait pu dater de Mathusalem et bâti en carton bouilli. Il était heureux de quitter la prison. Cependant il se sentait dans la peau de quelqu’un qui se rend à un rendez-vous important et risqué. Il s’appuya au dossier et ferma les yeux.
« Avec l’accélération exponentielle du progrès tout changeait si vite qu’on en avait le tournis ». C’était une phrase prononcée par le héros d’un bouquin qu’il avait lu la veille, le dernier qu’il ait emprunté à la bibliothèque. La phrase lui revenait en mémoire sans crier gare. Un dessin montrait ce qu’était une exponentielle, elle tendait rapidement vers l’infini sans jamais l’atteindre, expliquait-on dessous. Un progrès infini, se surprit-il à penser pendant que le bus démarrait, à quoi cela peut-il bien ressembler ? Cela n’a aucun sens.
Le bus s’engagea d’abord sur une route rectiligne entre des haies de hauts pins puis il enjamba, par un pont de métal qui vibrait, une vallée de rochers gris où coulait un étroit torrent. De temps en temps, il croisait d’autres véhicules, des autos qu’on avait à peine le temps d’apercevoir. Au bout d’une bonne heure passée à traverser des forêts et d’immenses étendues de landes, il pénétra dans une ville lumineuse, toute blanche et rose. Les habitants, tous beaux, souriants et bien habillés, les saluaient d’un petit geste du bras. N. leur rendit leur salut et quelques passagers haussèrent les épaules en riant sous cape. Il ne s’en aperçut pas et continua, imperturbable, de remercier d’un hochement de tête ou d’un petit mouvement de la main ces sympathiques citadins.
Des pavillons confortables et fraîchement peints, des piscines à demi masquées par des haies d’hortensias, des potagers défilaient maintenant sous ses yeux. Un parcours de golf, avec quelques joueurs sur le fairway, suivit le bord de la route pendant quelques minutes. Un marché de fleurs en plein air obligea l’autobus à ralentir.
Finalement, se dit N., le fameux progrès, exponentiel ou pas, était plutôt plaisant et rassurant. Un homme, maigre et le visage déformé par des tics, vint s’asseoir à côté de lui et en quelques mots, avec un petit rire désabusé et triste, lui expliqua que ce qu’il voyait n’était qu’un paysage fictif destiné à tranquilliser les voyageurs. Un écran de télévision alimenté par une bande vidéo en continu. On avait installé cette saleté sur les bus depuis dix ans au moins.
- Dehors, c’est hideux. Et ça devient un peu plus repoussant chaque jour. Il faudrait en mettre un sacré coup tous ensemble pour en faire quelque chose qui ressemble à ça... Mais qui le veut vraiment, et qui sait même aujourd’hui ce que beau veut dire ? avait-il soupiré avant de se lever pour descendre à l’arrêt suivant.
N. en était resté comme deux ronds de flan, puis le bus était entré dans la gare. Une vraie cette fois, annoncée par la voix tranquille du conducteur. N. était descendu. Il avait arpenté une succession de quais déserts défoncés d’ornières profondes, couverts de détritus et de débris de verre tombés des verrières qui ne tenaient plus en l’air que par deux ou trois consoles tordues et rouillées, pour trouver le train à très grande vitesse qui devait le mener jusqu’à « la » ville. Lequel, selon un employé perché sur une échelle qui semblait vouloir démonter une grosse horloge, avait plus d’une heure de retard aujourd’hui.
Une fois dans le train N. avait constaté que les hublots étaient identiques à ceux du bus. Dès qu’il s’ébranla, ils affichèrent simultanément le même paysage idyllique. N. regarda donc, comme s’il s’agissait d’un documentaire destiné aux attardés de son espèce, les jolies maisonnettes, les prairies herbeuses, les haies sauvages et fleuries qui défilaient. Il vit aussi des troupeaux de vaches et de moutons, et, sur l’horizon, d’archaïques clochers pointus, dentelés comme des râpes à fromage qui crevaient le ciel limpide. Un ciel comme on en trouvait en avril au-dessus du verger ou de la cour de la prison.
Ces panoramas lui rappelaient de lointaines vacances. Il avait à cette époque une douzaine d’années, guère plus. Il avait campé avec des copains près d’un antique bourg dont il ne restait que l’arche d’un pont de pierre, une rivière envahie d’herbes, un clocher en grande partie effondré et quelques pans de murs encombrés d’arbustes sauvages et de ronces. Ils y faisaient des fouilles, des fouilles légales et bien payées, pour le compte d’un brocanteur.
Car l'ancienne civilisation agricole avait été engloutie, telle une Atlantide, dans un océan de maquis et de broussailles après être tombée en désuétude. On produisait différemment et il ne restait de cette époque qu’un tas de vieilleries rouillées dans les vitrines des musées. Les citadins dans leurs théâtres, N. se souvenait d’y être allé très souvent au temps de sa jeunesse, applaudissaient aux mises en scènes de ce passé au travers de pièces dont le mérite résidait surtout dans l’extrême simplicité des dialogues et l’absence d’action... On faisait aussi du théâtre à partir de crimes, d’accidents reconstitués ou de procès intéressants. Il se demanda soudain si on avait fait une pièce avec le sien.
2
Le juge hors catégorie T., après avoir pris sa retraite voici quelques mois, s’était définitivement retiré dans la résidence de l’Ouest. Il y avait acheté une maison, très grande et très confortable, plusieurs années auparavant. Lorsque la situation en ville l’avait exigé.
La résidence de l’Ouest présentait, selon lui et de l’avis général d’ailleurs, les meilleures garanties de sécurité. Pour l’atteindre, il fallait d’abord quitter la ville et franchir le fleuve par des ponts qui étaient tous contrôlés et surveillés par la police. Ensuite prendre une autoroute, en parfait état et munie d’un réseau de télésurveillance, pour traverser une demi-douzaine de collines pelées au bulldozer et survolées jour et nuit par des hélicoptères. La résidence elle-même, qui ressemblait à toutes les autres sur le fond, était gardée par une compagnie de vigiles dans la force de l’âge, tous bien armés. Elle était dotée, en matière de matériel de surveillance, et ceci n’était pas négligeable, de ce qui se faisait de mieux au monde.
Aucune chance pour que les sauvages qui occupent la ville viennent nous emmerder, en avait-il conclu lors de sa première visite. La résidence était, effectivement, avec ses moyens de défense sophistiqués, une véritable forteresse implantée dans un no man’s land de plusieurs milliers d’hectares décapé jusqu’au rocher de son humus et par conséquent totalement dépourvu de végétation. Elle lui faisait songer à ces forts dressés aux frontières d’un empire dont la mission principale était, par leur seule présence dissuasive, de maintenir les envahisseurs potentiels chez eux. Quelque chose comme la grande muraille de Chine ou fort Sagane.
Il utilisait fréquemment cette comparaison, purement idéologique car rien ni personne ne menaçait les frontières d’un empire depuis longtemps disparu, lors de ses conférences sur la sécurité ou à l’occasion de ses causeries à la télévision. En se demandant d’ailleurs, à chaque fois, pourquoi les fichues citadelles qu’il prenait en exemple se trouvaient toujours au bord du désert ; on devait bien en trouver quelques-unes unes au bord de la mer ! Les résidences, comme celle de l’Ouest, qui s’étaient multipliées dans le pays depuis une dizaine d’années, faisaient plutôt penser à des châteaux forts où les clôtures électrifiées auraient remplacé les murailles. Il y vivait une classe dominante, paisible et fortunée, qui maintenait éloignée la multitude des barbares, indigents, va-nu-pieds, miséreux et voleurs qui peuplaient le reste du pays.
- Ce n’est pas qu’ils soient réellement dangereux à vrai dire, ces gens, mais leurs coutumes, leurs modes de vie font qu’on ne se sent plus entre nous, avait-il confié un jour à des journalistes venus lui rendre visite.
Il affirmait aussi ne plus reconnaître la ville. Les rues ne lui étaient plus familières, la société y devenait chaque jour plus différente de l’image qu’il souhaitait en conserver. Qu’importe, pensait-il, que ce monde-là soit fait de conteurs, de danseurs et de chanteurs si lui n’entendait rien à leurs histoires, à leurs danses et à leurs chants.
Il avait donc abandonné son ancien quartier sans regret, débordé, chassé par un chamboulement qui s’était imposé en quelques années. Ce qu’il attribuait à l’arrivée massive d’individus venant de tous les continents attirés par le luxe et la richesse apparente de la ville. Toute cette pauvreté s’était infiltrée partout, dans les maisons, les hôtels, proliférant comme des rats, chassant la plupart du temps les locataires vers d’autres lieux. En quelques années l’état de la ville était devenu déplorable.
Il était persuadé que désormais elle allait disparaître petit à petit, aspirée par le sol ou dévorée par la végétation comme des milliers d’autres avant elle, que l’avenir était aux résidences protégées qui finiraient pour quelques-unes unes par se rejoindre et former de nouvelles agglomérations sur les décombres des anciennes. Ainsi en était-il des Jéricho, des Alexandrie, de ces civilisations qui s’entredévorent, se superposent sans jamais mourir tout à fait.
Il sortit sur le pas de sa porte et ronronna de plaisir. Autour de lui ce n’était que gazon vigoureux et tondu ras, petits chemins gravillonnés ratissés comme des jardins zens, touffes d’arbustes élégamment taillés et massifs de fleurs vivement colorés. Les automobiles des résidants étaient parquées dans un garage en sous-sol, près de l’entrée, et ne gênaient la vue ou n’offensaient le bon goût de personne. Aucune n’avait l’autorisation de troubler la beauté sereine du paysage, seules les camionnettes des vigiles, camouflées par un bariolage brun-jaunâtre d’une rare laideur, avaient le droit de circuler. Quelques grands arbres se dressaient ça et là, disposés cependant de telle sorte qu’aucune parcelle de terrain ne soit masquée aux détecteurs cachés un peu partout.
La surveillance était discrète cependant, les appareils modernes étaient si petits qu’on ne les voyait pratiquement pas et les vigiles, mon Dieu, relativement invisibles, reconnut le juge T. en jetant un regard circulaire par-delà les pelouses.
Afin d’informer le poste de garde qu’il s’absentait de chez lui, le juge voulut glisser son badge dans la fente d’une urne en bronze imitée de l’antiquité, en réalité un lecteur de carte magnétique. Il poussa un soupir de contrariété, ce n’était pas que ce geste fut contraignant mais il oubliait toujours son badge sur son bureau ou dans les poches d’un autre de ses costumes.
- C’est tout de même une mesure superflue, ce badge, marmonna-t-il... C’est de la faute aux habitants de cette résidence qui ne sont jamais satisfaits des mesures de sécurité. Ils les trouvent toujours trop faibles. Bientôt on ne pourra plus sortir du tout de chez soi.
Il était le président-délégué à la sécurité pour la résidence et il savait de quoi il parlait. Dans quelques jours justement, il devait présider une réunion sur la question. Il y avait quelques bougons par exemple, qui trouvaient que les patrouilles avec les chiens n’étaient pas assez nombreuses. Il avait beau expliquer qu’un chien coûtait cher et que dans le meilleur des cas, il ne pouvait guère veiller, et être vigilant, plus de trois heures d’affilées, il se trouvait toujours quelqu’un pour le contredire et citer son propre Pit-bull ou son Bouvier des Flandres. Dans la résidence du Sud, de l’autre côté de la ville, chacun était tenu de surveiller, en complément des vigiles, une zone déterminée autour de chez lui... Une autre philosophie.
Il se dirigea à petits pas vers le temple consacré aux Saints Martyrs du huitième jour, la religion dans laquelle il avait été initié et élevé. Il y en avait tant de ces religions, que l’on pouvait soit en pratiquer une nouvelle chaque jour, soit avoir chacun la sienne. Mais toujours au sommet de la pyramide, si l’on peut dire, il y avait Dieu, unique et omniprésent, seuls les agents intermédiaires et leurs stratégies changeaient.
Le Juge avait, depuis toujours, la réputation d’un homme croyant et pieux. Dans les débuts cela servait à sa carrière ; la foi, et le respect de la religion, représentaient une garantie de sérieux et de respectabilité pour ses patrons. Alors que, pensait-il avec un brin de dédain aujourd’hui, cela aurait dû être tout le contraire. Quelle confiance accorder à quelqu’un qui croit, au point de se faire couper en morceaux parfois, en l’existence d’une entité vague dont personne ne peut prouver l’existence ?
L’âge aidant, c’était maintenant une conviction reposante. D’aller au temple lui servait de promenade quotidienne. Son dos et ses jambes, comme toujours, lui faisaient un mal de chien. Trop longtemps il avait été obèse, gigantesque même dans son obésité, et son propre poids avait contribué à lui démolir la colonne vertébrale, les genoux et les chevilles. Maintenant, en se surveillant un peu, il n’était plus que volumineux, copieusement enveloppé. Encore beaucoup trop, assurait sa femme, dans les rares moments où elle lui adressait la parole.
Il aurait pu se faire greffer une autre colonne vertébrale, d’autres genoux, des chevilles en bon état, mais à quoi bon dépenser son argent, les greffes n’auraient pas tenu plus d’un an. Ou alors il fallait qu’il maigrisse encore beaucoup.
Il eut un petit rire sec. Il n’allait pas se priver de ce qui avait toujours été la lumière de ses jours : la gourmandise. La passion de la bonne chère, la volonté avouée, qui tournait parfois à l’obsession, d’avoir constamment sur sa table les mets les plus fins et les plus rares, avait été la grande entreprise de sa vie. Même son métier, pourtant excessivement prenant, n’avait pas autant occupé son esprit. Dans l’église des Saints Martyrs du huitième jour, la gourmandise n’était pas un péché, au contraire. Comment la considérer ainsi, disait leur évangile quand tant de prospérité et de richesse en découlent, et la sainte cène n’était-elle pas aussi un repas ? Pour le dogme, il n’était qu’un gourmet.
Un gourmet excessif, disaient ses amis. Il était capable de faire deux cents kilomètres pour aller déguster cinquante grammes de gelée d’écrevisse flambée dont on lui avait dit du bien. En voiture blindée et accompagné d’une escorte armée, par nécessité.
L’intérieur du temple le détendit. Le demi-jour et l’odeur d’encens le poussaient bien un peu à la somnolence, mais bah ! Il priait à sa manière. Le pasteur, un nouveau, un jeune qui avait remplacé depuis peu l’ancien mort à son poste, le réveillait quand il ronflait un peu trop fort. S’il en avait le temps, il s’asseyait près de lui pour bavarder. Ils s’échangeaient des recettes de cuisine, parfois le juge égrenait ses souvenirs.
Il disait volontiers, par exemple, qu’en matière de justice ce qui importait c’était d’avoir un coupable. La sanction qu’il prononçait contre lui n’était pas destinée à le punir de son crime, le mal était fait, elle était destinée à prévenir et à effrayer. C’est pourquoi les condamnations qu’il prononçait étaient terribles et sans ambiguïtés. Et quand il n’avait pas de coupable, quand les preuves manquaient, quand personne ne voulait reconnaître les faits ou les délits, et bien il le tirait au sort parmi les suspects.
- Un tirage au sort ? avait bondi le jeune pasteur, la première fois. Mais c’est ignoble !
Le juge avait serré les poings et s’était redressé, autant que son dos et ses jambes le lui avaient permis.
- La justice maintient la civilisation en l’état, avait-il grondé. Elle ne se substitue ni à la conscience des hommes, ni à l’esprit de vengeance qui anime les proches de la victime. Elle prévient les atteintes contre la civilisation dans laquelle elle s’insère comme une brique dans un mur... Avec le tirage au sort je m’en remettais à Dieu pour désigner le coupable. Car il fallait un coupable. Absolument. Sinon, c’était un déni de justice. Puis, après un silence il avait murmuré d’un ton convaincu : seul Dieu est à même de sonder les consciences et de désigner les fautifs.
- Tout de même, avait renâclé le pasteur.
- Si vous ne croyez pas en Dieu, lui avait rétorqué le juge sarcastique... Mes assesseurs étaient d’accord avec moi, ce n’était nullement des innocents que nous condamnions puisqu’ils étaient déjà suspects. La formule n’est pas nouvelle, le jugement de Dieu a été employé en d’autres temps et dans d’autres cultures, peut-être plus souvent qu’en référence à la loi.
- Comment au sort ?
- Les dés, tout bonnement, dans plus de neuf cas sur dix. Parfois, tout de même, nous innovions.
Le pasteur, horrifié, se demanda comment il était possible d’innover en matière de tirage au sort dans un tribunal.
- Un jour nous avons utilisé le crâne de la victime. Je tirais sur un cheveu du mort en prononçant le nom d’un des suspects. Lorsque le cheveu s’est détaché, il, le mort, nous avait désigné son assassin... Et puis qu’est-ce que vous croyez, j’avais reçu des ordres d’en haut. Nous étions plusieurs juges à agir de la sorte.
Malgré cela, le pasteur, qui ne se sentait pas l’âme d’un redresseur de torts, et lui, étaient devenus presque des amis. Presque, car la rigidité de caractère et de pensée du juge empêchait toute vraie intimité et freinait cette liberté de ton de l’un envers l’autre qui est l’indice de l’amitié. Le pasteur trouvait le juge captivant et le juge de son côté avait rencontré quelqu’un de désintéressé et de curieux qui l’écoutait et parfois même partageait ses points de vue.
Le juge, s’il appréciait le nouvel ecclésiastique méprisait par contre l’ancien, un poivrot superstitieux et sot. Un oiseau se posait-il sur le bord de sa fenêtre qu’il y voyait aussitôt un funeste présage, une âme errante qui venait l’avertir d’un malheur proche. Un chardon venait-il à fleurir près du temple, le lait tournait-il dans sa casserole, trouvait-il un cafard dans son lit qu’aussitôt il sortait l’eau bénite et récitait les litanies propres à chasser le diable.
Il se trouvait pourtant nombre de paroissiens de la résidence encore plus stupides que lui pour venir trembler à ses prêches délirants farcis de démons féroces et lardés d’images apocalyptiques. Allez donc comprendre les gens, même des gens intelligents comme ceux de la résidence, s’étonnait le juge.
Le jeune pasteur était sobre, posé, logique et rationnel. Il croyait en un avenir peut-être pas radieux, mais tout du moins aussi acceptable que le présent. Le juge devinait bien, au cours de leurs conversations, qu’il le soupçonnait, lui et ses collègues, d’avoir, sans même s’en être rendu compte peut-être, favorisé et aidé la mise en place d’un nombre considérable d’interdits. Cette surenchère de tabous et d’actes illicites avait transformé une population jadis insouciante, courageuse et libertaire en moutons larmoyants et craintifs.
- En avez-vous conscience ?
- Bien entendu, lui avait répondu le juge. Sa voix était calme et son ton sincère. Il le fallait pour avoir la paix sociale. Emboîtant le pas aux jugements que nous prononcions, les législateurs ont pondu un nombre incalculable de lois et décrets. Ils ont d’abord supprimé les jurys populaires à la demande des juges eux-mêmes. Ensuite, ils ont interdit les grèves après une action dans la rue du club des Consommateurs Lésés. Ils ont interdit les rassemblements publics de plus de cinq individus pour éviter toute publicité de bouche à oreille sous la pression d’une association de publicitaires, la pornographie en général y compris dans l’art et la littérature pour satisfaire les associations bien-pensantes, les blasphèmes contre tous les dieux, même les anciens, on ne sait jamais, à la demande du Vatican, l’humour et l’ironie dès qu’ils sont tournés vers une personne, ça, ce sont nos députés qui l’ont exigé si ma mémoire est bonne, la consommation de la viande cinq jours sur sept à la demande des végétaliens purs et durs, la violence au cinéma et à la télé pour tenir compte des avis d’une association de parents d’élèves, d’appeler un chat un chat pour ne pas froisser les amis des animaux, de fumer après l’amour, réclamé par une ligue contre le tabagisme, de boire de l’alcool l’après-midi du vendredi pour satisfaire les barmans alcooliques repentis, de sauter plus de neuf mètres en longueur pour éviter que les athlètes se blessent et à la requête du comité anti-olympique, de coudre des ourlets le lundi, je ne sais plus qui en a fait la démarche, aux hommes de porter des chaussures marron le jour du sabbat car d’après un rabbin en vue, le messie devait apparaître un samedi avec des chaussures de cette couleur etc. Interdit est devenu le mot le plus employé de notre langue.
Mais nous n’avons fait que suivre un chemin que les religions avaient tracé depuis des millénaires. On peut même dire que nous les avons battues sur leur propre terrain. Nous ne nous sommes pas contentés d’interdits alimentaires, vestimentaires ou sexuels, nous avons tiré sur tout ce qui bouge... Si nous avions pu, nous aurions aussi interdit de penser.
