Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

Et vive la révolution.

                                                                 Nouvelles  2001



                             Et vive la révolution-Nouvelles. Editinter éditions. 
 
12 nouvelles, dont l'une éponyme , donne le titre à ce recueil. Toutes, à divers titres traitent de l'utopie sous toutes ses formes. Citons : Et vive la révolution (A lire ci-dessous) ou le retour à l'âge d'or 90 pages,  2001. 170 pages 15,24€.  Epuisé chez Editinter mais peut être commandé dans la librairie du Croît Vif :   Tel 0546974652 où il existe encore en (très) petit nombre.

                            

Et vive la révolution Une longue nouvelle éponyme entraînant dans son sillage une dizaine de textes courts. Cette fois c'est dans ces derniers que l'auteur nous a semblé déployer  le mieux son talent : un art  consommé de la comparaison qui tue (on pense à François Reynaert, féroce chroniqueur du Nouvel Obs) un humour décalé à la Pierre Desproges, un sens de la construction aboutissant implacablement à la chute pourtant toujours surprenante comme chez Buzzati. Une vision très noire d'un XXIe siècle hélas trop plausible. B.N. Nouvelle Donne n°25.
  - Et vive la révolution Ses héros ne sont pas sans rappeler les personnages de Jacques Sternberg auteur mieux (re)connu pour qui la nouvelle non plus n'était pas un genre mineur. L'univers de J-B Papi est comme un film de Fellini, même s’il fait de l'œil à Buñuel, qui ne se raconte pas mais dont chaque plan est l'élément d'un puzzle qu'on ne peut lâcher avant de l'avoir achevé. Christian Grené Sud-Ouest du 9/05
                                                                                 

                                            Et vive la Révolution !                                                                                   

                                                                                   
 
 
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   N. était de retour dans sa ville. Il pensait comme ça, par habitude, « ma ville », une mauvaise habitude selon lui. Ce possessif l’irritait, autant que le surnom idiot que les médias lui donnaient dans le temps, la perle blanche, en raison des trois ou quatre monuments près du fleuve recouverts d’une sorte de marbre blanc. Ma ville ! Une ville pareille, merci bien du cadeau, avec son passé de garce au cœur sec  qui en voudrait ? Quand il y habitait, la vie n’y était facile que si on avait de l’argent, et beaucoup. De toute façon, aujourd’hui il voulait ne rien posséder, au sens propre comme au figuré, et il trouvait stupide cette façon qu’avaient les gens de s’approprier de vagues entités : ma ville, mes relations, mon compte en banque... Le pire, c’était : ma femme, mes gosses, mon fauteuil etc. La propriété privée avait de beaux jours devant elle.
   L’image de son père et de sa mère lui traversa l’esprit. Où étaient-ils enterrés ? L’administration de la prison n’en savait rien. Il eut un mouvement de colère, puis soupira. Il préférait ne plus penser à la taule. C’est tes oignons mon garçon, lui avait répondu un gardien un jour, ils doivent être quelque part dans un cimetière de la ville où ils sont morts, on ne peut pas t’en dire plus. De cette ville justement, il n’avait en mémoire que peu d’images bien qu’il y ait vécu jusqu’à sa vingtième année. Des images le plus souvent brouillées, confuses, mélangées à d’autres. Le fil de ses souvenirs, quand il essayait de reconstituer son passé se rompait souvent, non qu’il soit amnésique, mais c’était loin et tant de choses plus importantes s’étaient passées depuis qui avaient recouvert de cendres sa mémoire. A commencer par un séjour en prison qui venait à peine de se terminer.
   Quelques images surnageaient quand même. Des sortes de photographies vieillottes dont les couleurs lui semblaient sales et lessivées, le Grand-Palais, le Jardin d’hiver avec ses cygnes et sa gigantesque serre, la cathédrale gothique de marbre blanc au bord du fleuve, une tour toute blanche elle aussi. Il se souvenait de quelques rues et de deux ou trois endroits qu’il aimait fréquenter, dont une salle de jeux où il allait draguer les lycéennes et plusieurs bars. Une pincée de visages flous surgissaient également. Des individus qui avaient dû s’empresser de l’oublier ; en vingt ans...
   Par contre, ce dont il se souvenait parfaitement c’était les péripéties de son arrestation et le procès qui avait suivi.
Il avait vécu jusqu’alors plutôt heureux. Fils unique, une famille aisée, étudiant appliqué, son avenir ne pouvait être que tout tracé, harmonieux, comme pour la grande majorité de ses copains d’étude. C’était avant qu’on ne le conduise dans le pénitencier spécial pour individus dangereux et fortes têtes, à l’autre bout du pays. Un pénitencier isolé dans le désert rural, dans cette suite de plateaux incultes, de vallées marécageuses et de forêts épaisses qui séparaient les six métropoles du sud.
   – T’en fais pas mon garçon. Faire de la prison dans le monde d’aujourd’hui, c’est courant. Aussi commun que de dîner au restaurant ou de se faire virer de son boulot, lui avait dit l’éducateur abondamment barbu et chevelu venu lui rendre visite le lendemain de son incarcération. C’est une réalité qu’il faut s’enfoncer dans le crâne quand on entre ici, ça empêche de gamberger. Ici, il n’y a que des gars qui ont pas eu de pot. Ricanement de l’éducateur. Et puis, la prison a mauvaise réputation c’est vrai, mais elle a aussi quelques bons côtés. Par exemple, tu es tranquille, personne ne vient t’embêter pour tes impôts. On est entre hommes et les relations sont simples. On est unis comme des frères ; on est les membres d’une même famille, matons, administratifs et taulards... On a aussi nos petites combines et si on a un peu d’argent on peut se procurer ce que l’on veut.
   – Vous parlez comme si d’écoper la perpétuité était un évènement intéressant et avantageux ! Des vacances ou je ne sais trop quoi de sympathique, avait riposté N. Cet endroit n’a rien d’un centre récréatif ou d’une maison de repos, même pour l’imbécile heureux que vous semblez croire que je suis !
L’éducateur avait eu un petit geste effrayé et s’était confondu en excuses. C’était le même discours pour tout le monde et avec certains ça marchait à fond. De vraies brebis stupides. Puis, puisqu’il était payé pour ça, il avait scrupuleusement écouté le récit de l’arrestation de N. et émis les exclamations scandalisées et les grognements apitoyés aux bons moments. Cependant, on le remarquait dans son regard et dans l’affaissement de son visage, sans en croire un seul mot. Les criminels affabulent, semblait-il penser, mais il faut crever l’abcès et laisser s’écouler le pus.
   Il avait raison en un sens et cela avait fait du bien à N. de mettre son histoire à plat. Il avait pu, en compagnie de l’éducateur, l’examiner avec l’œil froid d’un technicien, par l’extérieur, comme un cas d’école. Au cours des rencontres qui avaient suivi, ils avaient étudié l’éventualité, hautement improbable malgré tout, qu’il puisse sortir un jour à la suite d’une remise de peine. Et puis N. n’avait pu se retenir, il avait affirmé qu’il se vengerait de ceux qui l’avaient expédié là.
   Il l’avait fait d’une voix tranquille et réfléchie, sans émotion comme s’il était d’avance sûr de son coup. L’éducateur l’avait écouté stupéfait, puis la main sur le cœur et la voix frémissante d’indignation il s’était élevé contre de tels propos. Il fallait subir et fermer son caquet, en taule plus encore que dans la vie courante. Il devait respecter les décisions de la cour.
  – Pourquoi pas du roi, avait grimacé N.
  – De la justice si vous voulez, ne soyez pas idiot. Et puis, c’est dégradant cette idée de vengeance, vous qui êtes si bien élevé.
   – Mais nom d’un chien, puisque je suis innocent et que je paie pour un autre !
   – Dans ce cas, la docilité n’en a que plus de prix. La soumission à l’inéluctable destinée, même mauvaise, il n’y a rien de plus noble chez l’homme... Vous devenez un martyr, c’est beau un martyr.
N. à cet instant, s’était rendu compte que ce chevelu avec sa voix suave et étudiée, ses sophismes de femme de ménage, lui faisait perdre son temps. Sans parler de cette manie qu’il avait de vous caresser la joue ou de vous pincer la cuisse à tout bout de champ. Il l’avait fichu dehors, choisissant, ce jour-là et pour longtemps, la seule compagnie des livres et des quelques insectes, mille-pattes et mouches, qui galopaient sur les murs et le plafond de sa cellule. Plus tard il avait appris que l’éducateur était aussi le mouchard du directeur de la prison.