Notre démocratie n’est pas de celles dont rêvaient les théoriciens des Lumières, j’en conviens. Elle en est même loin. Puis au bout d’un instant de réflexion le juge avait ajouté, nous avons aussi interdit les poètes à la demande cette fois, si ma mémoire est bonne, des adorateurs de Rimbaud et de je ne sais plus qui pour qui la poésie hors de ces deux-là n’avait plus de sens. Le juge avait éclaté de rire. La justice a de l’humour figurez-vous, on ne s’en rend pas compte mais avec un peu de recul...
- De toute façon, vous vous trompez en accusant les juges, avait-il dit une autre fois. La population avait beaucoup vieilli et les vieillards sont plus frileux et inquiets que la jeunesse. Nous n’avons fait que suivre leurs désirs. Certains avancent également que les ondes radio et radar dans lesquelles nous baignons nous ont dérangé progressivement la cervelle...
C’était au pouvoir politique de décider du sens à donner aux lois mais, par manque de courage, nos gouvernants ont laissé ce soin aux juges qui se sont progressivement investis dans la censure des mœurs. Tout cela a miné le bel édifice de notre société qui a fini par s’effondrer complètement. Là-dessus sont arrivés ceux-là, le juge avait fait un geste en direction de la ville, qui se sont installés comme chez eux avec leurs propres règles de vie. Nous aurions dû être encore plus sévères, peut-être... Nous aurions dû juger les parlementaires avec leur obsession des compromis et du coup par coup.
3
Une fois débarqué du train, N. délaissa les autobus ou les taxis qui se pressaient près des quais et choisit de marcher. Il aurait aimé prononcer une phrase étudiée, genre « A nous deux maintenant ! ». Une phrase qui marquerait ses retrouvailles avec la ville et ses ennemis, mais dire ça sur des quais branlants envahis d’ordures et d’herbes folles ne lui parut pas convaincant. Muni de son léger sac de toile qui contenait quelques objets de toilette, il franchit un passage au-dessus duquel il lut le mot « Sortie » bien que les lettres fussent à demi effacées et que le r soit absent. Il voulait gagner ce qui, dans le temps, était une esplanade d’où partaient les trois plus riches avenues de la ville ainsi qu’une bonne demi-douzaine de petites rues commerçantes et animées.
Consterné, il mit un certain temps à comprendre qu’il posait les pieds non dans un décor de film minable, mais dans une métropole nouvelle que personne, dans la prison, n’avait cru bon de lui décrire avant son départ. Il s’arrêta, posa son sac à ses pieds, et les mains aux hanches contempla le paysage sans trop y croire.
Tout autour de lui et aussi loin qu’il pouvait voir, les artères bruyantes encombrées de promeneurs et d’autos, l’esplanade avec ses arbres, étaient devenues des friches parcourues par quelques piétons qui erraient sans but apparent. Des chiens se prélassaient au soleil et des corbeaux s’abattaient tous ensemble en faisant un boucan du diable pour décoller presque aussitôt. Des superbes avenues et des rues voisines, il ne subsistait que les immeubles bancals et, ça et là, quelques plaques de bitume environnées de gravats. Une ligne de trois ou quatre arbres vigoureux et les dalles de béton d’un parking troué de souches où rouillaient des carcasses d’autos enveloppées de ronces et d’orties, représentaient tout ce qui restait d’un jardin public où l’on venait se délasser jadis entre deux trains.
Les façades des immeubles, lézardées pour la presque totalité, étaient soutenues par des contreforts de bois grossier qui empiétaient largement sur ce qui restait de la chaussée. Cet enchevêtrement donnait au quartier l’allure d’un gigantesque et fragile chantier qui n’attendait qu’une tempête un peu violente pour s’effondrer. Le quartier tout entier est en rénovation, se dit-il pour se rassurer.
Les fenêtres, malgré tout, étaient encombrées de linge mis à sécher car il faisait soleil et la température était douce. Parfois une musique ou des cris, et même des chants s’en échappaient, preuve qu’il y avait encore une vie intense et joyeuse dans ces taudis. Mais personne ne cherchait à empêcher le lierre et la vigne vierge de grimper partout sur les façades ou sur les toits. C’est bizarre ce délabrement en si peu de temps, réfléchit N., c’est même inimaginable.
Il y avait eu une guerre dont il n’avait rien su, c’était la seule explication. En prison il avait lu des tonnes de livres et son savoir aujourd’hui était grand, mais à tout prendre, il ignorait l’essentiel. Que s’était-il passé durant le temps où il avait été enfermé et contre qui cette guerre ? A supposer qu’il y ait eu une guerre. Il se ressaisit et repris sa marche. De toute façon, et pour ce qu’il en avait à faire, il se fichait éperdument de l’état de la ville. Les habitants pouvaient s’y sentir à leur aise ou y devenir cinglés, ce n’était pas son affaire et l’urbanisme aujourd’hui était le cadet de ses soucis. Il avait une tâche à accomplir et le reste était sans importance. Il entendit brusquement rugir une moto quelque part derrière un immeuble, puis le bruit décrut rapidement. La vie continue, se dit-il dans un sourire, comme avant.
Un peu plus loin, il buta contre un grillage d’acier, aussi haut et indestructible que l’était celui qui entourait la prison. Il isolait une autoroute, bien entretenue et correctement asphaltée, surchargée d’autos rapides et d’autobus. Elle suivait un axe nord-sud sans dévier d’un demi-mètre. Une ligne droite parfaite, sans même un dos-d’âne. Il constata que, à quatre heures de l’après-midi, les lampadaires qui la bordaient étaient encore allumés.
Il grimpa rapidement les marches d’un étroit escalier qui menait au sommet d’une butte pelée. Au milieu de l’herbe roussie, un belvédère encore debout exhibait une carte de la ville, au temps de sa splendeur, incrustée dans un béton passablement fissuré. Il chercha vers le sud le quartier où il était né. Il le reconnut, sur l’horizon, grâce au moignon déchiqueté de la haute tour de verre qui l’avait rendu célèbre jadis. Ses yeux cherchèrent le fleuve dont une partie serpentait au loin, entre des blocs d’habitations, puis ils se posèrent de nouveau sur l’étrange autoroute.
Elle cisaillait l’ancien parc des Facultés d’un trait net et précis ; il se souvint qu’à cet endroit il y avait des étangs et que l’on pouvait s’y promener en barque. A l’évidence les étangs avaient disparu. Puis, toujours tirée au cordeau, elle tranchait des milliers de maisons, des milliers de jardins, des centaines de rues, laissant sur place des pans de murs isolés qui, dans la roideur de leurs chairs à vif, se dressaient encore comme les témoins hébétés d’un massacre.
Elle traversait aussi des collines, avec l’aisance froide d’un obus perforant, couvertes jadis de jardins et de sentiers pour promeneurs, aujourd’hui pelées et décapitées. Elle disparaissait ensuite vers le nord, dans la brume bleuâtre qui bouchait l’horizon. N., tout en s’interrogeant sur la destination de cette autoroute, trouva que le paysage ainsi transformé ne manquait pas d’un certain humour tragique. Il correspondait bien à la forme de blessure qu’il aurait infligé à cette ville maudite, il y a vingt ans, s’il en avait eu la possibilité. Un grand coup de hache... En tout cas à part une certaine décrépitude, il ne remarquait aucune des cicatrices noires et violentes qui témoignent des ravages d’une guerre.
Puisque personne, nulle part, ne l’attendait, il décida de marcher au hasard, jusqu’à ce qu’il trouve un gîte. Il reprit son chemin en se faufilant dans le labyrinthe des bicoques. Les hommes et les femmes qu’il croisait, enveloppés pour la plupart de tissus usés, amples et bariolés, rasaient les murs et filaient sans s’attarder, comme s’ils craignaient d’être ensevelis à l’improviste sous une avalanche de gravats. Ils surgissaient sous son nez, brusquement, d’un porche chancelant, le saluaient d’un bref mouvement de tête, paraissaient vouloir s’excuser en quelques mots bredouillés, et incompréhensibles, avant de s’engouffrer dans une maison ou disparaître par une brèche dans un mur.
Il se souvint qu’il y avait un musée dans le coin, et une station de métro à deux pas. Il chassa d’un geste l’envie saugrenue d’une visite au musée. Pourtant c’était peut-être la meilleure façon d’apprendre ce qui s’était passé. Mais il n’avait pas le temps de faire du tourisme ; le métro, par contre pouvait le pousser un peu plus loin, dans n’importe quelle direction. La station était fermée, murée de parpaings grossiers eux-mêmes couverts d’affiches déchirées. Au moment où il s’en approchait, il fut bousculé par un homme d’une quarantaine d’années qui le regarda d’un oeil affolé puis qui détala, droit devant lui. Interloqué, N. avait eu le temps d’apercevoir dans un panier deux ou trois poireaux et un mince bouquet de trois brins de muguet.
Il pensa à un voleur. Un voleur de poireaux ou de muguet ? C’est idiot ! Il se mit à rire. Il eut la tentation de lui courir après, au moins pour l’interroger et comprendre à quoi tout cela rimait, cette autoroute droite comme un I, ces bâtiments pourris et ces gens affolés. Il s’élança derrière lui. Bah ! A quoi bon, se dit-il après quelques foulées rapides, j’apprendrai bien le fin mot de l’histoire à un moment ou à un autre. Il tourna le dos au métro inutilisable et aux affiches, de toute manière écrites dans un charabia où il reconnaissait cependant de l’arabe, rédigé en lettres latines, et de l’anglais.
Il croisa un peu plus tard, à un carrefour, une bande de filles et de garçons qui menaient un tapage de clochettes et de gongs tout en brandissant des banderoles couvertes de signes semblables aux idéogrammes japonais. Beaucoup étaient à pied, certains étaient grimpés sur de gros et larges percherons et portaient des sortes d’armures de fer hérissées de pointes et décorées de rubans multicolores. D’autres s’entassaient sur des camionnettes couvertes de graffitis ou dans des carcasses d’autos dont les moteurs ronflaient et pétaradaient librement.
C’est peut-être ces gens-là que mon voleur de poireaux fuyait, pensa-t-il. Des Gardes Rouges ? Mais non, les Gardes Rouges c’était du passé et c’était en Chine. « Les jeunes doivent être en révolte permanente. On a raison de se révolter », écrivait alors leur gourou. N. ne se souvenait plus s’il précisait ensuite, dans son pamphlet, contre qui ou contre quoi ils devaient se révolter. C’était aussi supposer à priori que ces galopins étaient spécialement vertueux, au-dessus de tout soupçon, purs comme des archanges dans la main de Dieu. Mais pourquoi auraient-ils été plus vertueux et purs que d’autres, que ceux qu’ils étaient chargés de corriger par exemple ? Dans le livre du gourou ce n’était pas précisé.
Elle était bien loin cette époque qui croyait que l’on pouvait transformer l’homme en le tordant dans tous les sens. Même le meilleur fer se rompt à ce régime. C’est le contenu du temps présent qu’il faut changer et non l’homme qui l’habite. N. s’étonna de spéculer sur un sujet qui habituellement ne le préoccupait guère. Il en resta planté au milieu de la rue, tant et si bien qu’il s’écarta du cortège de justesse. Les processionnaires passèrent près de lui sans même lui jeter un coup d’œil.
Un peu plus loin, il enjamba le squelette rouillé d’une énorme moto qui barrait une rue étroite. Rue De-l’Amour, lut-il sur une plaque encore fixée sur une façade. L’amour et son corollaire, la charité, on ne connaissait que ça quand il était jeune. C’était alors l’idéologie dominante, il fallait aimer son prochain jusqu’à l’idolâtrie. Les discours politiques, s’ils ne comportaient pas au moins dix fois les mots amour et fraternité étaient considérés comme des discours malveillants et sans intérêt.
On organisait des concours de dons à autrui, en nature ou en espèces et ceux qui surpassaient tout le monde faisaient figure de héros que l’on célébrait pendant quelque temps. Le temps de trouver un nouveau héros. Il avait donné, comme ça une forte somme à un asile de vieillard, à l’occasion d’une fête de quartier et pendant une semaine les journaux et la télévision locale n’avaient parlé que de lui. A la télé on racontait combien on aimait son conjoint, ses proches, ses voisins, les habitants de la ville... Tout était amour, même le fromage et la moquette. Il ne serait venu à l’idée de personne de détester quelqu’un, seuls quelques originaux, des artistes, se permettaient cette fantaisie en public. Hélas ! cet amour exubérant ne rendait pas les malheureux plus heureux et, assez curieusement, cela n’empêchait pas non plus les crimes de sang.
Des Asiatiques aux visages fermés et brutaux, enlaidis par des tatouages et des peintures agressives et obscènes qui leur couvraient le crâne, rasé, et les épaules, occupaient la terrasse d’un café. Ils s’interrompirent de jacasser pour le regarder passer. Il y eut quelques quolibets moqueurs dont il ne saisit pas le sens. On lui jeta des phrases insultantes dans un anglais guttural pour le prier de se soumettre, de son plein gré, à des actes homosexuels.
Il se félicita d’avoir passé ses vingt ans de taule à lire certes, mais aussi à faire de la musculation. Il s’arrêta et pivota sur ses talons.
« Alors les barbares, Goths, Wisigoths et Vandales entrèrent dans Rome et ce fut le début du déclin. La ville qui comptait un million d’habitants sous Hadrien n’en compta plus que trente mille un siècle plus tard... » (1) Et encore : « Alaric, le chef Goth et chrétien, à la tête de ses troupes entra dans Rome. Il ne la pilla pas, ne la brûla pas mais éteignit le feu des Vestales qui brûlait depuis mille ans. Puis il quitta la ville pour conquérir la Sicile... » (1)
Il avait été subjugué par ces phrases simples et lapidaires. Cruelles à l’extrême. Bien que pas tout à fait exactes car il y avait bien eu pillages et viols par les troupes d’Alaric, mais peu en regard des habitudes de l’époque. Ce qui l’avait frappé, bien que ce fut de l’histoire ancienne, c’est que Rome, la Ville éternelle, était tombée parce qu’usée, pourrie et rouillée de l’intérieur. Il était impossible, avait-il pensé alors de démolir de cette manière une civilisation moderne, bien armée de la vigueur et de l’énergie de ses citoyens et bien protégée par le bouclier de sa démocratie... Aujourd’hui, avec ce qu’il découvrait autour de lui, il n’en était plus aussi certain.
Le silence se fit chez les Asiatiques. N. n’avait en vérité aucune envie de se battre. Une rixe qui tournait mal, du sang versé, et c’était illico le retour en cabane. Il n’en voulait à aucun prix. Pas maintenant. Il ne voulait renoncer à sa vengeance pour rien au monde. Pourtant, il ne pouvait pas fuir non plus car il savait que, dans ce cas, si les voyous le rattrapaient, et ils le rattraperaient car il ne connaissait pas le quartier, il le payerait cher.
Il jeta un coup d’œil au système de surveillance installé sur une façade voisine. La caméra était orientée vers le ciel et ne paraissait pas capable de bouger d’un millimètre. Comme partout ailleurs, le dispositif était en panne ou détruit. Il devait attaquer le premier, et d’une manière décisive, pour avoir une chance de s’en tirer. Il posa son sac, rassembla ses forces et se concentra. D’un bond il fut sur le plus proche, un garçon d’une vingtaine d’années, mince et musclé. Il l’arracha de sa chaise et lui mit un coup de boule juste au-dessus du nez et dans le mouvement, il le balança sur son épaule. L’action avait été si rapide qu’aucun des Asiatiques n’avait eu le réflexe de s’interposer. Il leur fit signe de rester assis.
Chargé du garçon inanimé, il leur tourna le dos et repartit sans se presser. Il pensait qu’avec cet otage il ne risquait plus grand chose. Il avait montré suffisamment de détermination pour qu’ils puissent craindre pour leur copain. Au bout de dix minutes de marche, il posa son fardeau à terre. Il l’appuya du dos contre un mur et l’aida à se réveiller par quelques claques. Autour d’eux, les gens allaient et venaient à pas rapides en détournant les yeux, sans paraître vouloir s’intéresser à ce qu’ils fabriquaient.
Au bout d’un moment, le jeune homme cligna des paupières et se prit la tête entre les mains. Puis il planta ses yeux dans ceux de N. qui ne cilla pas et qui même continua à l’examiner tranquillement et froidement. Le regard du garçon de farouche devint attentif puis vira à la gaieté. Il tendit sa main et proposa la paix. N. accepta et ils se serrèrent l’un contre l’autre comme de vieux copains. Ça au moins, ça n’avait pas changé, songea N.
- On m’appelle Duc, lui dit-il, c’est un surnom que j’aime bien et qui me rappelle un oiseau nocturne. Merci de ne m’avoir pas tabassé pendant que tu le pouvais. Si tu as besoin de moi, j’habite dans le quartier et je viens tous les jours au bar où tu m’as... vu. Tu peux y laisser un message. Maintenant, je dois te donner une rançon. N. refusa. C’est la loi ici, dit Duc et il tendit une liasse de billets, si c’était moi qui t’avais assommé, je t’aurais demandé plus encore.
N. empocha donc les billets et ils se quittèrent les meilleurs amis du monde.
N. qui avait repris sa marche, se demanda surpris si les écoles existaient toujours, enfin, le système scolaire tel qu’il l’avait connu. Il n’en avait vu aucune depuis qu’il avait quitté la gare et guère de boutiques non plus. Il entra dans un bar et au comptoir commanda une bière et un verre d’eau. Il trempa son mouchoir dans l’eau et le posa sur son front où apparaissait une ecchymose une bosse.
Le barman, un noir volumineux, dont la chemise beige clair était maculée par la sueur, posa devant lui trois bouteilles dont les formes suggéraient des fruits exotiques, ananas, banane, noix de coco.
Chacune des étiquettes représentait, à quelques détails près, le même paysage tropical sous le soleil.
- On ne sert plus que ça, dit-il d’une voix lasse.
Il nomma chaque boisson. Des noms, des onomatopées plutôt, qui ne disaient rien à N. Il y avait un liquide opaque jaune, un autre brun rougeâtre et le dernier vert mat. N. montra du doigt le produit brun.
En prison, il buvait de la bière quand il le voulait et sans soulever de problèmes. Devait-il en conclure qu’elle était brassée sur place ? Le liquide brun produisait un effet curieux sur son palais, chaque gorgée y éclatait comme un pétard en paquets d’étincelles. Un paysage montagneux, calme et serein remplacé par une nuit fraîche et étoilée surgirent dans sa tête. Des visions nettes et vivement colorées. Une drogue. Sa soif n’ayant pas pour autant disparue, il en fit le reproche au barman. Le regard du noir, sous ses épais sourcils, se fit amical et il haussa les épaules.
- Il faudrait changer tout ça, lui glissa-t-il à l’oreille et vite. Puis, voyant que N. ne bronchait pas, il se renfrogna et se mit à essuyer son comptoir avec un torchon de papier.
- Même des torchons en coton, on n’en trouve plus, marmonna-t-il, maussade. Tout est jetable, comme la merde humaine. Et encore je me demande si c’est pas avec qu’ils fabriquent cette bibine.
N. se rappela qu’en prison il avait entendu dire que certains détenus cultivaient du coton dans des champs alentour et que même on le tissait... Il cherchait une chambre pas chère et se renseigna auprès du gros barman.
(1) Histoire du Juif errant. Jean d’Ormesson. Gallimard.
4
La résidence de l’Ouest, comme on l’a vu, était entourée d’un réseau électrifié, d’un rempart de barbelés, d’une zone minée et au-delà, d’un vaste no man’s land guère plus habité que le désert de Gobi. On ne pouvait y pénétrer que par une entrée unique, située près d’un bâtiment de surveillance absolument blanc qui abritait, en temps ordinaire, la moitié d’une compagnie de vigiles, l’autre étant de repos, et après avoir été contrôlé de la tête aux pieds par tout un système compliqué de détecteurs. Elle était considérée par le gouvernement, pour son inviolabilité et pour le pacifisme de ses habitants, comme une résidence modèle.
Le chef de groupe J. était l’un des plus anciens vigiles de cette résidence et il espérait bien y terminer sa carrière. Le travail y était facile et se déroulait dans une ambiance vigoureuse et disciplinée, quasi-militaire, qui lui avait plu dès le premier jour. J. comme les autres, employait indifféremment l’appellation vigile ou gardien. Selon le règlement interne de la compagnie, ils étaient gardiens lorsqu’ils filtraient les entrées et vigiles lorsqu’ils effectuaient des rondes.
Sur le fond J. s’en foutait, mais trouvait tout de même que gardien faisait un peu vieillot et ringard. Surveillant de musée, si vous voulez. Mais vigile ou gardien, il fallait être obéissant, disponible, dur au labeur, costaud et se tenir toujours prêt à risquer sa peau. Façon de parler quand même, car en fait, depuis qu’il faisait ce métier, il n’avait jamais eu à tirer un seul coup de fusil. Sauf au stand de tir tous les lundis matin.