Il avait donc vécu vingt ans seul, privé, pratiquement, de tous rapports avec les autres détenus ; sur ordre du directeur qui craignait qu’il ne s’évade ou fasse un mauvais coup avec d’autres cinglés comme lui. Il n’avait le droit d’adresser la parole qu’aux gardiens et à quelques civils employés dans la maison, comme le médecin, le bibliothécaire et deux ou trois enseignants de travaux manuels, et encore il fallait que ce soit dans le cadre strict du travail ou en application du règlement. Le reste du temps il était seul, partout, dans la salle de gymnastique, dans la bibliothèque ou pendant les repas.
   Pas de radio, pas de télé, sauf la télé interne qui ne diffusait que des futilités sans intérêt. A sa grande surprise, il s’était rapidement fait à cette existence d’ermite. Parfois quelques visites venaient couper ses journées, son père et sa mère à qui il n’avait rien à dire et qu’il écoutait parler, son avocat qui faisait semblant de se démener, quelques journalistes menant une sempiternelle enquête sur les prisons. Il avait accepté de bon cœur de travailler. Il réparait  les livres de la bibliothèque, bouclé dans un petit réduit ensoleillé. Par la fenêtre il voyait le verger du pénitencier et pouvait lire sur les arbres le passage des saisons.
   Il ne manquait pas de travail. La bibliothèque regorgeait de bouquins et le bibliothécaire n’était pas un mauvais cheval. C’était un civil taciturne avec une tête tonsurée et grise de vieux bénédictin qui l’observait à la dérobée, craignant sans doute le pire d’un individu réputé dangereux, mais qui l’orientait gentiment dans le choix de ses lectures. Comme ça, à bouquiner, à faire de la gymnastique et à travailler, le temps était passé plutôt rapidement. Cependant, il n’avait jamais cessé, un seul instant, de penser à sa vengeance. C’était cette pensée qui maintenait, avec une opiniâtreté sans faille, un lien fort avec l’extérieur. Sans elle, il aurait basculé depuis longtemps dans une apathie narcissique, n’ayant d’autre désir qu’une choppe de bière fraîche à la fin de la journée.
   La première voix courtoise et un tant soit peu chaleureuse qu’il entendit, après avoir signé son bulletin de levée d’écrou, fut celle du chauffeur de l’autobus qui attendait à quelques pas de la prison, sur la place, devant ce qui devait être les logements des gardiens et de leurs familles. La voix seulement, car il n’avait pas vu l’homme abrité dans une cabine blindée. Lorsqu’il avait gagné son siège, les quelques voyageurs déjà assis n’avaient même pas levé la tête. 
   Il s’était installé près d’une fenêtre, histoire de se familiariser avec le paysage. Le bus était d’un modèle qu’il ne connaissait pas, un engin puissant avec une carrosserie anguleuse en acier épais d’un doigt, certainement très récent. Pour ce qu’il en avait à faire, il aurait pu dater de Mathusalem et bâti en carton bouilli. Il était heureux de quitter la prison. Cependant il se sentait dans la peau de quelqu’un qui se rend à un rendez-vous important et risqué. Il s’appuya au dossier et ferma les yeux.
   « Avec l’accélération exponentielle du progrès tout changeait si vite qu’on en avait le tournis ». C’était une phrase prononcée par le héros d’un bouquin qu’il avait lu la veille, le dernier qu’il ait emprunté à la bibliothèque. La phrase lui revenait en mémoire sans crier gare. Un dessin montrait ce qu’était une exponentielle, elle tendait rapidement vers l’infini sans jamais l’atteindre, expliquait-on dessous. Un progrès infini, se surprit-il à penser pendant que le bus démarrait, à quoi cela peut-il bien ressembler ? Cela n’a aucun sens.
   Le bus s’engagea d’abord sur une route rectiligne entre des haies de hauts pins puis il enjamba, par un pont de métal qui vibrait, une vallée de rochers gris où coulait un étroit torrent. De temps en temps, il croisait d’autres véhicules, des autos qu’on avait à peine le temps d’apercevoir. Au bout d’une bonne heure passée à traverser des forêts et d’immenses étendues de landes, il pénétra dans une ville lumineuse, toute blanche et rose. Les habitants, tous beaux, souriants et bien habillés, les saluaient d’un petit geste du bras. N. leur rendit leur salut et quelques passagers haussèrent les épaules en riant sous cape. Il ne s’en aperçut pas et continua, imperturbable, de remercier d’un hochement de tête ou d’un petit mouvement de la main ces sympathiques citadins.
Des pavillons confortables et fraîchement peints, des piscines à demi masquées par des haies d’hortensias, des potagers défilaient maintenant sous ses yeux. Un parcours de golf, avec quelques joueurs sur le fairway, suivit le bord de la route pendant quelques minutes. Un marché de fleurs en plein air obligea l’autobus à ralentir.
Finalement, se dit N., le fameux progrès, exponentiel ou pas, était plutôt plaisant et rassurant. Un homme, maigre et le visage déformé par des tics, vint s’asseoir à côté de lui et en quelques mots, avec un petit rire désabusé et triste, lui expliqua  que ce qu’il voyait n’était qu’un paysage fictif destiné à tranquilliser les voyageurs. Un écran de télévision alimenté par une bande vidéo en continu. On avait installé cette saleté sur les bus depuis dix ans au moins.
   - Dehors, c’est hideux. Et ça devient un peu plus repoussant chaque jour. Il faudrait en mettre un sacré coup tous ensemble pour en faire quelque chose qui ressemble à ça... Mais qui le veut vraiment, et qui sait même aujourd’hui ce que beau veut dire ? avait-il soupiré avant de se lever pour descendre à l’arrêt suivant.
N. en était resté comme deux ronds de flan, puis le bus était entré dans la gare. Une vraie cette fois, annoncée par la voix tranquille du conducteur. N. était descendu. Il avait arpenté une succession de quais déserts défoncés d’ornières profondes, couverts de détritus et de débris de verre tombés des verrières qui ne tenaient plus en l’air que par deux ou trois consoles tordues et rouillées, pour trouver le train à très grande vitesse qui devait le mener jusqu’à « la » ville. Lequel, selon un employé perché sur une échelle qui semblait vouloir démonter une grosse horloge, avait plus d’une heure de retard aujourd’hui.
   Une fois dans le train N. avait constaté que les hublots étaient identiques à ceux du bus. Dès qu’il s’ébranla, ils affichèrent simultanément le même paysage idyllique. N. regarda donc, comme s’il s’agissait d’un documentaire destiné aux attardés de son espèce, les jolies maisonnettes, les prairies herbeuses, les haies sauvages et fleuries qui défilaient. Il vit aussi des troupeaux de vaches et de moutons, et, sur l’horizon, d’archaïques clochers pointus, dentelés comme des râpes à fromage qui crevaient le ciel limpide. Un ciel comme on en trouvait en avril au-dessus du verger ou de la cour de la prison. Ces panoramas lui rappelaient de lointaines vacances. Il avait à cette époque une douzaine d’années, guère plus. Il avait campé avec des copains près d’un antique bourg dont il ne restait que l’arche d’un pont de pierre, une rivière envahie d’herbes, un clocher en grande partie effondré et quelques pans de murs encombrés d’arbustes sauvages et de ronces. Ils y faisaient des fouilles, des fouilles légales et bien payées, pour le compte d’un brocanteur. Car l'ancienne civilisation agricole avait été engloutie, telle une Atlantide, dans un océan de maquis et de broussailles après être tombée en désuétude. On produisait différemment et il ne restait de cette époque qu’un tas de vieilleries rouillées dans les vitrines des musées. Les citadins dans leurs théâtres, N. se souvenait d’y être allé très souvent au temps de sa jeunesse, applaudissaient aux mises en scènes de ce passé au travers de pièces dont le mérite résidait surtout dans l’extrême simplicité des dialogues et l’absence d’action... On faisait aussi du théâtre à partir de crimes, d’accidents reconstitués ou de procès intéressants.
Il se demanda si on avait fait une pièce avec son propre procès. Sans doute que oui.