Il aurait apprécié, au moins une fois avant sa retraite, de participer à une bonne et authentique bagarre, comme quelques-uns de ses collègues dans d’autres résidences. Mais les deux ou trois fois où les bougnoules de la ville étaient venus en nombre secouer les grilles de l’entrée en réclamant on ne sait quoi, il était de repos ou malade. La guigne.
Sa fille Clara, il ne se souvenait plus à quelle occasion, lui avait dit que les résidants étaient, de fait, prisonniers des vigiles. Ça l’avait fait rire aux larmes. Les résidants se la coulaient douce dans leurs appartements climatisés ou dans leurs villas avec piscine et jacuzzi, pendant que les vigiles faisaient le sale boulot par tous les temps, ça oui ! Alors prisonniers ces veinards ? Il s’était même fait saquer pour des bricoles par des résidants mauvais coucheurs et avait même failli perdre son emploi, une fois. C’est dire si c’était un boulot pas marrant !
Il avait invité Clara, et en insistant, à l’époque où elle cherchait du travail, à briguer un poste de vigile mais cette sotte avait refusé catégoriquement en prétextant un je ne sais quoi d’éthique. Une idée à elle. Pourtant, il lui aurait facilité les choses. Maintenant qu’elle travaillait dans une agence de publicité et qu’elle gagnait bien sa vie, la question ne se posait plus, mais c’était pour dire. Pour une intellectuelle comme elle, cantonnée à un poste peinard dans les bureaux, le métier de vigile aurait été plutôt agréable et sans grands risques.
Il y avait des femmes naturellement chez les « opérationnels », J. devait admettre qu’elles étaient aussi des dures à cuire, autant que les hommes. Elles n’étaient pas les dernières à s’exciter lorsque le patron décidait d’une opération « coup de poing ». Le patron, qui pensait toujours comme le psychologue de la compagnie, disait qu’on ne savait pas ce qui pouvait se passer dans la tête des résidants quand ils s’emmerdaient chez eux, ou dans celle des vigiles quand la routine prenait le dessus. Alors pour distraire les uns et les autres, il organisait une opération « coup de poing ».
Cette intervention musclée et énergique consistait à prendre pour cible la maison ou l’appartement d’un résidant choisi au hasard et à l’attaquer sans le prévenir, comme si son logement était devenu, tout à coup, un repaire de dangereux terroristes.
On tirait dans tous les sens, à blanc naturellement mais l’ambiance y était, on retournait la baraque et les meubles de fond en comble, on interrogeait les propriétaires toute la nuit. Parfois, à ce régime, ils avouaient en chialant des choses qui surprenaient tout le monde. Les gens sont vicieux, c’est pas croyable. Grâce à tout ça on rigolait bien entre vigiles, et après on fêtait la victoire par une bonne cuite, femmes et hommes ensembles. C’était parmi les meilleurs moments dans l’existence d’un vigile, admettait J.
Certains résidants n’aimaient pas, mais en règle générale les opérations coup de poing étaient acceptées comme une nécessité à laquelle on ne pouvait se soustraire. C’était la vie moderne et périlleuse qui voulait qu’on se méfie de tout le monde et qu’on s’entraîne dur à débusquer les traîtres.
J. estimait qu’il gagnait bien sa vie car les résidants, qui avaient du pognon et n’étaient pas à plaindre, ne rechignaient ni sur les augmentations, ni sur les étrennes, ni sur les dons pour la fête de la sainte Barbe qui était leur patronne, ni même pour les mariages et les naissances dans la compagnie. Des occasions supplémentaires de faire la java entre eux, c’est à dire un gueuleton complété d’une beuverie. A la sainte Barbe, tout le monde devait être bourré et à poil à midi, c’était la tradition. Sauf le personnel de garde. C’est comme ça qu’en étant un bon vigile, il avait accumulé assez d’économies pour s’acheter une maison dans la résidence du Nord.
On pouvait dire qu’il était parti de rien. Il avait fréquenté l’école très peu de temps. Le temps pour lui d’accepter l’évidence, il n’était pas assez intelligent pour continuer à étudier et peu doué pour les métiers manuels courants. On le lui avait fait comprendre après qu’il ait passé, plusieurs jours durant, des batteries de tests psychotechniques.
Il risquait fort d’appartenir dans ce cas à la catégorie « des tiques et des puces attachées à notre société comme des parasites au pelage d’un chien » selon les termes consacrés par les journaux et la télé, et admis par tout le monde. Le parti des intellectuels avait même ajouté dans un texte que J. connaissait par cœur : « Des tiques et des puces qu’il fallait accepter de nourrir de bonne grâce, comme le ferait un chien qui ne veut pas de maître.»
Ces petites phrases avaient fait grand bruit. Bien qu’il fût prévu au départ que seules les élites en puisse saisir le sens, J. avait compris que tiques et puces n’avaient, dans ce monde implacable, aucun avenir et qu’elles pouvaient être éliminées rapidement, au coup de sifflet. Ce foutu clébard pouvait très bien, un jour, se plonger dans de l’insecticide sans prévenir si l’on va par-là, s’était-il dit après avoir longuement réfléchi.
A la suite de quoi il s’était abonné à plusieurs mensuels consacrés à des activités qu’il aimait bien, comme ceux traitant du maniement des armes à feu ou du dressage des chiens d’attaque. A force de se creuser les méninges sur ce genre de lecture et à force de réflexions personnelles sur la société en général, il était devenu suffisamment astucieux pour être vigile.
Appartenir un jour à l’élite qui fabriquait les petites phrases ingénieuses avait été ensuite son seul objectif. Maintenant, avec ce qu’il gagnait, sa maison dans la résidence du Nord, sa femme qui fréquentait les meilleurs instituts de beauté, la réussite sociale de sa fille, il se disait qu’il n’en était plus qu’à quelques longueurs. Encore un ou deux coups de collier et il y serait.
Sa fille unique, la jolie Clara, n’était pas allée dans n’importe quelles écoles. Elle avait commencé par étudier dans les collèges que fréquentaient les gamins de la résidence de l’Ouest et avait été instruite par la quintessence des professeurs. Il en avait été de même pour l’université. La femme du juge T., et le juge lui-même, il leur devait une fière chandelle, l’avaient aidé en se portant garant de son honorabilité et de ses ressources.
Clara, à vingt deux ans était un beau parti, comme on disait dans le temps ; bien élevée, intelligente, elle touchait un bon salaire ce qui n’était pas à dédaigner chez une compagne. Elle fera partie de l’élite tôt ou tard, elle aussi, pronostiquait-il confiant.
Elle demeurait cependant un mystère pour lui et pour sa mère. Contrairement aux jeunes gens de son âge, lesquels plus ils sont instruits plus ils deviennent rationnels et raisonnables, tout au contraire, Clara, avec le temps, était devenue de plus en plus utopiste et folle. Révolutionnaire pour employer un mot toujours à la mode, sans cependant brandir le drapeau rouge quand même. Il ne se croyait pas capable de lui démontrer qu’elle était dans l’erreur c’est un fait, mais il sentait obscurément que ses prises de positions en faveur de ce qu’elle appelait l’âge d’or, tout comme les discours fumeux des intellectuels survoltés et bavards qui gravitaient autour d’elle, tout ça ne valait pas tripette.
J. en ce qui concernait l’esprit et l’âme des jeunes filles se savait un complet ignorant ; il n’avait jamais eu le temps d’approfondir le sujet à vrai dire, son travail l’avait constamment tenu éloigné de sa fille. En fait quand il y réfléchissait, il reconnaissait volontiers ne rien connaître du caractère et des sentiments qui animaient ses semblables. Par exemple si sa femme était une respectable personne et Clara un mystère, c’était à peu près tout ce qu’il pouvait en dire. Il se sentait beaucoup plus à l’aise avec les chiens de la compagnie dont il devinait aisément les sentiments et les sautes d’humeur.
Cependant, il y avait eu quand même une autre femme qui avait compté dans sa vie, en dehors de sa fille, de son épouse et de sa défunte mère, c’était Anna, la femme du Juge T. Il admirait beaucoup le juge T. pour sa rigueur et son sens reconnu de la justice, mais, nom de Dieu c’était tout de même un obèse particulièrement laid et difforme et il n’avait jamais compris comment un homme aussi monstrueux avait pu séduire une ravissante poupée, distinguée et intelligente comme Anna. Pas plus d’ailleurs ce qui avait pu intéresser Anna dans le modeste vigile qu’il était.
Il les avait aidés à s’installer lorsqu’ils avaient acheté leur villa dans la résidence de l’Ouest, il y a une vingtaine d’années. Après quoi, tandis qu’Anna demeurait ici pratiquement en permanence à ne rien faire de ses dix doigts, le juge avait continué à siéger au Palais de justice du comté, faisant des allées et venues entre la ville et la résidence une ou deux fois par semaine, en voiture blindée et sous escorte armée. Tout ça payé par le gouvernement comme de juste.
C’était une sorte d’accord tacite entre les vigiles que de prêter main forte aux nouveaux venus. Une tâche qui n’était pas inscrite dans le règlement mais que l’on exécutait quand même de bonne grâce. Ils donnaient des coups de main pour transporter les meubles, brancher les appareils ménagers et tailler les haies des jardins.
En plus, ça permettait de faire un rapport secret et détaillé sur les arrivants, sur leur façon de vivre en général, leurs goûts en matière de meubles, leur richesse apparente, tableaux et bijoux, les bouquins qu’ils possédaient, les vidéos qu’ils regardaient etc. Le psychologue et le patron en tiraient ensuite une foule d’enseignements confidentiels.
J. était encore jeune à l’époque de l’installation du juge, et cette femme, belle et distinguée mais toujours mélancolique, lui avait plu tout de suite. Il en était tombé amoureux à l’instant même où il l’avait vue. A force de rouler des biceps devant elle, de lui faire des compliments sucrés et des ronds de jambe, d’être toujours là quand il le fallait pour porter ses paquets, ouvrir la portière de sa voiture et lui servir d’escorte quand elle quittait la résidence, il avait fini par la convaincre de coucher avec lui. Leur liaison avait duré très peu de temps en réalité, car malgré sa bonne volonté elle était un poil frigide. Personne n’en avait rien su, semblait-il.
Il conservait néanmoins un souvenir ému de leurs culbutes et le temps n’avait pas eu de prise sur ses souvenirs. C’était comme hier et pour retrouver intactes les émotions qu’Anna avait soulevées en lui il lui suffisait de penser à elle, à son corps superbe, même fugitivement. En galant homme, il se montrait encore très discret sur cette liaison, même pendant les beuveries où chacun pourtant y allait de ses vantardises. Il ne manquait jamais de lui témoigner autant d’empressement qu’au premier jour lorsqu’il la croisait et qu’ils étaient seuls. Il continuait aussi à lui adresser ces compliments qui la faisaient sourire et, aujourd’hui, il était intimement persuadé qu’il se ferait tuer sur place pour la protéger au besoin.
Fort heureusement personne n’assaillait personne dans la résidence dont le taux de criminalité était de zéro. Zéro crime, zéro délit. On pouvait même dire qu’un crime, ou un délit quelconque, y était impensable et donc impossible.
Tout ce que les vigiles, J. comme les autres, avaient à faire en définitive c’était de montrer qu’ils étaient là, toujours là. Comme l’explicitait si élégamment la devise brodée sur l’écusson de leur uniforme, sous une tête de bull-dog la gueule ouverte et prêt à mordre : « La meute, c’est la force tranquille ».
5
N., muni du plan fourni par le barman, s’engagea entre deux immeubles calés mutuellement par des madriers et des poutrelles de fer jetées par-dessus la rue comme des passerelles.
La municipalité n’a plus les moyens d’entretenir les rues et de retaper même les bâtiments publics, avait déploré le barman. Plus personne ne veut payer d’impôts. Tout est laissé à l’abandon. La plupart des propriétaires, qui ne reçoivent plus de loyers depuis belle lurette, laissent péricliter leurs biens. Quant à ceux qui auraient de l’argent pour investir, ils sont planqués dans des résidences luxueuses et s’en foutent.
N. pensa à sa prison et aux cellules repeintes tous les ans par les détenus eux-mêmes. Il croisa de nouveau quelques bandes hargneuses qui le dévisagèrent sans pudeur et des hordes de motards casqués qui filaient, tignasse au vent, droit devant eux en faisant rugir leurs machines. Sans se soucier outre mesure de l’état des chaussées, pas plus d’ailleurs que des piétons.
Les jeunes filles et les jeunes hommes qu’il croisait maintenant étaient assez souvent vêtus de combinaisons ajustées en polyvinyle teinté. C’est la mode, avait grogné le barman à N. qui l’interrogeait du regard, après qu’un homme ainsi vêtu soit entré dans le bar. C’était assez joli mais de dos il était difficile de deviner à quel sexe l’on avait affaire. Mystère et beauté de l’androgyne, désirable et désiré de tous, avait alors pensé N.
Il se fichait d’ailleurs des androgynes comme du reste, n’ayant plus du tout de désirs charnels. Ils avaient disparu progressivement et inexplicablement, car il aimait la bagatelle avant d’entrer en prison. Il pensait qu’on l’avait drogué pour faire taire son sexe qui désormais, quoi qu’il arrive, pendait lamentablement, inerte comme un morceau de terre glaise.
Il examina son pantalon de coton gris, sa chemisette et son blouson de cuir brun, vêtements qui lui avaient été donnés par l’administration pénitentiaire. Pas très dans le vent. Ils étaient tout de même propres et en bon état. Grâce à Duc et à sa rançon, il avait les moyens de s’habiller comme eux, ce qui lui aurait permis de passer plus facilement inaperçu, mais il ne vit aucune boutique de fringues dans les parages. Qu’importe après tout, il n’avait pas retrouvé la liberté pour faire le gandin. Cependant il se fit la remarque que, depuis qu’il avait quitté la gare, il n’avait rencontré que des épiceries, débordantes de primeurs de belle qualité, il est vrai.
Le barman dans le cours de la conversation et d’une voix dégoûtée, lui avait révélé que tous les fruits étaient produits selon des normes et des techniques tenues secrètes et qu’ils provenaient d’une même ville dans le sud, peut-être même d’un même quartier. En entendant le nom de cette ville, N. avait sursauté, brusquement submergé par ses souvenirs. C’était un endroit qu’il connaissait bien pour y avoir passé des vacances, les dernières, lesquelles s’étaient très mal terminées pour lui.
Une voix féminine et mélodieuse, « Monsieur, monsieur s’il vous plaît », le tira de ses pensées alors qu’il s’apprêtait à traverser une rue, où, miracle, on avait fait un effort pour boucher quelques trous et où circulaient quelques autos. La voix provenait d’une affiche qui représentait une femme à demi nue brandissant une bouteille de ce liquide jaune et opaque que le barman lui avait proposé quelques minutes plus tôt. Elle gazouillait ses « S’il vous plaît » d’une voix si suppliante qu’aucun gentleman ne pouvait passer outre. N. s’arrêta donc pour l’écouter. La fille était étendue sur du sable d’un rose criard avec pour fond un ciel orangé traversé en biais par un goéland bleu outre-mer.
Immédiatement N. eut l’œil attiré par ce goéland qui paraissait de chair et d’os, emporté comme un duvet dans le ciel surchauffé par un vent chargé d’iode et de thym. C’était, par la pureté de ses formes et l’élégance de son vol, comme le symbole du bonheur de vivre planant au-dessus de la laideur du quartier. Pendant ce temps, la fille ou plutôt l’affiche, par un mécanisme caché, lui vantait d’une voix maintenant chaude et vibrante les mérites exceptionnels de la boisson. Ce qui lui tenait lieu de peau palpitait, rayonnait de désir et ses seins se gonflaient de si amoureuse manière qu’elle semblait offrir son corps en même temps que la bouteille.
N. aurait dû auparavant observer le manège des passants qui , en apercevant l’affiche, s’éloignaient à grands pas en baissant le nez et certains même en se bouchant les oreilles. Exactement comme si celle-ci représentait un danger qu’il fallait éviter.
Il s’approcha encore de quelques pas, poussé par une puissante et inquiétante pulsion. Alors la voix se fit encore plus chaleureuse et persuasive. Il ne comprenait pas clairement ce qu’elle lui racontait mais la soif desséchait jusqu’au sang sa gorge et son palais. Dans le même temps, le goéland là-haut semblait l’inviter à s’envoler vers des mers et des plages tropicales surchauffées. Il s’y vit même en compagnie de la belle inconnue. Soudain, des centaines de bouteilles embuées apparurent devant ses yeux qui laissèrent couler leur contenu, telle une source dorée et glacée tombant du ciel vers ses lèvres. Il ouvrit la bouche...
Une main l’agrippa par sa manche et le tira en arrière. Aussitôt la soif disparut.
- Alors mec, on ne connaît pas tante Suzie ? fit une voix moqueuse.
Une jeune femme le tenait fermement par le bras. Il chancela et eut l’impression d’être à deux doigts de s’évanouir.
- Tante Suzie, le nec plus ultra de la pub, continua la jeune femme en montrant l’affiche. On ne connaît plus que ça, la publicité hypnotique. C’est même mon boulot. Beaucoup d’électronique, de chimie et un peu de psychologie. Cependant ça ne marche convenablement, disons sans trop de casse, que si la proie est habituée, saturée même par les pubs ordinaires. Pour, elle hésita sur le mot, les étrangers, ou ceux qui n’ont pas l’habitude, le choc est tel qu’il risque de les rendre cinglés pour un bon bout de temps !
- Je vous crois volontiers, murmura N. en se frictionnant les yeux et les tempes. Impressionnant.
- N’est-ce pas. C’est pas mal foutu et j’ai quelques remords à bosser là-dedans, aussi, après le travail, je parcours la ville pour éviter que de pauvres couillons ne tombent dans les filets des tantes Suzie et courent dans l’épicerie la plus proche s’acheter une caisse de cette cochonnerie. D’où venez-vous pour vous être fait piéger si facilement ?
- Je sors de prison. Une perpète commuée en vingt ans, déclina N. machinalement et d’une voix caverneuse. Dans la seconde, il fut médusé par la sincérité et la désinvolture de sa réponse.
- C’est l’effet « sérum de vérité » des tantes Suzie, un effet secondaire destiné à forcer le consommateur à avouer ce qu’il possède dans son porte-monnaie. Il ne faudrait pas qu’il achète au-dessus de ses moyens, vous comprenez. Par bonheur, son effet ne dure pas... Je ne connais pas les raisons qui vous ont amenées en prison, mais vingt ans c’est un bail. Vous avez trucidé un banquier ou une vieille dame pour lui voler ses économies ?
N. sourit. La conscience lui revenait lentement.
- Même pas, répondit-il. Je vais vous surprendre, je n’avais rien fait. J’étais suspect, c’est tout. Comme toutes les personnes présentes au moment du... du drame.
- Sincèrement, bien que vos affaires ne m’intéressent pas, j’ai de la peine à vous croire, murmura-t-elle.
N. se demanda soudain pourquoi il cherchait à convaincre cette fille. La réponse était qu’il désirait ardemment être cru, clamer son innocence devant cette inconnue tombée du ciel ; l’effet sérum de vérité sans doute qui se poursuivait encore un peu. Cette pub, décidément, produisait des effets terrifiants et sournois.
- Vu de loin, votre affiche est tout à fait ordinaire, anodine. Il faut s’en approcher pour s’apercevoir qu’elle est dangereuse. Sachant cela les gens l’admettent quand même dans leur environnement et personne ne songe à la détruire. Je vous demande juste de vous comporter de la même manière avec moi et de m’accepter. Vous pouvez me croire dangereux si ça vous chante, je ne cherche pas à me vendre, ni à délivrer une bonne parole. Je vous dis ce qu’il en est, c’est tout. Vous me paraissez très sympathique et sincère ; mais si vous le voulez, je peux m’en aller tout de suite et arrêter là la discussion.
- Non, non, ça va, je vous crois. Mon nom est Clara, et ne vous avisez pas de casser une tante Suzie vous retourneriez illico en prison.
- Merci de me prévenir. Je m’appelle N. Rien que N. Je suis à la recherche d’un travail, d’une chambre convenable et pas chère dans un quartier tranquille.
Clara examina le plan que tenait N. et lut l’adresse qui y figurait. Elle fit la grimace.
- Un quartier tranquille ça ? Ce n’est pas vraiment le cas. Il y a le complexe hospitalier et tout près une énorme clinique. Les ambulances vont et viennent à n’importe quelle heure en faisant marcher leurs sirènes à fond comme si tout le quartier était sourd. Sans compter les hélicoptères, les camions et tout le reste... Même les fauteuils roulants y sont bruyants.
- Où est-il le temps où près de cette sorte d’endroit on trouvait des panneaux « Hôpital-Silence », soupira N. C’était au temps de la grand-mère de mon grand-père, sans doute, quelque part au fond des âges.
- Les grands-mères racontent toujours des conneries sur le prétendu « bon vieux temps » affirma Clara avec l’apparence de la meilleure foi. En réalité elles souffraient du froid le plus vif et mangeaient un jour sur deux. Et encore des saletés qui les rendaient malades.
- Fichtre ! Dans quels pays vivaient-elles ces pauvres femmes?
Clara se mit à rire.
- C’est ce qu’il convient de dire aujourd’hui quand on aborde ce sujet. J’ai appris ça dans mes cours de pub. On y raconte aussi que c’est grâce aux entreprises planétaires que les gens mangent à leur faim et n’ont plus froid... Vous devriez venir dans mon quartier, dit Clara soudain redevenue sérieuse. En face de chez moi, il y a des chambres à louer.
N. approuva et lui emboîta le pas.
- Dites N., vous qui êtes costaud, vous pourriez m’aider le soir, après le travail, à empêcher les gens de s’approcher des tantes Suzie ?
- Peut-être, si vous m’aidez pour autre chose.
- Quelle autre chose ? fit Clara sur ses gardes.
- J’ai besoin de tuyaux sur une résidence, la résidence de l’Ouest, dit N.
Longtemps après cette conversation, il s’était demandé pourquoi il avait aveuglément fait confiance à cette gamine. L’instinct, probablement ; cet instinct qui permettait de jauger les hommes au premier coup d’œil et qui s’était développé, peut-être, car c’était bien la première fois qu’il avait affaire à lui, dans l’univers farouche de la prison.
- Drôle d’idée. Si c’est pour un hold-up, je vous préviens qu’elles sont surveillées et gardées autant qu’un bagne.
- Pourquoi un hold-up ? J’ai juste quelqu’un à voir, dit N. d’une voix neutre.
- Une ex-petite amie ? Clara avait un sourire ambigu en disant cela. Votre génération passe pour être si sentimentale.
- Non, quelqu’un qui me doit de l’argent et qui ne veut pas me le rendre.
- Très bien, je vous aiderai d’autant mieux que mon père y est gardien. Enfin vigile, gardien n’est pas un mot qu’il affectionne.
N., par la pensée, remercia la providence qui avait placé Clara sur sa route. Il examina la jeune fille du coin de l’oeil. Il constata d’abord qu’elle n’était pas très grande mais qu’elle avait la démarche énergique de quelqu’un qui sait ce qu’il veut. Puis il regarda le visage aux joues halées, grêlées de taches de rousseurs et vit que les traits étaient harmonieux et délicats, que la bouche était menue et que deux fossettes amusantes l’encadraient. Ses yeux croisèrent ceux bleu-marine, vifs et pénétrants, de la jeune fille qui l’examinait aussi à la dérobée. Elle lui fit un sourire.
La combinaison de polyvinyle mauve et blanc moulait un corps aussi musclé que celui d’un garçon, malgré tout agrémenté de seins agréablement volumineux. N. déplora que les jeunes filles, du moins celles qu’il avait croisées sur sa route ne conservent guère plus de cheveux sur le crâne qu’un fusilier marin américain du « bon vieux temps ». Clara, pour son compte n’en avait gardé que quelques millimètres, drus et d’un roux sombre. Un pelage qui convenait à la beauté virile et naturelle qu’elle semblait vouloir cultiver.
Que voulait-elle dire par une génération sentimentale ? se demanda-t-il soudain. Il lui posa la question mais elle lui répondit par un rire joyeux et un geste de la main qui voulait dire que tout cela n’avait pas d’importance. C’était juste pour parler, dit-elle. Excusez-moi, je n’ai plus l’habitude des gens, et moins encore l’habitude des filles, admit N.
En chemin, ils intervinrent pour dégager un noir en guenilles qui se tordait les mains de désespoir et roulait des yeux angoissés, des pattes d’une tante Suzie qui lui brandissait sous le nez un panier de fruits qui ressemblaient à d’énormes pommes rouges. Le noir fila ensuite sans demander son reste, exactement comme un animal sauvage délivré d’un piège.
- Vous voyez, lui dit Clara, ici ce sont des fruits, tout à l’heure c’était de la boisson, mais ce peut-être n’importe quoi.
- Comme par exemple ?
- Au début, grâce à ça, on a vendu du mâchefer dans des boîtes en carton, des centaines de tonnes provenant des usines d’incinération et de retraitement. Des déchets dont le gouvernement ne savait plus que faire. Les épiceries ont dû rester ouvertes jour et nuit. J’ignore ce que les gens en ont fait ensuite. Certains journalistes ont tenté de démontrer que cette opération en réalité, avait été menée pour éliminer les surplus de carton. Carton ou mâchefer, c’est comme ça que les choses se passent aujourd’hui...
6
Il existait malgré tout dans la ville quelques personnages riches qui n’avaient pas cru nécessaire d’aller habiter dans les résidences. Le docteur C. était de ceux-là. Son cas était cependant un peu différent des autres, artistes et excentriques pour qui la bohème était avant tout un art de vivre, car c’était un médecin, un homme rassis, un scientifique ayant la tête fermement plantée sur les épaules que rien, en dehors peut-être d’un effondrement de la cote des impressionnistes français, n’effrayait. Il possédait dans la ville la plus grosse clinique du comté, une clinique renommée qu’il dirigeait lui-même et qu’il ne pouvait par conséquent déserter, même la nuit. Il s’y était fait aménager au dernier étage un appartement somptueux, dans lequel était exposée sa fabuleuse collection de peintures, dont la vue donnait sur le fleuve et l’autoroute et dans lequel il demeurait toute l’année.
Cette clinique, la clinique Saint François d’Assise, était à l’origine spécialisée en traumatologie mais sous l’impulsion de C. elle était devenue l’unique pourvoyeuse en organes humains du gigantesque complexe hospitalier voisin, spécialisé dans les greffes et réputé pour ça dans le monde entier.
Les prélèvements d’organes, leur vente et les greffes qui en découlaient, représentaient l’un des marchés le plus juteux de la médecine moderne. Au fil des années, et grâce aux progrès de la biochimie, et Dieu sait si la biochimie était devenue une science complexe et omniprésente dans pratiquement toutes les disciplines scientifiques, on était parvenu à greffer d’un humain à l’autre tous les organes imaginables, sauf le cerveau. Encore que des expériences fussent en cours qui permettaient d’espérer des résultats durables dans un avenir proche.
Car le cerveau n’était plus cette terre inconnue de naguère et on était parvenu, petit à petit, à en comprendre les mécanismes les plus dissimulés et les plus mystérieux. Toutefois la greffe du cerveau posait quelques problèmes juridiques et moraux, en effet, en cas de délit qui était coupable, l’ancienne ou la nouvelle personnalité ? Le juge T., dans une émission de télévision restée célèbre, en avait débattu avec des psychologues et des philosophes qui souhaitaient qu’une loi vienne le plus rapidement possible trancher ce nœud gordien.
Il y avait des modes aussi. En ce moment la grande vogue était la greffe d’utérus chez les homosexuels qui souhaitaient avoir des enfants par la voie « naturelle ». Hier, il était de bon goût de se faire greffer un bras ou une jambe de couleur différente, voire un nez ou une oreille supplémentaire. C. dans des articles pour les magazines féminins encourageait ces petites dérives qu’il estimait fort amusantes, et lucratives.
En utilisant des rabatteurs et des campagnes publicitaires habiles, c’est d’ailleurs à l’occasion de l’une d’elles qu’avaient été expérimentées pour la première fois les tantes Suzie, la clinique ne manquait jamais de donneurs. « Vendez votre cœur pendant que vous êtes en bonne santé, vous pourrez en récupérer un autre plus tard et vous enrichirez, en attendant, ceux qui vous aiment. » affirmait un slogan. Un autre ventait les mérites qu’il y avait à se débarrasser d’organes superflus et susceptibles d’attraper des cancers et autres cochonneries de maladie coûteuses à soigner. Les arguments pour s‘alléger d’un intestin, d’un rein ou d’autre chose ne manquaient pas.
La plupart des donneurs se contentaient de vendre l’un des organes en double, comme les reins, les poumons, les testicules, les yeux, les pieds, les bras, les mains ou en abondance comme les doigts, les dents, les orteils, les cheveux ou les intestins. Mais quelques-uns allaient plus loin et vendaient leur foie, leurs deux poumons et leur cœur, organes rares et par conséquent payés à prix d’or, acceptant de vivre par la suite avec l’assistance permanente des machines de la clinique.
En général, lorsqu’ils en arrivaient là, ils vendaient aussi tout ce qui était monnayable, y compris leurs deux jambes qui ne leur servaient plus à rien. Le docteur C. au cours des visites préliminaires les y incitait car la place tenue par un cul-de-jatte, même alité, n’est pas celle d’un individu entier. Ces ventes, qui étaient censées rapporter une fortune au donneur en vérité enrichissaient d’abord ses héritiers, enfants, vieille maman ou conjoint.
Ses « petits pensionnaires », comme il les appelait affectueusement, étaient également des réservoirs inépuisables de peau, de sang et de moelle épinière. Les seules obligations qu’il imposait aux donneurs avant d’acheter quoi que ce soit, étaient qu’ils fussent dans la force de l’âge et en parfaite santé. Ceci pour des raisons évidentes de qualité. Ils étaient en priorité recrutés chez « les tiques et les puces » qui espéraient ainsi sortir de leur misérable condition. Jadis ils auraient été gladiateurs, sportifs ou mercenaires.
Il arrivait aussi que des illuminés, des mystiques, viennent se proposer d’eux-mêmes et à titre gracieux afin de soulager les souffrances de leurs prochains. Les prochains en question vivaient en général dans des résidences fastueuses ou sur quelques îles du Pacifique ou des Caraïbes réservées aux très grandes fortunes et se moquaient des donneurs comme de leur première rognure d’ongle. Ce qui les préoccupait avant tout c’était d’avoir l’organe le moins cher et de la meilleure qualité.
Ainsi va le commerce mondial, pensait fataliste le docteur C. qui fabriquait néanmoins de fausses lettres de remerciement, sur parchemin, qu’il remettait solennellement à ces saints modernes. Il ne faut pas non plus décourager le bénévolat, prétendait-il fort justement.
Ses affaires avaient été rapidement si prospères qu’il avait monté, dans divers pays voisins, une douzaine d’autres cliniques succursales auprès d’un nombre équivalent de complexes hospitaliers. D’autant que les lois internationales propres au marché des organes le favorisaient, au détriment des donneurs et des receveurs. Bénéficiant pratiquement d’un monopole, C. imposait ses prix, arguant de frais importants de conservation, sans oublier l’entretien des fameux « petits pensionnaires » qui lui coûtaient chaque année un peu plus.
Il avait succédé à son père, chirurgien renommé, qui lui-même avait succédé à son père, ancien médecin militaire. Ce dernier, après son départ de la marine, s’était établi dans la ville, florissante et belle à l’époque, pour y construire sa première clinique. Issu d’un milieu où l’argent était dépensé sans compter, fils et petit-fils de médecins réputés, rien ne semblait devoir troubler la carrière prometteuse du jeune C.
Sa thèse qui portait sur les xénogreffes, ou transplantation d’organes d’animaux vers les humains, avait impressionné le jury et avait reçu la mention excellente. Sauf accident, et Dieu sait si le jeune C. vivait dans un monde protégé, et même calfeutré, il allait faire une carrière sans anicroches et augmenter substantiellement la fortune déjà grande de la famille.
L’accident avait pourtant eu lieu, malgré toutes les précautions prises. Au sortir de l’université, il s’était amouraché, comme un héros de roman de gare, d’une demoiselle au beau visage et au corps sans défaut qui brillait dans la chansonnette. Il l’avait invitée dans la villa de ses parents à l’occasion des vacances d’été, elle avait accepté avec l’intention de changer d’air et de se reposer avant de préparer son prochain tour de chant.
Il fit très chaud cette année-là. Dans la vaste et confortable villa des C. on vivait à demi nu au milieu d’une abondante domesticité, ou employés du tertiaire, dont les tâches essentielles étaient de préparer chaque jour une fête nouvelle pour les invités. Le clou en était le dîner du soir, car le cuisinier, sorti major d’une école hôtelière britannique, aurait pu rivaliser avec les meilleurs chefs du pays. Naturellement les C. choisissaient méticuleusement leurs convives et l’on se battait pour en être.
Quelques jours avant que se terminent les vacances, au cours du dîner, le jeune C., plus amoureux que jamais, avait demandé la main de la chanteuse avec toute la gravité et la solennité qui sied à un descendant de la si glorieuse famille C. Laquelle avait aussi compté un abbé bien connu au siècle précédent. La jeune femme avait répondu sèchement « Non ! », et rien que non, devant la famille déconfite et les invités ébahis et surtout choqués que soit ainsi gâchée, pour des futilités sentimentales, l’une des dernières fêtes de l’été.
Pis, elle l’avait humilié en se moquant ouvertement du peu d'exaltation qu’il mettait à lui faire l’amour. Ce parler sans détour et cette attitude brutale et directe était une mode à l’époque chez les jeunes gens branchés et donnait un style percutant, voire explosif, aux conversations en général. Et à celles des artistes chanteurs en particulier, quand leur impresario leur en donnait l’autorisation.
- Il faut t’agiter la nouille toute la nuit pour parvenir au matin, enfin, et pendant quelques secondes, à en faire usage convenablement, lui avait-elle jeté au visage.
Elle avait certes beaucoup bu ce soir-là, mais elle en avait aussi sa claque du jeune homme, de sa famille illustre et riche et des amis pique-assiette. Cela l’amusait de couper les ponts sur un esclandre qui serait commenté le lendemain par les journalistes de toutes les télés nationales et de tous les journaux à potins. Elle voulait, en quelque sorte, une sortie de scène à son avantage, en outre, il était de bon ton, dans son milieu, de mépriser l’argent et le luxe. Le jeune C., mortifié, courut se cacher dans sa chambre et ne reparut plus. Le lendemain matin la chanteuse était retrouvée morte dans la piscine.
Les gendarmes, confus d’avoir à pénétrer dans l’intimité d’une famille si éminente, et peu convaincus en vérité de l’importance de leur mission, menèrent une enquête sur la pointe des pieds. La réputation de cette jeune chanteuse étant comparable à celle de madame de la Trémouille laquelle, dans un lointain passé et selon l’avis des experts, avait usé plus de paires de couilles que la Grande armée n’avait usé de souliers, ils ne furent guère plus zélés que s’il s’agissait d’un vol de poulets. Bref, après avoir mené une enquête en dépit du bon sens, ils négligèrent la plupart des indices et des preuves.
Il paraissait pourtant clair que le jeune C. était le plus soupçonnable, mais il jura solennellement s’être couché après avoir pris un somnifère sans avoir revu la jeune femme. Naturellement, les gendarmes ne mirent pas en doute sa parole. D’autant que le célèbre criminologue à la retraite Jacob C., en vacances dans sa famille, ne les quittait pas d’une semelle.
En fin de compte, ils dénombrèrent cinq suspects parmi les hommes, en comptant quand même le jeune C. La demoiselle, qui n’était pas bégueule, ayant accordé ses faveurs à chacun, et plusieurs fois. Au point d’en avoir fait des rivaux, selon la philosophie des enquêteurs qui voyaient dans cette affaire un drame de la jalousie sans mystère. Ils n’allèrent pas cependant jusqu’à soupçonner les domestiques mâles car la chanteuse n’était pas dépravée à ce point.
Aucun n’avoua le meurtre et le juge T. chargé de l’affaire inaugura, semble-t-il, la méthode qui allait le rendre célèbre. Il tira au sort parmi les suspects et c’est un ami du jeune C., que ce dernier avait invité également pour les vacances, un étudiant en sciences politiques dénommé N. qui fut déclaré coupable en bonne et due forme, et, évidemment, condamné. Plus tard, l’avocat de N. se battit pour que le procès soit révisé et que l’enquête reparte à zéro. Tout ce qu’il obtint au bout de dix ans de procédure fut que la peine de perpétuité soit commuée en vingt ans de réclusion. Les parents de N. payèrent l’avocat, puis ruinés, se laissèrent mourir.
Dire que les remords empêchaient C. de dormir serait exagéré. A peine si, de temps en temps, les gémissements et les borborygmes que poussa la chanteuse, tandis qu’il lui maintenait la tête sous l’eau dans sa baignoire, remontaient à sa mémoire. Il les chassait alors comme l’on chasse les souvenirs d’enfance dans lesquels on ne se présente pas à son avantage.
A quatre heures du matin, il avait jeté le corps dans la piscine puis était allé rédiger un certain nombre de lettres pour mettre de l’ordre dans ses affaires, car il était tout à fait convaincu que l’on viendrait l’arrêter dès le meurtre connu. L’enquête lui ayant prouvé le contraire, le procès terminé il s’était lancé dans son travail de chef de clinique comme d’autres entrent en religion, avec ferveur et abnégation.
Le juge T. lui, n’avait pas été dupe et connaissait le coupable. Ses propres déductions, meilleures que celles des gendarmes, l’avaient conduit indubitablement au jeune médecin. Au cours d’un repas, car le juge était devenu un familier de la table des C., il avait décortiqué l’affaire en changeant les noms, les lieux et l’époque. Seul le jeune C. avait compris de quels événements il s’agissait.
- Pourquoi ne pas avoir fait arrêter le vrai coupable, lui avait-il alors demandé d’une voix brisée.
- Parce que ce coupable-là ne pouvait récidiver, avait répondu le juge. Ce n’était ni dans sa nature, ni dans son éducation. De plus, il était plus utile à la société dehors que dedans. Par contre, le criminel désigné par le tirage au sort, dès cet instant, pouvait à tout moment commettre un meurtre abominable, par vengeance principalement mais, même si cela parait extravagant, pour justifier aussi de son arrestation. Il fallait donc le condamner durement. Le condamnant durement, il devenait un exemple très dissuasif.
Par dépit C. ne s’était jamais marié, il avait épousé la science, affirmait-il pompeusement quand on l’interrogeait. Certains disaient qu’il avait épousé d’abord le fric et qu’il passait ses nuits, tel le comte Dracula cherchant une victime, à déambuler parmi les centaines de petits pensionnaires ficelés à leurs machines dans le vaste sous-sol carrelé et climatisé de la clinique Saint François d’Assise avec l’espoir de leur prélever un chicot ou un moignon pour presque rien.
Qu’il fut rapace et insatiable au point de les dépecer petit bout par petit bout, presque quotidiennement, que leur vie serve à l’enrichir et à prolonger l’existence de gens de médiocre caractère n’effleuraient pas les donneurs. Ce qu’ils enduraient était logique, normal, conforme aux règles depuis longtemps admises du commerce et la société les invitait à continuer. A commencer par les impôts dont ils étaient exemptés jusqu’à la fin de leurs jours, les décorations qui ornaient leur poitrine ou les places assises qui leur étaient réservées dans les transports en commun. Ils étaient même reconnaissants au docteur C. de les avoir choisis et cette reconnaissance, chez quelques-uns, frisait l’idolâtrie. En retour, il régnait sur leur existence comme un despote tendre et adulé.
Il aimait le pouvoir qu’il avait sur eux. Devant eux, il se rengorgeait comme un général vainqueur face à ses troupes, son âme se gonflait de joie devant leurs yeux humides pleins de soumission, leurs narines frémissantes et leurs mains tendues, quand ces organes existaient encore. Il mesurait sa puissance, et la grandeur de la science qu’il servait, au degré d’humilité de ces êtres qui lui mendiaient un petit attouchement, un mot, une parole, la caresse même légère du père à son enfant. C’était lui et lui seul qui en avait fait ce qu’ils étaient. Il lui arrivait même de se comparer à Dieu, quoique Dieu ne fasse en général que des êtres bêtement standard, mais plus souvent il s’assimilait à une sorte de manager de génie capable de deviner l’impossible chez un artiste au talent apparemment modeste.
Parfois, par badinage et pour ne pas perdre la main ou même à des fins d’expériences sérieuses, il leur greffait un pied, une main supplémentaire, un nez à la place d’autre chose ou un doigt n’importe où. Des frivolités divertissantes, des foucades de savant qui faisaient malgré tout avancer d’un petit epsilon la science médicale et qui enrichissaient un peu plus les cobayes qui se prêtaient au jeu. C’étaient ensuite des fous rires dans le sous-sol de la clinique, des pitreries et des exhibitions entre pensionnaires qui faisaient sourire paternellement le bon docteur C.
Poursuivant les travaux de sa thèse, il avait aussi tenté, et réussi, sur des humains des greffes d’organes provenant d’animaux, malgré que les églises s’y opposassent fermement. C’est ainsi que certains de ses hôtes vivaient avec des prothèses pour le moins exotiques. On chuchotait perfidement, chez les médecins rivaux, donc jaloux, à propos de sirènes, de satyres, de centaures, de mélusines, qu’il aurait fabriqués et qui vivraient à l’écart des autres, dans des caves profondes et secrètes, pas plus malheureux pour ça, bien au contraire.