                   
 
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   Le juge hors catégorie T., après avoir pris sa retraite voici quelques mois, s’était définitivement retiré dans la résidence de l’Ouest. Il y avait acheté une maison, très grande et très confortable, plusieurs années auparavant. Lorsque la situation en ville l’avait exigé. La résidence de l’Ouest présentait, selon lui et de l’avis général d’ailleurs, les meilleures garanties de sécurité. Pour l’atteindre, il fallait d’abord quitter la ville et franchir le fleuve par des ponts qui étaient tous contrôlés et surveillés par la police. Ensuite prendre une autoroute, en parfait état et munie d’un réseau de télésurveillance, pour traverser une demi-douzaine de collines pelées au bulldozer et survolées jour et nuit par des hélicoptères. La résidence elle-même, qui ressemblait à toutes les autres sur le fond, était gardée par une compagnie de vigiles dans la force de l’âge, tous bien armés. Elle était dotée, en matière de matériel de surveillance, et ceci n’était pas négligeable, de ce qui se faisait de mieux au monde.
   Aucune chance pour que les sauvages qui occupent la ville viennent nous emmerder, en avait-il conclu lors de sa première visite. La résidence était, effectivement, avec ses moyens de défense sophistiqués, une véritable forteresse implantée dans un no man’s land de plusieurs milliers d’hectares décapé jusqu’au rocher de son humus et par conséquent totalement dépourvu de végétation. Elle  lui faisait songer à ces forts dressés aux frontières d’un empire dont la mission principale était, par leur seule présence dissuasive, de maintenir les envahisseurs potentiels chez eux. Quelque chose comme la grande muraille de Chine ou fort Sagane.  Il utilisait fréquemment cette comparaison, purement idéologique car rien ni personne ne menaçait les frontières d’un empire depuis longtemps disparu, lors de ses conférences sur la sécurité ou à l’occasion de ses causeries à la télévision. En se demandant d’ailleurs, à chaque fois, pourquoi les fichues citadelles qu’il prenait en exemple se trouvaient toujours au bord du désert ; on devait bien en trouver quelques-unes unes au bord de la mer ! Les résidences, comme celle de l’Ouest, qui s’étaient multipliées dans le pays depuis une dizaine d’années, faisaient plutôt penser à des châteaux forts où les clôtures électrifiées auraient remplacé les murailles. Il y vivait une classe dominante, paisible et fortunée, qui maintenait éloignée la multitude des barbares, indigents, va-nu-pieds, miséreux et voleurs qui peuplaient le reste du pays.
  – Ce n’est pas qu’ils soient réellement dangereux à vrai dire, ces gens, mais leurs coutumes, leurs modes de vie font qu’on ne se sent plus entre nous, avait-il confié un jour à des journalistes venus lui rendre visite.
Il affirmait aussi ne plus reconnaître la ville. Les rues ne lui étaient plus familières, la société y devenait chaque jour plus différente de l’image qu’il souhaitait en conserver. Qu’importe, pensait-il, que ce monde-là soit fait de conteurs, de danseurs et de chanteurs si lui n’entendait rien à leurs histoires, à leurs danses et à leurs chants.
Il avait donc abandonné son ancien quartier sans regret, débordé, chassé par un chamboulement qui s’était imposé en quelques années. Ce qu’il attribuait à l’arrivée massive d’individus venant de tous les continents attirés par le luxe et la richesse apparente de la ville. Toute cette pauvreté s’était infiltrée partout, dans les maisons, les hôtels, proliférant comme des rats, chassant la plupart du temps les locataires vers d’autres lieux. En quelques années l’état de la ville était devenu déplorable.
   Il était persuadé que désormais elle allait disparaître petit à petit, aspirée par le sol ou dévorée par la végétation comme des milliers d’autres avant elle, que l’avenir était aux résidences protégées qui finiraient pour quelques-unes unes par se rejoindre et former de nouvelles agglomérations sur les décombres des anciennes. Ainsi en était-il des Jéricho, des Alexandrie, de ces civilisations qui s’entredévorent, se superposent sans jamais mourir tout à fait.
Il sortit sur le pas de sa porte et ronronna de plaisir. Autour de lui ce n’était que gazon vigoureux et tondu ras, petits chemins gravillonnés ratissés comme des jardins zens, touffes d’arbustes élégamment taillés et massifs de fleurs vivement colorés. Les automobiles des résidants étaient parquées dans un garage en sous-sol, près de l’entrée, et ne gênaient la vue ou n’offensaient le bon goût de personne. Aucune n’avait l’autorisation de troubler la beauté sereine du paysage, seules les camionnettes des vigiles, camouflées par un bariolage brun-jaunâtre d’une rare laideur, avaient le droit de circuler. Quelques grands arbres se dressaient ça et là, disposés cependant de telle sorte qu’aucune parcelle de terrain ne soit masquée aux détecteurs cachés un peu partout.