7
Clara présenta N. à son père. Il y avait maintenant une semaine qu’ils partageaient le même appartement. Il affichait auprès d’elle une gentillesse protectrice qu’elle prenait pour du respect et de l’amitié. A peine installé, pour se rendre utile et par goût de l’ordre, il avait réparé tout ce qui était en panne, de la prise électrique carbonisée à l’évier bouché en passant par le robinet qui fuit. En prison, il avait appris avec plaisir, les rudiments de plus de douze métiers courants. Il s’était ensuite attaqué au problème ardu des boîtes aux lettres.
Il avait arraché la vieille boîte qui pendait au milieu d’autres toutes semblablement disloquées, et vissé une boîte neuve. Le lendemain il l’avait retrouvée aussi cabossée que ses voisines avec sa porte défoncée à coups de marteau. Une sorte d’habitude locale. Furieux, il avait réinstallé une nouvelle boîte qui avait subi le même sort malgré qu’il ait monté la garde tout à côté une grande partie de la nuit. Cet entêtement de N. oblige à confesser qu’à la vérité les facteurs ne passaient plus depuis bien longtemps déposer le courrier chez les particuliers. Mais c’était pour le principe.
Il avait alors appelé Duc à la rescousse. En un tourne main ce dernier avait découvert les vandales et les avait conduit devant N., bien amochés et délestés de leurs économies, livret d’épargne compris. N. les avait un peu secoués à son tour jusqu’à obtenir d’eux la promesse de veiller désormais sur la boîte aux lettres comme sur les doigts de leurs mains.
Cette virtuosité pour régler un problème jusqu’alors réputé insoluble dans le quartier, et plus généralement dans toute la ville, avait séduit et impressionné J. Aussi, quand N. lui avait demandé s’il n’y aurait pas une place pour lui dans l’équipe des vigiles de la résidence de l’Ouest, il avait promis de l’appuyer de tout son poids auprès du patron.
En prison N. n’avait obtenu que peu d’informations concernant le juge T. Il avait seulement appris, grâce aux indiscrétions des gardiens et du bibliothécaire, qu’il était devenu un juriste renommé, qu’il demeurait dans la résidence de l’Ouest à quelques kilomètres de ville où N. avait vécu et qu’ayant atteint l’âge de la retraite il s’y était définitivement retiré.
Le lendemain de son installation chez Clara, N. s’était rendu au Palais de justice pour en savoir un peu plus. Il y apprendra, de la bouche d’un greffier, celui-là même qui avait transcrit les minutes de son procès, les étapes de la carrière du juge et aura la confirmation de ce qu’il savait déjà, enrichi d’une foule de détails intéressants.
Le Palais de justice avait bien changé. A l’époque de son procès, on y traitait à peine deux ou trois affaires par jour et les couloirs, comme les salles d’audience, étaient presque toujours déserts. Les avocats alors y lanternaient par petits groupes nonchalants qui s’interpellaient et s’arrêtaient pour bavarder. Certaines sessions de peu d’importance et dont l’issue ne faisait aucun doute, comme les divorces, se traitaient même dans les jardins, à l’ombre des arbres ou près du bassin des carpes, lorsque le temps le permettait. La buvette du palais était remplie de bavards, de curieux, avocats et journalistes, qui se connaissaient, s’appelaient par leur prénom et s’offraient à boire.
Aujourd’hui, la salle des pas perdus et les couloirs étaient envahis de policiers en uniforme qui se cognaient les uns aux autres comme des électrons libres, allaient et venaient au pas de course les bras encombrés de dossiers ou de pièces à conviction. Les anciens du prétoire avaient cédé la place à des jeunes gens impatients, aux cheveux teints et coupés à la mode, qui charriaient d’énormes serviettes boursouflées et galopaient dans tous les sens en faisant virevolter leurs grandes robes noires avec dans l’oeil l’absence de conviction d’un pingouin décervelé.
Pas de doute, côté justice le progrès c’est de la crotte, songea N. qui cherchait son chemin dans cette cohue en évitant de son mieux les plaignants qui se bousculaient, les avocats ébouriffés et haletants et les juges au visage soucieux qui bondissaient d’une audience à l’autre sans reprendre leur souffle.
La buvette, si joyeuse et animée jadis, était devenue un libre service sans âme. Perdu dans la foule des consommateurs et désorienté par tant de nouveauté, N. s’était fait interpeller par le greffier alors que, dépité, il s’apprêtait à quitter le Palais pour ne plus y revenir. Ils étaient allés, bras dessus, bras dessous, s’installer dans un bar d’une rue voisine. Le greffier avait commandé deux bouteilles en forme de banane contenant un liquide plus visqueux et noir que de l’huile de vidange.
- Du Pouac ! J’en raffole, avait-il jubilé en se penchant vers N., par-dessus la table. J’en bois au moins douze bouteilles par jour et avec les points qui les accompagnent, je pars en vacances à la montagne tous les ans avec ma famille. C’est un produit presque entièrement naturel, vous savez, qui a été mis au point par ordinateur en 8 nanosecondes. Et qui est contrôlé quotidiennement par des experts notoires !
- Des experts en Pouac ! ironisa N. Et si nous parlions de mon affaire maintenant que nous avons une bonne bouteille devant nous.
- Je n’ai jamais aimé les méthodes nouvelles en matière de justice, soupira le greffier après avoir bu une gorgée de Pouac. Celles du juge T. étaient les pires de toutes. On peu dire qu’il avait éveillé la curiosité des journalistes et du public avec ses méthodes. Même après le jugement, on venait encore nous poser des questions sur des points de détail concernant les attendus ou l’enquête préliminaire. Il faut dire que les enquêteurs sont devenus de moins en moins sérieux et compétents. Submergés par la paperasse et les travaux annexes qu’ils disent.
- Les travaux annexes ?
- Match de foot entre les brigades, secrétaire-planton de député, kermesses pour les oeuvres de la police, figurants dans les films, gardes du corps, sans compter parmi eux les écrivains, peintres et musiciens qui occupent leur temps à rêvasser au soleil. Je me souviens en particulier de deux personnes, des gens bien élevés et qui s’y connaissaient, des sortes de professeurs d’université, si vous voyez ce que je veux dire. Deux hommes et une femme. Les questions qu’ils me posaient au sujet de votre procès m’ont beaucoup intrigué. J’ai longtemps pensé qu’il s’agissait de journalistes, mais non, après plusieurs visites rien n’a paru dans la presse.
Je n’ai jamais su ni leur nom ni leur adresse, ou alors j’ai tout oublié. Vingt ans de ça, c’est loin. A mon tour je pars profiter de ma retraite et aujourd’hui je peux dire que j’en ai vu des procès, des milliers, mais de tous les procès menés par T. c’est le vôtre qui m’a le plus choqué.
Vous étiez si jeunes les uns et les autres, et vous en particulier, tous si plein d’avenir, si sérieux en apparence. Il fallait vous gracier tous ou vous condamner tous. Personnellement c’est la deuxième solution que j’aurais préconisée ; mais personne ne m’a jamais demandé mon opinion, sur rien. Je fais un métier de caca, mon cher. Vous ne comptez pas plus qu’une bouse. Vous êtes là, aux ordres mais jamais on ne vous utilise à des tâches nobles comme de donner votre sentiment sur le châtiment à appliquer. Le juge T., oh ! comme je le hais ! m’avait chargé de surveiller le niveau du papier hygiénique dans ses toilettes personnelles. Du rose avec ses initiales, il ne devait jamais en manquer, même quand il était en congé. Avec ça aucune ligne de crédit pour en acheter, vous n’imaginez pas les bassesses... C’est comme ça que j’en suis venu à m’adonner au Pouac.
Le greffier approcha son visage blême et souffreteux, de celui de N. Dites-moi, cher monsieur, je ne suis pas croyant mais Dieu, ce jour-là, a-t-il, par l’intermédiaire des dés, désigné le coupable ? Dites-moi oui ou non ? C’est une question qui me fait souffrir encore aujourd’hui et je voudrais tant savoir avant de quitter cette pétaudière. Car après tout, le juge T. avait peut-être raison.
Le malheureux avala d’un trait le reste de son verre.
- Non, je n’étais pas coupable, répondit N. d’une voix ferme et nette.
Les larmes roulèrent sur les joues du greffier qui s’effondra en gémissant sur la table. N. comprit que le pauvre homme, au fil des procès et des approvisionnements difficiles en papier toilette, était devenu complètement timbré. L’idée que le juge T. en était en partie responsable renforça sa détermination et son désir de vengeance. Il vida le reste de sa bouteille dans le verre du greffier et se leva.
Pour briguer un poste de vigile dans la résidence de l’Ouest, N. s’était inventé un passé irréprochable. Il racontait partout qu’il rentrait d’un séjour en Afrique. Il citait un état au hasard, le Burkina ou le Gabon, où il jurait s’être fait voler ses papiers par les membres d’une tribu redevenue primitive lesquels assaillaient les touristes avec des haches de pierre et des sarbacanes en bois de bongo-rongo.
J. ne s’en étonna pas. Les deux chaînes de la télévision nationale étalaient complaisamment les difficultés que l’on rencontrait, si l’on voulait vivre d’une manière à peu près normale, dans la presque totalité des états de la planète. Que ce soit en Asie, en Europe, en Amérique ou en Afrique on ne comptait plus les diffusions d’images sanglantes, jacqueries matées à la mitrailleuse lourde et au lance-flammes, guerres tribales ou entre gangs, assassinats dans la rue et enlèvements de chefs d’état contre rançon.
- Encore heureux qu’il en soit revenu vivant. On est vraiment bien que chez nous, dans nos belles résidences, avait-il confié à sa fille.
Duc se chargea de fournir à N. tous les témoins nécessaires à l’établissement d’une nouvelle identité. Le fonctionnaire, un Asiatique également, ne se montra pas regardant et établit sans ciller tout ce qu’on lui demandait, de la carte d’identité au permis de conduire en passant par les cartes de crédit. Quelques jours plus tard, nanti d’un passé inattaquable et sans taches, N. se retrouva devant le patron des vigiles pour un entretien d’embauche. L’appui de J. fut déterminant et le patron, quelques minutes plus tard, après deux ou trois banalités sur le temps et la saison de pêche au gros qui s’annonçait plutôt moche, lui signifia qu’il était engagé. Précisément dans l’équipe de J.
Dès le lendemain, après avoir touché son uniforme et ses armes, il se tenait dans la salle de contrôle en tant que garde débutant, en compagnie de J. et de quelques autres. Comme on l’a vu, la résidence était surveillée par un réseau touffu de caméras de télévision. Aucun endroit n’y échappait, les garages, les supermarchés, la piscine collective, le gymnase, le forum, l’intérieur des différents lieux de culte, tout était quadrillé par leur oeil minuscule. On disposait aussi d’une vue générale à partir d’un satellite artificiel dont les appareils embarqués étaient capables de suivre du ciel une souris traversant une pelouse.
N. sur un écran de contrôle, reconnu soudain le juge T. qui sortait de chez lui. Une violente et brutale colère l’enveloppa qu’il masqua par une quinte de toux. Le juge n’avait pas changé, constata-t-il amèrement, à peine amaigri. Comme par le passé, il avançait à petits pas de podagre en s’aidant de ses cannes. Il avait un visage soucieux et regardait autour de lui comme s’il ne reconnaissait plus le paysage. Il tâta ses poches à la recherche de son badge puis fit demi-tour en grommelant des imprécations contre certaines mesures de protection excessives.
Une douzaine de vigiles travaillaient dans la salle de contrôle. Le plus grand nombre était affecté à la surveillance des écrans vidéo, le reste était réparti entre les écoutes téléphoniques et des manipulations d’ordinateurs dont les objectifs échappaient encore à N. Ce jour là, J. faisait fonction de chef d’équipe.
Il allait d’un homme à l’autre, jetant un coup d’œil en passant sur les pupitres et sur les écrans, notant les évènements, même les plus insignifiants, sur un bloc-notes électronique qu’il tenait à la main. Il avait relevé l’heure de la sortie du juge à la seconde près et noterait son heure de retour avec le même soin.
- Pour le cas où il lui arriverait un pépin pendant sa promenade, expliqua-t-il. En principe, J. consulta une fiche, il ne se promène jamais plus d’une vingtaine de minutes.
En réalité, dans cette salle, constata N. il n’y avait rien à faire d’autre de sérieux que de se tourner les pouces, et ce n’était pas cette fausse effervescence autour des gadgets électroniques qui pouvait se révéler redoutable et l’empêcher d’agir. De plus, personne dans le poste de garde ne surveillait les vigiles durant leurs rondes ; ça ne leur serait même pas venu à l’idée de soupçonner l’un des leurs.
Les hommes chargés d’effectuer les patrouilles, qu’il observa discrètement, partaient à l’heure pile lourdement harnachés et rentraient au poste, après leur mission pour rédiger leur rapport. RAS, rien à signaler, était ce qui figurait dans la presque totalité des comptes-rendus que N. avait pu consulter. Ce qui pouvait attirer l’attention d’un patrouilleur se résumait le plus souvent en une portion de grillage endommagée par un animal, un capteur en panne ou un arbre, voire même une fleur, abîmé par le vent. Rien qui ne puisse justifier une mise en alerte de la compagnie. C’était un travail désespérant de monotonie.
J. demanda que l’on amplifie le son pour écouter ce que disaient les quelques badauds qui flânaient dans les allées autour du forum ou bavardaient par petits groupes sous les arbres du parc. Bien que leurs conversations fussent banales et ternes comme la pluie, il en nota scrupuleusement les grandes lignes sur son bloc-notes après avoir mis en route les enregistreurs. Le patron des vigiles se justifiait en mettant en avant des risques de complots. Complots hypothétiques, bien entendu.
Les communications téléphoniques interceptées sur le satellite se révélèrent également des plus anodines. Les caméras espionnèrent quelques épouses qui faisaient des emplettes dans l’un des supermarchés, qui engueulaient un domestique ou même qui prenaient leur bain, ce qui entraîna quelques sourires en coin.
Car c’était aussi l’une des particularités de la résidence de l’Ouest de tolérer que les vigiles fourrent leur nez dans l’intimité des ménages. Encore une idée du psychologue de la compagnie. Si on ne voulait pas de bagarres et d’histoires sordides entre résidants, il valait mieux surveiller en douceur les hommes et les femmes dans les tranches d’âge vulnérables. Le psychologue se chargeait ensuite adroitement de les ramener à la raison ou à la discrétion. La paix à tout prix, telle aurait pu être aussi la devise de la compagnie.
J. décida d’aller rendre visite aux chiens de patrouille et invita N. à l’accompagner. Les chiens, des bergers allemands de grande taille, sélectionnés par manipulation génétique, tournaient en rond dans des cages réparties autour d’une petite cour attenante au poste de garde. A leur entrée, ils se mirent à gronder et à aboyer en se jetant contre les grilles d’acier de leur enclos qui vibrèrent longuement sous les chocs.
- C’est parce qu’ils ne te connaissent pas, dit J.
- Et comment faire pour qu’ils me connaissent ?
- Venir chaque jour passer quelques minutes avec eux. Se montrer patient et détendu. Au début je serai là, ensuite je te laisserai seul. Ça peut prendre quinze jours.
- Très bien dit N., commençons tout de suite.
8
- As-tu rencontré la personne qui te doit de l’argent ? demanda Clara
- Pas encore, répondit N. Je n’ai pas eu le temps de me promener dans la résidence. Ton père ne me quitte pas d’un centimètre et il m’emmène tous les jours passer l’après-midi chez les chiens. On en profite pour bavarder. On peut dire qu’il est méfiant le vieux J. Malgré que je sois officiellement embauché, il me pose toujours un tas de questions sur l’Afrique et sur ce que j’y faisais. Dieu merci, je m’étais documenté pendant que j’étais en prison et je peux dire que je connais l’Afrique aussi bien que si j’y avais passé dix ans à en visiter tous les recoins. Je voulais y vivre quand j’étais gosse. J’avais vu la photo d’un coucher de soleil rouge sur la savane, avec des éléphants à la queue leu-leu sur l’horizon. Pour moi, c’était ça l’Afrique.
- Mais, dans ce cas, comment vas-tu t’y prendre pour approcher ton débiteur ?
- Je l’ignore. Je vais y réfléchir. J’ai le temps, mon pognon ne s’envolera pas. Pour l’instant, je me familiarise avec mes nouveaux compagnons. Si tu veux mon avis, les vigiles de la résidence de l’Ouest sont aussi sympathiques que les matons de la prison du sud.
Clara se mit à rire. N. était un garçon formidable, enjoué et débrouillard et elle ne regrettait pas de lui avoir loué sa chambre d’ami plutôt que de l’avoir présenté à la logeuse d’en face. Jamais un geste vulgaire ou une parole déplacée, il se comportait avec elle en ami dévoué, en grand frère, la plaçant en permanence sur un pied de stricte égalité.
Clara, malgré sa jeunesse ardente et son désir de profiter de la vie, adhérait totalement au plus extrême de ces courants de pensée qui avaient pris naissance une dizaine d’années plus tôt dans les milieux intellectuels féminins. Pour ces militantes l’amour conçu comme une suite d’abandons, de caresses et surtout d’accouplements, était à proscrire.
« Cette chair étrangère, disait l’un de leur manifeste, qui fourrage en vous avec brutalité, la sueur qui nappe les corps, l’haleine de l’autre qu’il faut respirer, les postures avilissantes sont autant d’attitudes animales foncièrement dégradantes pour la femme et pour sa dignité... Sans compter les pratiques violentes et d’un autre âge qui relèvent plus de la psychiatrie que de l’amour véritable... L’amour oui, mais pur et clair comme du cristal, y lisait-on encore en conclusion après des dizaines de pages de la même veine, sans vils attouchements, sans caresses infamantes et avec un mâle fonctionnel délivré de sa perversité et de son chauvinisme. »
Clara, à défaut d’avoir rencontré jusqu’alors le mâle fonctionnel à son goût, comptait avoir un enfant à sa convenance un jour futur en utilisant l’une des multiples banques d’embryons de la ville. Cependant ce N. tombé du ciel, beau, sympathique et robuste, bien qu’un peu âgé à son goût, pouvait devenir un jour ce que, dans leur langage codé, les adeptes de cette sorte d’amour courtois appelaient « Un parfait grand amour ». Même si son statut social n’était pas celui que ses père et mère, qu’ils aillent au diable, avaient rêvé pour elle. Elle avait donc renvoyé à plus tard ses prévisions de fécondation d’autant qu’elle avait des projets dans l’immédiat qui requerraient de sa part une entière disponibilité.
N., conformément à son statut officieux de chevalier servant, quand il n’était pas de service et après avoir fait le tour en sa compagnie des tantes Suzie les plus malfaisantes, l’emmenait volontiers au cinéma panoramique ou l’invitait dans les restaurants et les dancings des complexes de loisir ultra chics. Tous d’ailleurs impeccablement gardés par des vigiles armés de fusils d’assaut et bardés de grenades défensives.
Il se montrait partout en sa compagnie et en vivant sous son toit confirmait à tout un chacun sa position d’amoureux supposé. Cela sans jamais avoir fait la plus petite allusion à de quelconques sentiments de sa part. De ceux qui auraient pu les mener « aux si déplorables coucheries bestiales ». Bien entendu, elle ne lui avait jamais demandé non plus pourquoi il ne se comportait pas comme les autres garçons, lesquels lui auraient déjà sauté dix fois dessus au sortir de la salle de bain. Car elle était belle et appétissante, et cela même un eunuque inverti pouvait s’en rendre compte.
N. de son côté avait accepté de partager son logement, fort cher au demeurant, surtout pour donner l’apparence de vivre comme un individu ordinaire, car il s’était très vite aperçu qu’il était surveillé étroitement par plusieurs individus qu’il supposait appartenir à la police. De plus Clara, en toute innocence, lui fournissait des informations de première qualité sur les habitants de la résidence de l’Ouest, en particulier sur le juge T. qu’elle connaissait bien, et même sur son propre père.
Elle était intarissable sur le milieu des vigiles dans lequel elle avait grandi. Selon elle, s’ils se montraient si intraitables avec les autres, c’était pour mieux se livrer, en cachette naturellement, à toutes sortes de trafics pas catholiques. N. avait pris bonne note de la confidence.
- C’est l’air du temps qui veut ça, lui avait-elle dit d’une voix empreinte d’amertume et de colère. Personne n’est honnête et vertueux aujourd’hui, à côté de l’honnêteté scrupuleuse qui avait cours au temps de l’âge d’or...