   La surveillance était discrète cependant, les appareils modernes étaient si petits qu’on ne les voyait pratiquement pas et les vigiles, mon Dieu, relativement invisibles, reconnut le juge T. en jetant un regard circulaire par-delà les pelouses.  Afin d’informer le poste de garde qu’il s’absentait de chez lui, le juge voulut glisser son badge dans la fente d’une urne en bronze imitée de l’antiquité, en réalité un lecteur de carte magnétique. Il poussa un soupir de contrariété, ce n’était pas que ce geste fut contraignant mais il oubliait toujours son badge sur son bureau ou dans les poches d’un autre de ses costumes.
   – C’est tout de même une mesure superflue, ce badge, marmonna-t-il... C’est de la faute aux habitants de cette résidence qui ne sont jamais satisfaits des mesures de sécurité. Ils les trouvent toujours trop faibles. Bientôt on ne pourra plus sortir du tout de chez soi.
   Il était le président-délégué à la sécurité pour la résidence et il savait de quoi il parlait. Dans quelques jours justement, il devait présider une réunion sur la question. Il y avait quelques bougons par exemple, qui trouvaient que les patrouilles avec les chiens n’étaient pas assez nombreuses. Il avait beau expliquer qu’un chien coûtait cher et que dans le meilleur des cas, il ne pouvait guère veiller, et être vigilant, plus de trois heures d’affilées, il se trouvait toujours quelqu’un pour le contredire et citer son propre Pit-bull ou son Bouvier des Flandres. Dans la résidence du Sud, de l’autre côté de la ville, chacun était tenu de surveiller, en complément des vigiles, une zone déterminée autour de chez lui... Une autre philosophie.
   Il se dirigea à petits pas vers le temple consacré aux Saints Martyrs du huitième jour, la religion dans laquelle il avait été initié et élevé. Il y en avait tant de ces religions, que l’on pouvait soit en pratiquer une nouvelle chaque jour, soit avoir chacun la sienne. Mais toujours au sommet de la pyramide, si l’on peut dire, il y avait Dieu, unique et omniprésent, seuls les agents intermédiaires et leurs stratégies changeaient.
Le Juge avait, depuis toujours, la réputation d’un homme croyant et pieux. Dans les débuts cela servait à sa carrière ; la foi, et le respect de la religion, représentaient une garantie de sérieux et de respectabilité pour ses patrons. Alors que, pensait-il avec un brin de dédain aujourd’hui, cela aurait dû être tout le contraire. Quelle confiance accorder à quelqu’un qui croit, au point de se faire couper en morceaux parfois, en l’existence d’une entité vague dont personne ne peut prouver l’existence ?
   L’âge aidant, c’était maintenant une conviction reposante. D’aller au temple lui servait de promenade quotidienne. Son dos et ses jambes, comme toujours, lui faisaient un mal de chien. Trop longtemps il avait été obèse, gigantesque même dans son obésité, et son propre poids avait contribué à lui démolir la colonne vertébrale, les genoux et les chevilles. Maintenant, en se surveillant un peu, il n’était plus que volumineux, copieusement enveloppé. Encore beaucoup trop, assurait sa femme, dans les rares moments où elle lui adressait la parole.
Il aurait pu se faire greffer une autre colonne vertébrale, d’autres genoux, des chevilles en bon état, mais à quoi bon dépenser son argent, les greffes n’auraient pas tenu plus d’un an. Ou alors il fallait qu’il maigrisse encore beaucoup.
Il eut un petit rire sec. Il n’allait pas se priver de ce qui avait toujours été la lumière de ses jours : la gourmandise. La passion de la bonne chère, la volonté avouée, qui tournait parfois à l’obsession, d’avoir constamment sur sa table les mets les plus fins et les plus rares, avait été la grande entreprise de sa vie. Même son métier, pourtant excessivement prenant, n’avait pas autant occupé son esprit. Dans l’église des Saints Martyrs du huitième jour, la gourmandise n’était pas un péché, au contraire. Comment la considérer ainsi, disait leur évangile quand tant de prospérité et de richesse en découlent, et la sainte cène n’était-elle pas aussi un repas ? Pour le dogme, il n’était qu’un gourmet.