Ensuite, elle lui avait longuement détaillé ce qu’elle, et ses camarades, elle en avait beaucoup et certains de fort bizarres, entendaient par « l’âge d’or ». Elle lui avait énuméré les nombreux bienfaits que l’on pouvait en espérer, s’il revenait un jour. Par-dessus tout, elle en était convaincue, cet âge d’or devait ramener un esprit civique rigoriste et salubre chez les sauvages de la ville. Laquelle redeviendrait, comme autrefois, la patrie de la vérité, de la justice et de la liberté. Qualités perdues au fil du temps sans que personne ne sache trop quand et comment.
Il avait accepté avec amusement, et sans croire à ce qu’il traitait en son for intérieur de rêveries d’adolescents, de jouer avec elle au conspirateur. Il lui avait, évidemment, en roulant des yeux angoissés, juré de ne jamais divulguer ce qu’elle pourrait lui révéler à ce sujet.
Clara, l’avait alors invité dans les lieux, boîtes de nuit le plus souvent, où se réunissaient ses amis. Il s’y était senti étranger, mal à l’aise et guère en sécurité. Trop de monde et trop de bruit, et fréquentés par une faune aussi insensée et hétéroclite que si l’on s’était donné rendez-vous à l’une de ces croisées de routes interplanétaires si chères aux films de science-fiction. Cependant, et c’était là l’essentiel à ses yeux, il faisait plaisir à la jeune fille en lui tenant compagnie, en lui versant à boire et en l’invitant à danser.
La mode la plus en vue chez les garçons et les filles habitués de ces lieux, était d’être hideux et pour y parvenir l’on se faisait déformer le visage à l’envie dans des officines de chirurgie esthétique. On se faisait allonger le cou jusqu’à ressembler à un dindon, déformer les oreilles en cornet, tirer la lèvre inférieure jusqu’à ce qu’elle pende comme un bavoir, arracher une paupière ou percer le nez et les joues en de multiples endroits de telle façon que les dents où les gencives soient visibles. Sans compter les nombreuses cicatrices factices ou réelles, violettes et tuméfiées, que l’on exhibait sur le front et le reste du corps. Heureux celui qui naissait bigle, nanti d’un bec de lièvre ou qui, enfant, était tombé dans la friture. C’était pour ces jeunes gens une manière de combattre le morne univers qui les entourait, affirmait une école de sociologues ; pour l’école concurrente c’était au contraire le meilleur moyen de s’y intégrer.
Quoi qu’il en soit, les amis de Clara, ceux que l’on pouvait qualifier de « normaux » pour autant que cette norme puisse être définie, étaient naturels, sincères et amicaux. N. les écoutait avec plaisir des nuits entières s’échauffer et débattre de l’âge d’or jusqu’à ce que l’un d’eux monte sur une table et invite tout le monde à le suivre dans la rue pour commencer illico la révolution. Plusieurs fois, il avait craint que la police de la ville n’intervienne, mais par chance, cela ne s’était jamais produit. Il faut dire aussi que ces révolutionnaires-là n’allaient jamais plus loin que la porte de l’immeuble qui leur donnait asile. Avec le retour de l’âge d’or, prophétisaient-ils c’était le bonheur pour tous assuré. Et, selon eux, ce n’était même pas difficile d’y parvenir...
N. et Clara avaient, un soir, aperçu le docteur C. dans un restaurant huppé. Il était seul et paraissait s’ennuyer. Un tourbillon de réminiscences cuisantes avait assailli N. mais prudemment, il avait entraîné sa compagne vers une table dans un angle qui les masquait à la vue du médecin. Il avait cru voir un ancien détenu, un type dangereux, s’était-il borné à dire pour s’excuser. L’une des questions qu’il voulait justement poser au juge T. concernait le rôle exact de C. dans le meurtre de la jeune chanteuse. Si C. était le coupable, et il pouvait l’être plus que tous les autres, le juge devait s’expliquer sur son étonnante mansuétude à son égard.
Tirer le coupable au sort, avec un assassin sous la main aussi plausible que l’était C., était insensé, sauf si l’on voulait le protéger. N. à cette époque, espérait faire une carrière de diplomate et avait commencé à passer avec succès les examens et concours nécessaires. Mais au lieu d’occuper un poste de choix dans une ambassade, d’avoir une vie heureuse et sans soucis, il était allé moisir en prison. Il y avait là motif à être révolté. Autant, sinon plus, que les petits copains de Clara.
Après s’être étendue comme à l’accoutumée sur les félicités attendues d’un retour à l’âge d’or, Clara, justement ce soir-là, lui avait révélé qu’un soulèvement contre le gouvernement actuel et une prise du pouvoir par ses amis n’étaient pas à exclure dans les semaines à venir. Elle avait, à ce sujet, des informations sérieuses émanant des plus hautes instances du mouvement. Pour preuve, elle avait sorti un tract de sa poche et l’avait poussé vers N. après l’avoir masqué sous sa serviette.
Une fois passées les habituelles références aux droits inaliénables de l’homme et les sempiternelles exhortations au partage des richesses, Bossuet y faisait déjà allusion dans ses sermons se souvint N., on pouvait y lire : « Nombreux sont ceux qui refusent qu’il y ait plusieurs catégories marquées de citoyens, les riches qui se prélassent dans les résidences surprotégées et les innombrables pauvres qui meurent de faim dans des villes insalubres, tyrannisés par des hordes impitoyables et impunies. Nombreux sont ceux qui veulent une police efficace et une justice égale pour tous, qui refusent que la loi puisse être appliquée par des vigiles surarmés aux ordres de chefs de bandes eux-mêmes à la botte des plus riches.
Nombreux sont ceux qui pensent que la santé doit être également accessible à tous et la vente d’organes humains réglementée de façon à ce que tout le monde puisse en bénéficier à des prix raisonnables. La science devra être contrôlée et surveillée de manière à ce qu’elle progresse harmonieusement pour le bien exclusif de l’homme. Nombreux sont ceux aussi qui souhaitent que la ville retrouve la beauté qu’elle a perdue et que nous avaient légué les générations précédentes.
Enfin, nombreux sont ceux qui estiment que la production ou le commerce ne peut être une fin en soi mais qu’ils doivent répondre à des nécessités et à des aspirations exprimées par la population.
Que ceux qui pensent comme nous viennent grossir les rangs des partisans de l’âge d’or. Apprêtez-vous à vous battre à nos côtés, ceux qui ne seront pas avec nous seront contre nous, etc. »
La charte de l’âge d’or, qui circulait sous le manteau et dont Clara possédait un exemplaire, qu’elle avait même un soir fourré sous le nez de N., développait les mêmes arguments mais stipulait entre autres choses, ce que N. jugeait extravagant, que « grâce aux progrès de la médecine, les humains devaient naître strictement égaux désormais ».
N. en avait conclu, face à cette promesse de tumulte prochain et avant que le pays ne s’embrase, qu’il était temps de mettre ses projets personnels à exécution. Il avait cependant estimé prudent et honnête d’avertir son amie sur les résultats que l’on pouvait escompter d’une révolution dont les objectifs étaient aussi généraux et inconsistants que n’importe quel programme politique ordinaire. L’homme vertueux, l’état vertueux ? Pff, la plus néfaste des utopies ! selon lui.
Il suffisait de plonger son nez dans les livres pour s’en rendre compte, lui disait-il, et il citait Zamiatine ou ce fou cruel de Saint-Just. Clara cependant voulait ignorer ce que les livres, et Zamiatine, enseignaient, le temps présent suffisait amplement à alimenter ses réflexions. L’âge d’or était dans sa tête, bien construit et en état de marche... N’en déplaise à ce trouillard de N., pensait-elle de son côté.
N. chercha une bibliothèque publique pour lui prouver, à travers quelques documents historiques sérieux et bien sentis, ce qu’il avançait. Il n’en trouva qu’une encore en état dans la ville, mais elle ne disposait que de quelques romans sentimentaux et quantité de livres de cuisine. Comparée à la bibliothèque de la prison, si pourvue en bouquins de toutes sortes, celle-ci paraissait d’une pauvreté et d’une indigence sans bornes. On aurait dit que le bibliothécaire avait suivi à la lettre, peut-être judicieusement d’ailleurs, le conseil d’un vieil auteur qui écrivait jadis : « Nathanaël, jette mon livre ! ».
Clara, qui ne renonçait pas, malgré tout, à l’embrigader, lui proposa un soir de prendre le commandement d’un groupe d’insurgés.
- Non, c’est impossible ! lui avait-il répondu, et la violence de sa réponse l’avait lui-même surpris. Tu es peut-être un Robespierre ou un Lénine en puissance, mais moi qui suis un homme très ordinaire, je n’ai aucune aptitude pour tenir le rôle que tu veux me faire jouer. En outre, j’ai d’autres raisons, que je préfère taire, pour ne pas accepter... En vérité, je me demande même parfois si je ne préfèrerais pas retourner en prison ?
Après tout, avait-il réfléchi par la suite, éliminer le juge T. c’était aussi aider à l’avènement de l’âge d’or. Mais cela il ne pouvait l’avouer à Clara. Cette nuit-là, seule dans sa chambre comme à l’accoutumée, la jeune fille, après s’être demandée qui pouvaient bien être ce Lénine et ce Robespierre, trouva que son parfait grand amour avait parfois des attitudes et un comportement de parfaite poule mouillée.
9
Anna, l’épouse du juge T. était diplômée en droit, parlait et lisait plusieurs langues couramment. Elle était employée comme secrétaire-documentaliste dans un cabinet d’avocats renommé lorsqu’elle avait rencontré son futur mari. C’était au cours d’une visite professionnelle qu’il avait faite à ses employeurs, il y avait un peu plus de vingt ans de cela. Personne n’aurait eu l’idée ce jour-là de parler d’un coup de foudre, ils s’étaient serré la main cérémonieusement et plutôt froidement.
A cette époque on voyait arriver dans les bureaux les ordinateurs de huitième génération. On prêtait à ces engins une forme d’intelligence capable d’analyse et de décision, et en tout cas suffisante pour tenir des postes d’un niveau de compétence relativement élevé.
Une machine de ce genre avait été installée, un beau matin, dans le cabinet d’avocats. Ce n’était pas une machine très encombrante, une portion de placard avait suffi à l’héberger. Aussitôt, elle s’était mise au travail, traduisant, comparant, analysant et synthétisant, sortant des lettres et des factures irréprochables et établissant des dossiers, peut-être monotones, mais sans une seule erreur et impeccablement renseignés. Elle effectuait des recherches dans les archives plus vite que n’importe laquelle des documentalistes et répondait au téléphone, souvent à plusieurs interlocuteurs en même temps, avec une célérité épatante. En tout cas cent fois plus vite que la petite Malienne affectée à l’accueil.
Elle donnait même des conseils aux secrétaires en place d’une voix suave et distinguée, peut-être même légèrement ironique, puis vérifiait et insistait jusqu’à ce que ses recommandations soient suivies d’effets. Un après-midi, Anna, à bout de patience avait plaqué son travail en cours, pris son manteau et était partie pour toujours, ulcérée d’être corrigée par cette bécane trop zélée.
- Ce que vous allez vous amuser maintenant ! lui avait confié son directeur d’un ton hypocritement enjoué en lui remettant la brochure du gouvernement qui traitait de ce genre de situation et son cadeau de départ. Elle avait ensuite vainement attendu chez elle les loisirs pharamineux qu’on lui promettait dans la brochure puisque désormais, y était-il écrit, « Les machines feraient pour nous les plus rebutants travaux en nous laissant plus de loisirs qu’aucune civilisation n’avait jamais connus ».
Elle avait ensuite épousé le juge, qui l’en priait depuis longtemps, quand elle eut compris que ses efforts pour retrouver un travail à son goût seraient vains désormais et lorsque ses économies eurent fondu, car il lui fallait bien vivre et manger. C’est à ce moment-là qu’ils avaient acheté une villa dans la résidence de l’Ouest. Elle s’y était claquemurée pour y ruminer à son aise l’échec de sa vie professionnelle.
Plus tard, se rendant compte qu’avec le juge elle n’aurait au mieux qu’une existence de potiche agréable à regarder et tout juste bonne à organiser les somptueux banquets dans lesquels il se complaisait, elle était devenue positivement enragée, accusant pèle mêle la société, Dieu et son mari de l’avoir flouée et réduite à rien, à un zéro inutile. Bonne à jeter aux chiottes ! disait-elle amèrement d’elle-même.
Au bout d’un long temps de réflexion, elle s’était alors rangée du côté de ceux qui rêvaient d’autre chose qu’un monde de machines, sans trop savoir d’ailleurs ce qu’elle aurait mis à leurs places. L’essentiel, pensait-elle, c’était d’avoir une cause à soutenir et partant un but à donner à sa vie. Progressivement elle en était venue à entretenir, avec quelques-uns des responsables du mouvement naissant pour le retour de l’âge d’or, une correspondance suivie et codée sur ce qui tenait lieu alors d’Internet. Car l’Internet de jadis s’était passablement déglingué, ne servant plus que la cause de nombreux fanatiques ou ne travaillant plus qu’au profit exclusif des marchands. Cela avait duré des années, le temps pour le mouvement de s’affirmer et de recruter ses militants et ses cadres.
Bien entendu, son mari ignorait tout de cette activité, qu’il aurait estimé par ailleurs hautement subversive. Mais comment aurait-il pu se douter de quelque chose, lui qui l’avait toujours tenue pour une sorte d’évaporée sans consistance. N’avait-elle pas quitté, sur un coup de tête, une situation des plus lucratives et enviables ? Même de s’être mariée avec lui prouvait qu’elle n’avait guère de raison. Au contraire, pour les leaders de l’âge d’or, elle était de ceux dont les avis étaient les plus pertinents et les mieux fondés. Dans le gouvernement à venir, ils lui avaient réservé une place de choix au côté des dignitaires et lui avaient confié d’ores et déjà la direction de l’instruction publique. En attendant, elle dirigeait l’action de centaines de groupuscules clandestins chargés de propager leurs idées dans la zone sud.
La police arrêtait assez souvent quelques-uns de leurs militants, elle arrêtait aussi les militants d’un tas d’autres mouvements et partis, et éliminait parfois physiquement ceux qu’elle estimait les plus dangereux au nom de la raison d’état. Un camion un jour pulvérisait leur auto, l’avion dans lequel ils prenaient place s’écrasait au sol, ils se noyaient illogiquement au cours de leurs vacances ou faisaient une chute mortelle en montagne.
Le mouvement ne ripostait pas faute de moyens mais en estimant aussi, fort justement, que les martyrs étaient plus utiles à leur cause que les terroristes morts au champ d’honneur. Le gouvernement tentait bien de les discréditer en leur attribuant quelques attentats bidons, malgré cela, ils avaient la sympathie d’une grande partie de la population.
Que certains puissent rêver de retourner à l’âge d’or, et comploter pour y parvenir, gênait et irritait cependant beaucoup de monde. En politique, on ne revient jamais en arrière, affirmait-on dans les sphères du gouvernement, l’histoire ne repasse pas les plats. Pauvres arguments en regard des formidables et bénéfiques résultats que beaucoup en espéraient.
Le gouvernement avait, de toute manière et périodiquement, à faire face à des émeutes fomentées par des mouvements revendicatifs de toutes sortes. La ville devenait alors un champ de bataille, qui se démantibulait de plus en plus, où s’affrontaient les véhicules blindés de la police et les troupes dirigées par plusieurs centaines de petits chefs, presque tous rivaux. L’âge d’or n’était qu’un de ces mouvements, mais il était le seul qui ne reposait pas sur la volonté de s’enrichir d’un petit nombre en se maintenant au pouvoir par la force et la terreur.
Au cours de ces affrontements, les véhicules blindés de la police tiraient sur les manifestants, à l’aveuglette, au canon et à la mitrailleuse à eau à très haute pression, ce qui avait pour conséquence d’estropier beaucoup de monde et d’anéantir quelques monuments au voisinage. Les manifestants de leur côté jetaient des grenades au phosphore grosses comme un ongle qui incendiaient les véhicules blindés et assez souvent aussi une partie du quartier. Cela se passait ainsi depuis quelques années et plusieurs fois par an. Jusqu’à présent le gouvernement et la police avaient toujours gagné mais de l’avis de tout le monde l’issue des affrontements, avec certaines bandes bien armées, devenait de plus en plus incertaines et les batailles de plus en plus meurtrières.
Les reporters de télévision, munis de leurs caméras miniaturisées, se glissaient parmi les uns et les autres en souhaitant que les empoignades se poursuivent longtemps car l’audience, en temps ordinaire plutôt faiblarde, grimpait alors de deux ou trois points. Dans les résidences, c’était l’alerte rouge et les vigiles montaient aux créneaux avec l’état d’esprit des archers d’antan se préparant à repousser les Vikings.
Les tenants de l’âge d’or, qui n’avaient pas les moyens d’acheter des armes et des grenades au phosphore, étaient par contre vaincus et dispersés en moins d’une heure, mais tout ce qu’ils demandaient c’était que la télévision soit présente et parle d’eux.
Le Juge T. exécrait tous les trublions quels qu’ils soient et l’idée même d’un retour à l’âge d’or lui faisait bouillir le sang, sans qu’il puisse expliquer clairement pourquoi. Il lui semblait même que c’était après une échauffourée criminelle organisée par ces crétins que l’idée de tirer au sort les coupables lui était venue, car ce jour-là, ceux qui avaient été ramassés par la police se prétendaient tous, stupide raisonnement s’il en est, également fautifs.
N. n’avait pas tort en prétendant qu’éliminer le juge servait le retour de l’âge d’or, car même à la retraite son influence demeurait considérable parmi ses collègues et confrères. Le personnage était pittoresque, sa silhouette monstrueuse et sa voix profonde et puissante comme le tonnerre avaient inspiré de nombreux dessinateurs humoristiques et même des scénarii de feuilletons à la télévision.
Il exposait ses idées et débattait de ses théories dans de nombreux articles qui paraissaient dans les journaux de la magistrature ainsi que dans ceux du grand public et il n’était pas rare qu’il participe à des débats télévisés où ses connaissances du droit émerveillaient tout le monde. Sa réputation avait d’ailleurs été bâtie par des journalistes qui avaient d’abord apprécié ses très médiatiques jugements. Ils estimaient fort justement qu’il était le seul juriste dans le pays capable d’interpréter avec brio l’Himalaya des lois et décrets de l’état.
Il possédait de nombreux amis parmi les députés et les membres du gouvernement et on lui avait plusieurs fois proposé un poste élevé au ministère de la justice. Il avait toujours décliné ces offres estimant que sa vie avait été suffisamment bien remplie et que sa mauvaise santé lui donnait droit au repos de son choix.
Il était clair pour lui qu’Anna se comportait à peu près comme toutes les femmes de la résidence. Trop rarement, pensait-il, elle se rendait dans l’un ou l’autre des lieux de culte et trop souvent malheureusement dans l’un des nombreux bars pudiquement appelés « Salon de Thé » où l’on servait tous les alcools et toutes les drogues possibles et imaginables. Pour être tout à fait franc, et il était le premier à le reconnaître, sa femme vivait plutôt comme tout le monde dans la résidence où la majeure partie des habitants occupait son temps à chasser son ennui.
Elle passait aussi de nombreuses heures par jour à bavasser avec des inconnus sur Internet ; mais il n’existait aucun site sur le réseau où l’on ne traitât pas de choses parfaitement insipides et niaises. C’était une mode bien ancrée que de se donner des rendez-vous par écrans interposés et d’y débattre, avec un sérieux de philosophe, de poncifs et de lieux communs du niveau des classes primaires de jadis. Du temps de l’âge d’or justement, ricanait le juge T.
Le réseau comme on l’a vu, était devenu si touffu, si chaotique, que l’on pouvait y semer aisément les curieux tentés de savoir ce qu’un quidam en particulier y boutiquait. Seuls les authentiques initiés pouvaient s’y retrouver, un peu comme parvenaient à se diriger encore quelques rares habitants des vieilles villes, Mexico, Moscou ou Londres, réputées comme les plus inexpugnables des labyrinthes.
Anna fréquentait aussi un ou deux clubs féminins, notamment un club réputé de tir à l’arme à feu. Pour quelles raisons s’entraînait-elle à tirer avec diverses pétoires, dont certaines fort dangereuses et puissantes ? Le juge n’en savait rien, probablement pour se donner une raison d’exister, par jeu peut-être ou par bravade. Peut-être encore pour défendre la société, allez savoir avec ce genre de femme.
Il aurait préféré qu’elle fréquente des clubs de lecture ou les associations caritatives pilotées par le Palais, ce qui correspondait tout de même à des goûts plus dans leur style de vie. Mais il ne pouvait intervenir et surtout pas lui donner des ordres. Elle était libre, et pas question de restreindre cette liberté. A l’image de beaucoup d’autres femmes elle laissait les commandes de sa maison à son personnel et ne regardait son mari que lorsqu’elle butait contre lui.
Elle avait évidemment quelques copines qui lui ressemblaient et avec qui elle passait un ou deux après-midi par semaine. Un jour le juge lui avait demandé ce qu’elles faisaient ainsi réunie. Elle avait prétendu qu’elles jouaient au poker, au football américain ou prenaient une cuite entre elles ou avec des copains. A l’examen de ses emplois du temps, le juge n’avait vraiment aucune raison d’imaginer quoique ce soit d’anormal. En outre elle ne quittait pratiquement jamais la résidence, ce qui était, pour lui, un signe évident de désintérêt pour le monde.
Il se souvenait combien elle avait été jolie, de cette beauté flatteuse et tout à fait conforme aux canons adoptés par la publicité de l’époque. C’était alors le rêve de chaque jeune fille de suivre au plus près le standard mondial : Lèvres charnues, visage ovale, cheveux flous, grands yeux inexpressifs, longues jambes et poitrine menue.
Beaucoup dépensaient des fortunes en chirurgie esthétique pour s’en approcher et Anna, dont les parents étaient riches n’avait pas été la dernière à en profiter. Aujourd’hui c’était autre chose, on faisait dans l’horrible, « chacun est libre d’être comme il veut » pouvait-on entendre ou lire un peu partout. La mode tournait au gré des marchés. Si les autres sont un miroir pour soi, ce miroir aujourd’hui n’était pas flatteur, grinçait le juge T.
Dans les premiers temps de leur installation, Anna s’était ennuyée à mourir dans l’univers sécurisant et insipide de la résidence et avait même eu une liaison avec l’un des vigiles. Le juge l’avait rapidement su mais n’avait rien dit. Là encore elle était libre de faire ce qu’elle voulait et, à sa décharge, il n’avait guère de temps non plus à lui consacrer. Et puis les vigiles étaient considérés par beaucoup guère plus que des animaux de compagnie.
Les rencontrer était facile, on les trouvait partout, patrouillant, contrôlant, surveillant. Sur un simple soupçon, un rôdeur, un individu non identifié se déplaçant dans la résidence, ils pénétraient chez vous en coup de vent sans prendre la peine de vous avertir. Maintenant qu’il avait le temps d’observer leur manège, leurs fameuses opérations coup de poing, leurs patrouilles, les contrôles d’identité, les changements périodiques de badges, les convocations pour vérification d’emploi du temps, il n’était pas loin de penser que les résidants étaient entièrement à leur merci.
L’idée lui déplut et, alors qu’il se rendait à sa réunion sur la sécurité, il frissonna désagréablement en les voyant déambuler à plusieurs dans un sentier proche, roulant des épaules et comme toujours, puissamment armés. Il leur trouva même des têtes particulièrement patibulaires malgré leurs sourires de circonstance et les saluts militaires qu’ils lui firent.
En tant que président de séance, il exposa sa théorie, à savoir que les vigiles les tenaient en leur pouvoir, aux résidants qui s’étaient déplacés. Ce fut un tollé et l’un des bougons de service proposa qu’il soit démissionné pour avoir osé soupçonner leurs anges gardiens de louches desseins. Il calma tout le monde en affirmant qu’il ne s’agissait là que d’une vue de l’esprit et se rangea à l’avis de ceux qui voulaient que les chiens fussent plus nombreux à patrouiller dès sept heures du soir.
Il savait que cette décision ferait jurisprudence et que de nombreuses résidences leur emboîteraient le pas. Il soupira de dépit. En tout cas, se dit-il, cela plaira au gouvernement. L’heure choisie n’était pas innocente. C’était l’instant où commençaient les jeux à gratter sur les chaînes de télévision privées. Il n’y avait alors plus personne dehors car tout le monde jouait à ces jeux électroniques en espérant bénéficier en retour peut-être pas des largesses de dame Fortune, mais au moins des nombreux bidules inutiles qu’elle distribuait.
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Les chiens supportaient désormais sans broncher la présence de N. et le patron décida, suivant en cela l’avis de J., de lui faire effectuer sa première patrouille. Vu le nombre de rondes à mener de sept heures du soir à l’aube, la patrouille se composait d’un seul homme armé et d’un chien. L’animal valait d’ailleurs plusieurs vigiles et était infiniment plus dangereux que n’importe quelle arme en raison de son caractère fortement agressif et de sa force colossale.
N. comptait bien profiter de la crainte que le chien inspirait à tout un chacun pour faire parler le juge T. Il avait regardé attentivement, dans la salle de garde, les films consacrés au dressage de ces animaux. On y voyait des bergers allemands, frères des leurs, s’attaquer à des individus dans des endroits aussi variés qu’une maison, la rue ou une auto, les terrasser et déchiqueter leur cuirasse en un clin d’oeil.
« Personne ne peut résister plus d’une dizaine de secondes à leurs assauts », affirmait fièrement le dresseur sur l’écran. N. apprit, dans les jours suivants, à leur donner des ordres et de se faire un tant soit peu obéir. Il espérait que le juge T., en tant que responsable du comité de sécurité de la résidence, connaissait lui aussi le contenu de ces films et que, dans ce cas, il en avait été grandement impressionné.
Il était retourné, plusieurs fois, voir le greffier dingue au Palais de justice. Ils avaient relu ensemble les minutes de son procès que ce dernier avait sorti clandestinement des archives du tribunal. On y trouvait les dépositions des suspects interrogés à des moments différents et par différents enquêteurs. On y lisait surtout le témoignage des gendarmes qui avaient mené l’enquête.
Ces derniers ne s’étaient jamais intéressés aux lettres que C. avait rédigées la nuit du crime. Que C. les ait écrites entre quatre et cinq heures du matin, selon ses propres déclarations, n’avait étonné personne. Naturellement C. ne les avait pas postées et reconnaissait même les avoir détruites. Personne non plus n’avait songé à lui demander ce qu’elles contenaient.
C. reconnaissait aussi avoir menacé la chanteuse devant tout le monde et une employée l’avait croisé dans le couloir qui menait aux chambres des invités, peu après minuit. Cela, il l’avait admis aussi, puis était revenu sur cet aveu, accusant la femme de mentir. Comparées aux dépositions sans fards des autres suspects, celles de C., emberlificotées et confuses, avec des contradictions et des inexactitudes flagrantes étaient accablantes pour leur auteur. Ses avocats, les meilleurs et les plus chers du pays, avaient pourtant démontré le contraire au cours de l’audience. Le juge T. avait ensuite tranché.
En prison, N. avait longuement réfléchi à la manière dont il se vengerait du juge après l’avoir fait parler. Le plus simple était de lui vider le chargeur d’un pistolet dans le ventre avant de s’enfuir. Mais, estimant le procédé peu glorieux, il décida de n’utiliser son arme qu’en dernière extrémité.
Connaissant bien maintenant les goûts et les habitudes du juge, il préférait tenter de l’étouffer à coups de foie gras, de homard, de caviar et de grands crus. C’était tout à fait possible et il avait relevé de nombreux cas et exemples historiques au cours de ses lectures, notamment chez les papes et quelques empereurs. Il n’avait eu aucun mal à se procurer les produits nécessaires grâce à Duc, même s’ils lui avaient coûté un bon mois de salaire. Il espérait une rapide, belle et définitive indigestion. Tu périras par où tu as péché, gros con !
N. se glissa donc, vers une heure du matin, en compagnie d’un gigantesque berger allemand du nom de Bertha, dans le jardin potager du juge T. Il portait un sac à dos pesant dont les bretelles lui sciaient les épaules…
A la même heure, le docteur C. effectuait une dernière visite à ses chers petits pensionnaires avant l’extinction des feux. Il les connaissait naturellement tous, possédait tous les détails de leur vie et les appelait par leur prénom. Ils étaient aux anges lorsque, par exemple il condescendait à prendre des nouvelles de leurs proches, qu’il connaissait aussi bien que s’il s’était agi de sa propre famille. « Nom d’un chien, il n’est pas fier pour deux ronds ! », disaient-ils de lui.
C’était le moment idéal pour en profiter et leur demander un petit prélèvement gratuit, trois fois rien, un timbre-poste de peau ou un verre à porto de sang. Ce à quoi la plupart accédaient volontiers, pour le seul bonheur de lui faire plaisir et de voir sa face de sacristain habituellement sévère et mélancolique s’illuminer d’un sourire.
Avec ceux qui rechignaient malgré tout, il se lançait dans des tirades sur le désintéressement, sur le don, sur sa valeur symbolique, ciment de toute bonne démocratie. Il décrivait en des termes pathétiques les souffrances physiques et morales de ceux qui attendaient ce zeste de peau, cette once de moelle épinière, ce rien de sang. Il lui arrivait même de pleurer, emporté par son lyrisme. Il était alors, avec son visage affligé tout inondé de larmes, absolument irrésistible.
Il lui arrivait aussi de parler placements, rentes et investissements en bourse avec eux. Il les conseillait, débattant des avantages et inconvénients des fonds communs de placement, des obligations ou des warrants d’obligation etc. Il avait même servi d’intermédiaire pour des achats d’oeuvres d’art et s’était montré alors un expert avisé. Avoir des petits pensionnaires, disait-il noblement et la main sur le coeur, c’est avoir charge d’âmes. Je me considère comme leur papa gâteau ! Néanmoins, ainsi que le permettait la loi il prenait un petit 5 % de commission sur toutes les transactions.
Tous les pensionnaires étaient alités bien entendu et chacun avait sa chambre. Il disposait soit de sa propre machine de survie soit de faisceaux de tubes et de câbles électroniques qui le reliaient à une machine collective. Chacun disposait aussi, pour son usage personnel, d’un téléphone sur satellite, d’une télévision en trois dimensions et d’un ordinateur qui lui permettait de se déplacer à sa guise dans une foule d’univers commerciaux.
On citait un seul cas d’un petit pensionnaire qui ayant su augmenter confortablement sa fortune, s’était fait ensuite greffer les organes qui lui manquaient. Il avait quitté la clinique, heureux et couvert de cicatrices. Hélas ! ce fut pour se faire écraser par un camion, presque devant la porte de la clinique. « Bien fait pour lui ! », avait laissé échappé C. devant tout le monde. Un manque de pot extraordinaire, tout de même, avaient pensé quelques-uns.
Le record en matière de prélèvements était détenu par une mère de famille qualifiée à l’unanimité « d’admirable ». Agée d’une quarantaine d’années, elle n’avait plus ni coeur, ni foie, ni utérus, ni jambes, ne possédait plus qu’un rein, qu’un demi-mètre d’intestin, qu’un sein, qu’un poumon, qu’un oeil, qu’un conduit auditif, qu’un bras, le gauche avec la main presque entière, une partie de sa chevelure et la moitié seulement de ses vertèbres. Elle avait donné seize fois sa moelle épinière, vingt-sept fois son sang et six fois sa peau.
Elle était devenue très riche et sa famille, qui la bénissait chaque jour, vivait dans l’opulence. C. lui demanda comment elle allait.
- Bien répondit-elle, en clignant son oeil valide. Et mieux depuis que mon ordinateur a été réparé.
- Nous avons fait le plus vite possible, dit C. rougissant sous le reproche.
- Ma fille va se marier dans un mois, docteur, et je voudrais bien lui faire un petit cadeau personnel.
- Nous verrons cela, répondit C. redevenu guilleret. Elle avait des dents magnifiques et en ce moment la demande en dents était forte. Il considéra le visage de la femme avec bonté. Nom de Dieu, pensa-t-il ému, en arriver là par amour pour ses enfants ! Quelle mère ! Quel exemple pour les générations à venir !
Il lui tapota sa chère main gauche, consulta machinalement les feuilles de soins accrochées à son lit et se pencha pour l’embrasser sur le front. Un baiser de sa part était exceptionnel et sanctionnait une action d’éclat, un événement hors du commun. C. parti, elle se dépêcha de téléphoner aux autres. Il m’a embrassée leur dit-elle, et elle fit des envieux.
Le docteur C. revenu dans son bureau consulta son agenda avant d’aller se coucher. Il lut que le lendemain il avait rendez-vous avec le juge T. et quelques autres notables pour leur repas hebdomadaire qui serait, comme à chaque fois, un modèle de gastronomie. Il en saliva de plaisir et gagna sa chambre en sifflotant « Que je t’aime». Il faillit sonner son valet de chambre mais se souvint qu’il était parti en vacances au bord de la mer avec des amis grâce à des points obtenus avec l’achat d’un certain nombre de denrées alimentaires, notamment du Pouac.
A la même heure encore Clara quittait ses amis après une discussion des plus âpres concernant la répartition des divers ministères entre les différentes tendances du mouvement. Une fois le pouvoir entre leurs mains et le retour de l’âge d’or assuré, naturellement. Elle avait obtenu, pour elle, un poste important au ministère de l’intérieur et elle avait du mal à cacher sa satisfaction en regagnant son appartement. Par contre, ce qui n’était toujours pas réglé, c’était le financement de la révolution. Chaque chose en son temps, avait souri dans sa barbe le responsable suprême, décontracté comme à son habitude.
Le chef de groupe J. qui n’était pas de service cette nuit-là dormait paisiblement près de sa femme, dans leur maison de la résidence du Nord.
Le juge T. qui lisait dans sa bibliothèque en croquant du nougat, entendit du bruit dans le petit potager qu’il faisait cultiver derrière sa villa. C’était un jardin de condiments et d’herbes aromatiques. Il les estimait indispensables et tenait absolument à ce qu’ils soient frais. Ce qu’il entendait n’était pas le tumulte connu d’une opération coup de poing. C’était plus discret, un pas d’homme furtif. Un voisin qui voulait lui piquer de l’estragon ou du serpolet ? Ridicule. Sa femme qui rentrait ou qui se promenait ? Elle dormait en ce moment dans sa chambre, au second étage et avait le sommeil plutôt lourd. Un vigile ? Les vigiles en patrouille, ordinairement, ne pénètrent pas chez les gens. Il pensa alors à l’inimaginable : un rôdeur, un voleur, un voyou, un criminel tentait de s’introduire chez lui. Il se mit à trembler.
De son fauteuil, il parvint à orienter la caméra à infrarouge de son réseau personnel de surveillance extérieure et ne vit qu’un voile rougeâtre sur l’écran de contrôle. Elle était encore en panne, un oiseau avait dû lâcher une fiente sur la lentille ou sur la cellule. Demain c’est juré, il convoquera la commission de sécurité pour que soient supprimés, une bonne fois pour toute, ces maudits piafs.
Il regretta de ne pas avoir accepté que les caméras de la salle de garde puissent fouiller sa maison. C’était Anna, cette idiote, qui, pour protéger sa pudeur avait refusé. Mais comment pouvait-il imaginer que sa vie puisse être menacée un jour, ici dans la résidence de l’Ouest ? Il mit en route les détecteurs de son qu’il avait fait poser la semaine dernière, ironie du sort, pour faire plaisir à l’un de ses amis qui en fabriquait. Le fracas d’un halètement rauque et de chaussures pesantes écrasant du gravillon emplit alors la pièce.
Quelle sorte de monstre abominable était donc tapi derrière la porte ?
Il voulut appuyer sur le bouton de l’interphone de l’autre côté de sa table de travail, afin de prévenir sa femme, mais ne put l’atteindre. Une douleur d’une extrême violence venait d’exploser dans sa poitrine. Un infarctus, pensa-t-il tout de suite, encore un. Merde !
On lui avait greffé un coeur, le cinquième, il y a deux ans au cours d’un voyage à l’étranger, mais le travail avait été saboté, pour reprendre l’expression de son ami le docteur C. Un coeur dégueulasse, pratiquement pourri lui avait été installé au prix fort. Il en payait aujourd’hui les conséquences.
Le juge tenta alors de se lever pour enfoncer le bouton d’alarme générale placé sur une console, à un pas de là, mais ses jambes refusèrent de le porter. Il fit un effort violent pour crier mais aucun son ne sortit de sa gorge. Il retomba sur ses fesses et glissa au fond de son fauteuil au moment où l’inconnu ouvrait la porte derrière la maison à l’aide d’un passe électronique.
Dans un brouillard rouge il distingua en face de lui un grand gaillard de vigile qu’il ne connaissait pas, accompagné d’un énorme chien couvert de bave et tenu en laisse courte. Il pensa : Je suis sauvé, il va donner l’alerte. Le vigile posa à terre un sac à dos lourdement chargé et s’approcha du juge.
- Tu me reconnais ? demanda-t-il.
- Non, souffla le juge interloqué. Préviens l’hôpital s’il te plaît.
- Je suis N.
- Préviens l’hôpital, nom de Dieu au lieu de me faire chier avec tes devinettes ! râla le juge dans un effort prodigieux.
N. attira une chaise et raconta son histoire. Il se sentait las, ce n’était pas ainsi qu’il avait imaginé leur entrevue. Le juge T. l’écoutait, l’oeil vitreux, sans comprendre.
- Je t’ai apporté du foie gras des Landes, dit N, et des truffes du Périgord, des noires revenues dans du lard avec du thym et du laurier. Tiens sent !
Il ouvrit le bocal et promena les truffes sous le nez de l’obèse. L’oeil du juge s’alluma, puis s’éteignit aussitôt. Il fit un petit geste de la main comme pour dire que c’était inutile et réclama encore l’ambulance. N. sentit alors l’odeur aigrelette de sa propre sueur. C’est parce que j’ai encore peur de cet homme, pensa-t-il, même mourant, il me fait peur. C’était dérisoire et terrible. Le chien gronda comme s’il s’impatientait.
- Qui à tué la petite chanteuse, chez les C.
Le juge esquissa un sourire. C’était donc ça, il allait crever à cause de cette histoire à dormir debout. La plus conne de toute sa carrière. Il eut un sursaut et crispa sa main sur sa poitrine.
- Mon cul, parvint-il à bafouiller avant de mourir.
N. après avoir supprimé l’enregistrement vidéo de la télé interne et celui des détecteurs de son, nettoyé toutes les traces de son passage, quitta la maison. Dans le jardin, il effaça les empreintes de ses pas ainsi que celles du chien et enleva le cache sur la caméra infrarouge. A moins de faire parler le clébard, il ne risquait plus rien.
Il termina sa ronde au pas de charge et de retour dans la salle de garde rangea le caviar, le foie gras (d’oies gavées aux figues), les truffes noires, le homard de Floride et tout le reste de la mangeaille dans son armoire personnelle. Avec ça, pensa-t-il, ils allaient faire une fête à tout casser le lendemain, Clara et lui.
Au cours de la nuit, il passa plusieurs fois près de la maison du juge. La lumière brillait toujours dans la bibliothèque. Sur le matin, il fut à deux doigts de donner l’alerte. Mais ce n’était pas la seule maison où brillait la lumière et ce n’était pas non plus l’usage d’alarmer tout le monde parce qu’une ampoule électrique était restée allumée chez quelqu’un.
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N. fut interrogé sans conviction par la police, guère plus longuement que ses collègues qui n’étaient pas de service. L’hypothèse d’un assassinat était proprement impensable dans une résidence comme la résidence de l’Ouest et personne n’y songea un seul instant. La mort du juge T, qui fit la une des journaux de l’après-midi et les deux tiers du journal télévisé de la première heure sur les chaînes de la télévision nationale, paraissait à tous des plus naturelles.
Quand sa femme avait découvert son corps, dans la bibliothèque, le juge avait encore un morceau de nougat dans la bouche et le livre qu’il lisait était tombé à ses pieds. C’était les mémoires d’un vieux militant socialiste devenu président de la république, il y avait de ça de nombreux lustres, un classique aujourd’hui que l’on étudiait à l’école. Il avait fait abroger la loi autorisant la peine de mort, ce que le juge T. avait toujours réprouvé avec vigueur. En cela seulement il rejoignait les tenants de l’âge d’or.
Le médecin légiste et le commissaire de police supposèrent que la lecture de l’ouvrage, notamment le chapitre concernant cette abrogation, avait suffi pour provoquer une forte colère et l’arrêt d’un coeur bricolé à l’extrême. Une odeur de truffe noire flottait bien dans le bureau, mais aucun policier, connaissant la gourmandise proverbiale du disparu ne trouva cela extraordinaire. Tout au plus fit observer l’un d’eux, la truffe se mariait-elle assez mal avec le nougat.
Sa femme, qui jurait ne trouver le sommeil qu’avec l’aide des somnifères, n’avait rien entendu ni vu quoi que ce soit de particulier. Le commissaire, renseigné à l’occasion par le patron des vigiles de la résidence, lequel la croyait inoffensive et la supposait même un peu ramollie du cerveau, n’insista pas.