   Un gourmet excessif, disaient ses amis. Il était capable de faire deux cents kilomètres pour aller déguster cinquante grammes de gelée d’écrevisse flambée dont on lui avait dit du bien. En voiture blindée et accompagné d’une escorte armée, par nécessité. L’intérieur du temple le détendit. Le demi-jour et l’odeur d’encens le poussaient bien un peu à la somnolence, mais bah ! Il priait à sa manière. Le pasteur, un nouveau, un jeune qui avait remplacé depuis peu l’ancien mort à son poste, le réveillait quand il ronflait un peu trop fort. S’il en avait le temps, il s’asseyait près de lui pour bavarder. Ils s’échangeaient des recettes de cuisine, parfois le juge égrenait ses souvenirs.
Il disait volontiers, par exemple, qu’en matière de justice ce qui importait c’était d’avoir un coupable. La sanction qu’il prononçait contre lui n’était pas destinée à le punir de son crime, le mal était fait, elle était destinée à prévenir et à effrayer. C’est pourquoi les condamnations qu’il prononçait étaient terribles et sans ambiguïtés. Et quand il n’avait pas de coupable, quand les preuves manquaient, quand personne ne voulait reconnaître les faits ou les délits, et bien il le tirait au sort parmi les suspects.
   – Un tirage au sort ? avait bondi le jeune pasteur, la première fois. Mais c’est ignoble !
   Le juge avait serré les poings et s’était redressé, autant que son dos et ses jambes le lui avaient permis.
   – La justice maintient la civilisation en l’état, avait-il grondé. Elle ne se substitue ni à la conscience des hommes, ni à l’esprit de vengeance qui anime les proches de la victime. Elle prévient les atteintes contre la civilisation dans laquelle elle s’insère comme une brique dans un mur... Avec le tirage au sort je m’en remettais à Dieu pour désigner le coupable. Car il fallait un coupable. Absolument. Sinon, c’était un déni de justice. Puis, après un silence il avait murmuré d’un ton convaincu : seul Dieu est à même de sonder les consciences et de désigner les fautifs.
   – Tout de même, avait renâclé le pasteur.
   – Si vous ne croyez pas en Dieu, lui avait rétorqué le juge sarcastique... Mes assesseurs étaient d’accord avec moi, ce n’était nullement des innocents que nous condamnions puisqu’ils étaient déjà suspects. La formule n’est pas nouvelle, le jugement de Dieu a été employé en d’autres temps et dans d’autres cultures, peut-être plus souvent qu’en référence à la loi.
   – Comment au sort ?
   – Les dés, tout bonnement, dans plus de neuf cas sur dix. Parfois, tout de même, nous innovions.
Le pasteur, horrifié, se demanda comment il était possible d’innover en matière de tirage au sort dans un tribunal.
   – Un jour nous avons utilisé le crâne de la victime. Je tirais sur un cheveu du mort en prononçant le nom d’un des suspects. Lorsque le cheveu s’est détaché, il, le mort, nous avait désigné son assassin... Et puis qu’est-ce que vous croyez, j’avais reçu des ordres d’en haut. Nous étions plusieurs juges à agir de la sorte.
   Malgré cela, le pasteur, qui ne se sentait pas l’âme d’un redresseur de torts, et lui, étaient devenus presque des amis. Presque, car la rigidité de caractère et de pensée du juge empêchait toute vraie intimité et freinait cette liberté de ton de l’un envers l’autre qui est l’indice de l’amitié. Le pasteur trouvait le juge captivant et le juge de son côté avait rencontré quelqu’un de désintéressé et de curieux qui l’écoutait et parfois même partageait ses points de vue.
Le juge, s’il appréciait le nouvel ecclésiastique méprisait par contre l’ancien, un poivrot superstitieux et sot. Un oiseau se posait-il sur le bord de sa fenêtre qu’il y voyait aussitôt un funeste présage, une âme errante qui venait l’avertir d’un malheur proche. Un chardon venait-il à fleurir près du temple, le lait tournait-il dans sa casserole, trouvait-il un cafard dans son lit qu’aussitôt il sortait l’eau bénite et récitait les litanies propres à chasser le diable.
Il se trouvait pourtant nombre de paroissiens de la résidence encore plus stupides que lui pour venir trembler à ses prêches délirants farcis de démons féroces et lardés d’images apocalyptiques. Allez donc comprendre les gens, même des gens intelligents comme ceux de la résidence, s’étonnait le juge.  Le jeune pasteur était sobre, posé, logique et rationnel. Il croyait en un avenir peut-être pas radieux, mais tout du moins aussi acceptable que le présent. Le juge devinait bien, au cours de leurs conversations, qu’il le soupçonnait, lui et ses collègues, d’avoir, sans même s’en être rendu compte peut-être, favorisé et aidé la mise en place d’un nombre considérable d’interdits. Cette surenchère de tabous et d’actes illicites avait transformé une population jadis insouciante, courageuse et libertaire en moutons larmoyants et craintifs.
   – En avez-vous conscience ?
   – Bien entendu, lui avait répondu le juge. Sa voix était calme et son ton sincère. Il le fallait pour avoir la paix sociale. Emboîtant le pas aux jugements que nous prononcions, les législateurs ont pondu un nombre incalculable de lois et décrets. Ils ont d’abord supprimé les jurys populaires à la demande des juges eux-mêmes. Ensuite, ils ont interdit les grèves après une action dans la rue du club des Consommateurs Lésés. Ils ont interdit les rassemblements publics de plus de cinq individus pour éviter toute publicité de bouche à oreille sous la pression d’une association de publicitaires, la pornographie en général y compris dans l’art et la littérature pour satisfaire les associations bien-pensantes, les blasphèmes contre tous les dieux, même les anciens, on ne sait jamais, à la demande du Vatican, l’humour et l’ironie dès qu’ils sont tournés vers une personne, ça, ce sont nos députés qui l’ont exigé si ma mémoire est bonne, la consommation de la viande cinq jours sur sept à la demande des végétaliens purs et durs, la violence au cinéma et à la télé pour tenir compte des avis d’une association de parents d’élèves, d’appeler un chat un chat pour ne pas froisser les amis des animaux, de fumer après l’amour, réclamé par une ligue contre le tabagisme, de boire de l’alcool l’après-midi du vendredi pour satisfaire les barmans alcooliques repentis, de sauter plus de neuf mètres en longueur pour éviter que les athlètes se blessent et à la requête du comité anti-olympique, de coudre des ourlets le lundi, je ne sais plus qui en a fait la démarche, aux hommes de porter des chaussures marron le jour du sabbat car d’après un rabbin en vue, le messie devait apparaître un samedi avec des chaussures de cette couleur etc. Interdit est devenu le mot le plus employé de notre langue.
   Mais nous n’avons fait que suivre un chemin que les religions avaient tracé depuis des millénaires. On peut même dire que nous les avons battues sur leur propre terrain. Nous ne nous sommes pas contentés d’interdits alimentaires, vestimentaires ou sexuels, nous avons tiré sur tout ce qui bouge... Si nous avions pu, nous aurions aussi interdit de penser.  Notre démocratie n’est pas de celles dont rêvaient les théoriciens des Lumières, j’en conviens. Elle en est même loin. Puis au bout d’un instant de réflexion le juge avait ajouté, nous avons aussi interdit les poètes à la demande cette fois, si ma mémoire est bonne, des adorateurs de Rimbaud et de je ne sais plus qui pour qui la poésie hors de ces deux-là n’avait plus de sens. Le juge avait éclaté de rire. La justice a de l’humour figurez-vous, on ne s’en rend pas compte mais avec un peu de recul...
   – De toute façon, vous vous trompez en accusant les juges, avait-il dit une autre fois. La population avait beaucoup vieilli et les vieillards sont plus frileux et inquiets que la jeunesse. Nous n’avons fait que suivre leurs désirs. Certains avancent également que les ondes radio et radar dans lesquelles nous baignons nous ont dérangé progressivement la cervelle... C’était au pouvoir politique de décider du sens à donner aux lois mais, par manque de courage, nos gouvernants ont laissé ce soin aux juges qui se sont progressivement investis dans la censure des mœurs. Tout cela a miné le bel édifice de notre société qui a fini par s’effondrer complètement. Là-dessus sont arrivés ceux-là, le juge avait fait un geste en direction de la ville, qui se sont installés comme chez eux avec leurs propres règles de vie. Nous aurions dû être encore plus sévères, peut-être... Nous aurions dû juger les parlementaires eux et leur obsession des compromis et du coup par coup à court terme.