Tout le monde ignorait, et la police aussi bien entendu, que cette nuit même, Anna avait longuement conféré avec les leaders de l’âge d’or sur le réseau crypté d’Internet avant d’aller se coucher, après avoir avalé deux cachets de somnifère. Il s’agissait, pour la nième fois de se répartir les fonctions et le pouvoir. Quelques jours auparavant elle avait reçu l’ordre de réviser les plans relatifs à la prise de contrôle de la résidence de l’Ouest. Un exercice qui se répétait périodiquement depuis quelque temps d’une résidence à l’autre, comme si quelque chose d’imminent se préparait. J. ne s’était pas fait prier pour l’aider. Elle lui avait donné rendez-vous dans l’un des bars luxueux du complexe de loisir, là où elle se rendait assez souvent avec ses copines et où elle était connue. Elle voulait vérifier, en particulier les caractéristiques techniques du satellite de télécommunication et de surveillance affecté à la résidence et faire le point sur les nouvelles recrues de la compagnie, leur moral et leur degré d’entraînement.
Elle lui avait donc posé un tas de questions du ton de la conversation, en usager soudain inquiet pour sa sécurité. J. avait répondu de bonne grâce, soucieux de la rassurer, livrant les nouveaux codes d’accès et les clés d’autodestruction du stellite sans se méfier le moins du monde. C’était un matamore et Anna jouait avec dextérité de son besoin de faire le fanfaron devant elle. Vingt ans que le mouvement se préparait en grand secret à prendre le pouvoir, vingt ans que l’on mitonnait l’opération Arcadie, c’était le nom de code de leur révolution, d’une manière quasiment militaire.
Ils n’étaient à l’origine que sept hauts dignitaires dans la confidence. Certains étaient morts depuis mais avaient transmis oralement ce qu’ils savaient à leurs successeurs. L’opération ne devait pas échouer, sinon c’était tout le mouvement, et les espérances qu’il portait, qui sombrerait définitivement et sans espoir de renaître.
On enterra le juge T. avec les fastes dus à une haute personnalité et en présence d’un grand nombre de représentants du gouvernement, du barreau et de la magistrature. Les vigiles firent une escorte martiale à celui qui avait été, entre autre, un brillant président du comité de sécurité de la résidence de l’Ouest.
- J’ai touché mon argent, mais il s’est beaucoup déprécié, soupira N. devant Clara, venue elle aussi pour l’enterrement. Mais elle ne comprit pas ce qu’il voulait dire.
Le docteur C. accompagna tout naturellement son ami à sa dernière demeure. Dans le cimetière, alors qu’il se trouvait au premier rang des personnalités, il ne remarqua pas les coups d’oeil furtifs que lui jetait un grand vigile qui faisait partie du groupe qui présentait les armes. Ce dernier, après s’être faufilé dans la foule, l’accosta au moment où il allait remonter dans sa voiture, la cérémonie terminée.
Avant qu’il n’ouvre la bouche, le docteur C. lui intima le silence d’un geste sec de la main et le toisa d’un oeil professionnel. Bien qu’il ne fut plus très jeune le vigile paraissait en pleine forme et surtout possédait une denrée rare en ces temps de nutrition industrielle, de longs membres solides et musclés.
Souvent des inconnus, des donneurs potentiels toujours, l’accostaient ainsi dans la rue, poussés par une tante Suzie ou mus par un élan spontané et irrationnel. Il était connu car il passait plusieurs fois par mois sur l’une ou l’autre des chaînes de télévision en tant qu’expert pour expliquer les détails d’une découverte médicale, ou tout simplement pour se faire un peu de publicité. C. était donc habitué à ce qu’on l’aborde ainsi, et son chauffeur aussi qui patientait tout en tenant la portière de la berline ouverte.
- Vous m’intéressez en effet, mon ami. Je serais preneur d’un bras, d’un poumon, d’une jambe ou deux et peut-être du sexe s’il est en rapport avec le reste. C. cligna de l’oeil vers son chauffeur qui sourit discrètement de la saillie du patron.
N. qui voulait seulement se faire reconnaître de son ancien ami en resta pantois. Il bredouilla quelques mots que C. prit pour un acquiescement.
- Dans ce cas venez à la clinique pour des examens préliminaires. Disons demain matin, si vous êtes libre.
- Tu ne manques tout de même pas d’argent à ce point ? Lui reprocha Clara quand il lui parla de son rendez-vous. Elle le trouvait beau garçon entier mais avait de la peine à l’imaginer manchot, cul-de-jatte ou borgne.
Depuis quelques jours, depuis en fait le refus de N. de participer à l’action qui se préparait, elle souhaitait prendre ses distances avec lui et oublier ce parfait grand amour si peu courageux et si décevant pour une jeune fille de sa trempe. Mais ses tentatives se traduisaient surtout par des sautes d’humeur incontrôlées qu’elle qualifiait elle-même de manigances d’adolescente. Tantôt elle le maudissait dans son fors intérieur et lui tournait délibérément le dos avec des paroles blessantes, tantôt elle recherchait sa présence et se serait même jetée dans le fleuve, pourtant peu ragoûtant, s’il le lui avait demandé.
Elle avait fini par comprendre qu’elle était amoureuse. Elle se demanda alors, fugitivement, ce que ses amis et surtout ses chefs qui lui avaient fait confiance, allaient penser de cet état de fait. Ce qu’elle chassa de son esprit aussitôt ; tant pis elle n’y pouvait rien, c’était à eux de prévoir ça. Elle était une femme après tout. Comme pour la torturer plus encore, cette faiblesse tombait au plus mal, pile au moment où elle avait besoin de toute sa clairvoyance et de la totalité de ses forces pour le rush final.
A sa grande surprise, N. ne s’apercevait de rien et malgré ses rebuffades ou ses élans affectueux, il se comportait avec elle toujours de la même manière, avec la même gentillesse chaleureuse et la même patiente attention.
- Est-ce que tu te marierais avec moi si l’occasion se présentait ? lui avait-elle demandé ce jour-là, en prenant un ton détaché.
- Pourquoi pas, lui avait-il répondu avec désinvolture. Puis il avait eu un soupir profond et son visage s’était assombri. Il faut que je t’avoue quelque chose.
Au fur et à mesure de sa confession, il se rendait compte que la vraie prison qu’on avait bâtie pour lui c’était surtout cette absence d’appétit des sens, cette indifférence absolue devant l’amour. Il était ainsi doublement puni, une fois par la détention et une autre fois par cette castration. Face à la jeune fille et à son immense besoin de bonheur qui rayonnait et chauffait alentour comme un soleil, il n’était qu’une ombre froide et sinistre, un spectre privé d’avenir par un bricolage chimique qu’il n’avait pas su détecter à temps et dont il ne comprenait pas les tenants et aboutissants. Qu’allait-elle imaginer de lui maintenant ? J’ai peur que ce ne soit définitif, avait-il murmuré.
L’amour qui avait attaqué Clara en traître se retournait maintenant contre elle avec la détermination d’un boomerang. Pour la première fois, et malgré les idées qu’elle avait toujours défendues et professées, conversion qui ne cessait pas de l’étonner d’ailleurs, la pensée de ne jamais devenir la maîtresse de N. l’avait mortifiée et remplie de détresse. Seule ce soir-là, dans sa chambre, elle s’était rebellée avec violence contre ce mauvais coup du sort et avait pleuré une partie de la nuit.
L’impuissance de N. pouvait à la rigueur être soignée, tout était guérissable aujourd’hui à l’exception de quelques babioles de maladies qui résistaient encore en brûlant leurs dernières cartouches, mais ce qui la chagrinait c’était l’indifférence avec laquelle il lui avait raconté ses malheurs. On aurait dit qu’il s’en foutait, qu’il n’était plus de ce monde. Avec l’aube, elle s’était souvenue que la révolution, sa révolution, était imminente et elle s’était sentie un peu revigorée. Ses sentiments personnels, même sublimes, devaient passer après.
Après le petit déjeuner, elle se découvrit l’âme héroïque et le coeur blindé ; elle eut un geste fataliste et presque insouciant quand il parla de se rendre à son rendez-vous.
- Fais donc ce que tu veux, dit-elle, avant de s’enfermer dans la salle de bain.
N. justement ne savait pas trop ce qu’il convenait de faire une fois en face de C. Il ne voulait pas dresser des plans trop précis qui foireraient le moment venu, comme cela s’était produit avec le juge. Néanmoins une idée, un embryon de plan petit à petit faisait son chemin dans son cerveau, un plan qui résoudrait à terme bien des problèmes. Il en était certain, C. ne l’avait pas reconnu et cela représentait un avantage considérable.
C. le reçut comme un prince, lui proposa une collation, du vin et toutes sortes de friandises rares et onéreuses que N. accepta sans se faire prier. Il lui passa ensuite une visite médicale complète et détaillée, fit divers prélèvements, pesa et mesura, nota les quelques maladies qu’il avait eu, ses antécédents familiaux, son nom, son âge et sa profession sans tiquer le moins du monde. Il ne chercha pas non plus à connaître les motifs qui le poussaient, le fait d’être là et volontairement suffisait.
N. feignit d’hésiter sur les organes qu’il acceptait de céder en sus d’une jambe, d’un rein, d’un poumon et de sa verge laquelle semblait intéresser le médecin au plus haut point.
- J’ai un acheteur pour ça mon cher, un émir richissime, qui l’attend depuis trois mois. Je ne vous cache rien, nous sommes entre amis, il a des idées très précises dessus, surtout pas circoncise. C’est un cas je vous dis. Vous serez riche rien qu’avec elle. Elle fonctionne bien au moins ?
- Evidemment, à mon âge ce serait malheureux, et elle prend un volume, je ne vous dis que ça ! Un étalon ! Il eut alors une pensée fugace et émue pour Clara ; pauvre fille, si elle l’entendait. On peut faire un essai si vous voulez, cher ami.
- Non, non. Je vous fais confiance et puis mon assistante est absente, c’est elle qui se charge de ça. Un voyage qu’elle a gagné avec des bons... Passons. Nous allons être riches, très riches, vous savez. Voulez-vous voir mes installations. Cela vous donnera peut-être des idées... et des envies.
N. accompagna C. dans le sous-sol, ils visitèrent une chambre type.
- Pour votre convalescence. Il faut compter un séjour de quarante huit heures. A moins que vous ne décidiez d’y demeurer pour le restant de vos jours, dans ce cas elle sera repeinte aux couleurs que vous aimez, dit C. qui frétillait à son côté comme un chien espérant sa pâtée. Je peux même dans ce cas vous faire installer le dernier modèle de télé en relief et le meilleur nano-ordinateur de la planète si vous le voulez !
- Est-ce vous qui opérez ? demanda N.
- Non, voyons. Je suis le patron. Ce sont de jeunes chirurgiens embauchés pour l’occasion qui font ça, avec une pléthore de robots. Ça leur permet de payer les premières mensualités de leur cabinet. Prélever est facile. Vous ne risquez rien. Pas la moindre anicroche en vingt ans, pas la moindre. Et C. fit claquer son ongle sur son incisive.
Ils rendirent visite à la mère admirable qui venait de perdre ses dents mais qui n’en fit pas moins un sourire radieux au docteur et à son visiteur.
- C’est merveilleux, postillonna-t-elle de faire le bonheur des siens sur la terre. Merveilleux. En disant cela, elle levait son oeil vers le ciel comme une madone borgne en extase.
- Va pour la totale, dit N. de retour dans le bureau de C. Mais je veux que l’argent soit viré sur ce compte dès demain. Il tendit un bristol.
- Ce n’est pas l’usage, je paye seulement à la livraison.
Devant le visage impénétrable de N., il finit par céder.
- Nous sommes d’accord, confirma N., la totale, plus les cheveux, les dents et l’anus. Je ne reviendrai que lorsque l’argent sera viré.
- Oui, oui approuva C. La totale. La grande ! Avec ça vous serez dans le livre des records, vous savez !
Le lendemain la somme convenue était inscrite sur le compte. N. le vérifia sur l’ordinateur de Clara. Il appela la jeune fille.
- Cet argent financera ta révolution.
Clara siffla d’admiration devant la somme qui apparaissait sur l’écran.
- On pourra même en faire deux avec ça.
12
N. téléphona à C.
- Quand voulez-vous intervenir ?
- Demain matin à 9 heures, à jeun, si vous voulez, répondit C. qui semblait pressé. Et pour la couleur de votre chambre ?
- Rouge vif, murs et plafond, et du matériel ordinaire, télé et ordinateur d’un modèle courant, cela me suffira.
- Rouge vif ? répéta C. déconcerté.
- C’est ça, rouge vif. C’est la couleur du bonheur et de la chance. En Chine. A demain.
A l’heure dite, C. l’accueillit à la porte de la clinique les bras tendus, comme s’il s’agissait d’un ministre en visite.
- L’équipe chirurgicale est prête, très cher ami, dit-il en le serrant dans ses bras.
- Vous les connaissez ? demanda N. faussement alarmé.
- Non voyons, je ne peux connaître tout le monde dans le milieu médical. Je vous l’ai dit, c’est une équipe que je loue pour la circonstance. Mais je puis vous assurer que c’est une excellente équipe de jeunes dont les membres sont tous des premiers de promo déjà bien habitués à ce genre de boulot. Je ne veux pas perdre ma marchandise, figurez-vous, en la confiant à des gougnafiers ! Gros rire de C. Vous ne risquez strictement rien, ajouta-t-il. Tenez, je vous offre même une petite prime pour calmer vos craintes. Et pour la belle verge.
N. empocha la carte bancaire que lui tendait C., puis il se fit expliquer en détail les préliminaires de l’opération. Ils étaient maintenant tous les deux seuls dans le bureau du médecin.
- C’est très simple, dit C. en se rengorgeant, une affaire parfaitement rodée. Vous vous déshabillez ici, dans mon cabinet de consultation. Vous vous allongez sur le chariot de transport qui est ici et je fais sur vous les dernières vérifications. Il ne faudrait pas, par exemple, que depuis l’autre jour vous ayez contracté une vilaine maladie. C se mit à rire. Où que vous ayez vendu une bricole à un confrère, je ne sais pas, un testicule, une rotule... On voit de ces choses dans mon métier, vous ne pouvez pas imaginer comme les gens sont roublards et tordus.
Ceci fait, j’appelle l’anesthésiste qui vous endort et qui vous conduit à l’équipe chirurgicale qui attend dans le bloc opératoire. Il vaut mieux vous endormir ici, dans le calme et la confiance, pour éviter le stress et l’afflux de toxines dans votre corps car cela gâte un peu... la viande. Rire de C. Je serai près de vous lors de votre réveil, car votre jolie chambre vermillon vous attend déjà. Etes-vous satisfait et serein ?
- Parfait, dit N. allons-y. Et il flanqua un coup de matraque sur la nuque de C. qui s’effondra. Par la fenêtre il fit un signe discret à Clara qui attendait au coin de la rue. Quelques minutes plus tard un jeune homme en blouse blanche portant une mallette, entrait dans le bureau de C. C’était un partisan de l’âge d’or et un ami de Clara, un authentique anesthésiste qui avait accepté d’endormir le docteur C. pour que la révolution ait les moyens de ses ambitions.
Ils le déshabillèrent et il fut alors anesthésié dans les règles. N. lui injecta ensuite un liquide que lui avait procuré son amie. Un sérum, dérobé à son père, qui servait autrefois à délier les langues lors des interrogatoires menés par les vigiles. N. contempla le visage paisible de son ancien ami qui dormait profondément. Cette fois, songea-t-il, je vais enfin savoir la vérité. Si tu n’es pas coupable, je prends ta place. Si tu es coupable, tant pis pour toi.
- C., tu m’entends ? demanda N.
- Oui, dit C. d’une voix nette.
- C’est toi qui as tué la chanteuse qui avait refusé de t’épouser, il y a vingt ans de cela ?
- Oui.
N. inspira profondément. Soulagé et joyeux, il enfila une blouse d’infirmier à son tour. L’anesthésiste et lui poussèrent C. dans le monte-charge qui devait les descendre au bloc opératoire. Pendant ce temps C. débitait un torrent d’explications et de détails sur son crime d’une voix plate et monotone. On aurait dit que sa conscience se vidait lentement, comme une citerne dont on a enlevé la bonde.
- J’espère qu’il va la fermer pendant l’opération, marmonna l’anesthésiste en verrouillant les portes du monte-charge. Il consulta la fiche opératoire sur laquelle les organes à prélever étaient mentionnés et siffla d’admiration.
- Rien que ça ! Mazette !
- Normalement, l’effet du sérum ne dure qu’une petite minute, dit N.
Effectivement C. se tut en arrivant devant la porte du bloc opératoire. L’anesthésiste y pénétra avec lui et N. sortit rejoindre Clara qui faisait les cents pas devant la clinique.
- J’ai tant redouté que tu ne reviennes pas, lui dit-elle en lui prenant la main convulsivement. Nous avons déjà commandé les armes et les munitions... Oh, N. comme j’ai eu peur ! Elle éclata en sanglots et se jeta dans ses bras.
Huit heures plus tard, N. descendit dans le sous-sol de la clinique Saint François d’Assise.
- Il y a un petit nouveau, glapaouta la mère admirable alors qu’il passait devant sa porte restée ouverte.
Dans sa chambre d’un rouge sanglant, C. dormait encore. N. souleva les draps. Les jambes et les bras avaient disparu, ce qui restait du corps était enveloppé de bandes Velpeau qui cachaient d’épaisses couches de compresses. Il en sortait des tubes et des câbles électriques qui se perdaient dans la gaine souple qui traversait le plafond. La tête était, elle aussi presque totalement masquée de gazes et de compresses, seuls le nez et l’oeil droit, le plus faible chez C., avaient été épargnés et restaient visibles. N. savait qu’il lui manquait aussi quatre litres de sang, une bonne partie de sa moelle épinière et une large portion de la peau de son dos et de ses fesses. Tout cela faisait partie du contrat de vente qu’il avait signé avec lui.
- Les armes sont chères aujourd’hui mon pauvre C., soupira-t-il avant de charger l’ordinateur de la chambre d’une confession où il expliquait qui il était et les raisons qui l’avaient poussé.
Il fut arrêté le jour même où se déclenchait dans la ville le charivari de la révolution.
- On te délivrera ! lui jura Clara en pleurant. Et puis on te greffera un beau pénis en état de marche et des testicules tout neufs puis on se mariera et on aura des flopées d’enfants. Le pénis de C. peut-être, s’il n’est pas déjà sur l’émir. On lui doit bien ça...
Ce même jour à l’aube, Anna apprit sur Internet la réussite de l’opération Arcadie ainsi que le délenchement de la révolution. Les opérations militaires pouvaient maintenant commencer en suivant les plans établis. La psychochimie, pensa-t-elle en éteignant définitivement son ordinateur, est une science extraordinaire et pleine d’avenir. Puis elle appela les quelques hommes et les quelques femmes de la résidence partisans du retour de l’âge d’or et leur distribua les armes qu’un Asiatique venait de lui livrer, cachées dans des caisses supposées contenir de l’alcool. Ils devaient neutraliser les vigiles de garde dans le même temps qu’une troupe de l’extérieure mènerait l’assaut de leur casernement.
Normalement, sous l’effet de la surprise, ils ne devaient pas résister, quant aux résidants qui ne seraient pas d’accord tant pis pour eux. Elle pensa à la tête qu’allait faire ce pauvre J. en la voyant surgir avec sous son bras un pistolet-mitrailleur à contrôleur de tir électronique. Car il était de garde aujourd’hui c’était même lui qui avait laissé entrer l’Asiatique qu’il connaissait vaguement, sans ouvrir les caisses rangées dans sa camionnette.
Elle se mit à rire joyeusement de la bonne farce. Au moins en raison du rôle important qu’avait joué Clara dans l’opération, il n’était pas question de le malmener. Il fallait juste le mettre hors de combat. Pour ça, elle avait un gaz imparable à sa disposition dans un minuscule vaporisateur. Pauvre J., il roulera moins les mécaniques quand il se réveillera, se dit-elle.
N. apprit, par la voix d’un petit juge irrité et surmené, et le soir même de son arrestation, qu’il retrouverait bientôt ses chers bouquins et sa pinte de bière journalière dans la prison du Sud, là où on logeait habituellement les fortes têtes.
Au moment de grimper dans l’autobus qui devait, sous bonne escorte, le conduire là-bas, il se souvint de l’instant où il était sorti de la clinique et revit Clara, si belle, si sincère, si émue se jeter dans ses bras. Il ressentit dans sa chair la chaleur et le moelleux du corps de la jeune fille, exactement comme si elle était de nouveau plaquée contre lui. Il fut tout surpris d’en éprouver un plaisir intense qui résonna jusque dans son bas-ventre brusquement envahi de chaleur. Il se tourna alors vers la rue où couraient, un peu au hasard, des groupes de jeunes gens armés avec l’espoir, peut-être, de l’apercevoir.
- Vive la révolution ! hurla-t-il joyeusement et de toutes ses forces.
- Allons, allons, lui dit un garde en le poussant gentiment vers le marche-pied, faites donc comme moi, attendez de voir d’abord qui va gagner.
© Jean-Bernard Papi