Croquis des saisons et des voyages.
Poèmes
Le recueil comporte deux parties.
La première en 21 poèmes conte le déroulement des saisons, du printemps à l'hiver, avec pour coeur ou épicentre, la maison et son jardin.
La seconde partie en 16 poèmes traite des voyages en chemin de fer objets de toute une vie pour celui qui a voyagé plus que de raison.
Le recueil est illustré de sept dessins à l'encre, dont celui de la couverture, de Dominique Peyraud.
Epuisé en à peine quatre ans et non réédité, le texte complet est offert sur ce site
Un éditeur généreux, peut-être, lui donnera une seconde vie.
-
Les saisons
-Les voyages
I
C'est comme le rire d'une fillette qui ricoche
une voix flûtée sur une autre voix.
On dirait que le printemps approche
dit tout bas Hermeline
et quelque part dans le petit bois
un arbre frileux qu'on appelle tremble
frémit comme un blessé qui s'éveille
la terre et le soleil alors marchent à l'amble
c'est le moment, dit le chat en bougeant ses oreilles
c'est le moment, dit l'oiseau à l'insecte
il suffit de gratter sous la pierre
pour que se montre le lézard au nez léger.
Et c'est comme si l'herbe bourdonnait
celui qui se couche et s'enveloppe de lierre
a de l'eau à ses pieds et du feu dans la tête.
II
L'air s'ouvre soudain aux sonnailles
les cloches du vieux bourg entrent dans la maison
qui secoue ses tapis et repeint son portail
et branlent aux étages comme des moussaillons
ceux qui clouent sur la porte "Approche étranger
tu peux t'asseoir ici, tu peux te reposer".
Puis qui courent au jardin les bras chargés de graines
qui s'attardent au lilas, qui rêvent à la vigne
qui savent du vent interpréter les signes,
le gel cette nuit ? La pluie est une aubaine.
Celui-là n'écoute guère la route qui ronronne
et les lycéens le plongent dans l'ennui
il a planté ses haies plus hautes que des tours
pour s'éloigner, dit-il, de la folie des hommes
et il n'aime rien autant que la brutale pluie
qui roule sur son toit et inonde sa cour.
III
La ville s'ébroue et chasse une ondée
on ne parle plus ici que de risques urbains
tout est prétexte à peur. On vit au moyen âge
quand on craignait le feu, la peste et le curé.
Mais que la rue est belle et qu'il est bon le pain
quand d'une vitrine à l'autre on se paie des voyages
ici c'est le saumon et là les chiche-kebabs
celui qui chante a fait chanter la rue
l'un dans un pot a mis un baobab
un autre vend une herbe qui vous emporte aux nues.
La ville est ainsi faite mais le ciel n'est pas moins
aussi clair qu'au village
et trois géraniums et quatre primevères
y font un printemps qui vous ramène au loin
la maison des parents au pays de naguère
que l'on cherche bêtement sur la route des rois mages.
IV
Ecoutez le matin qui se lève
les herbes se défroissent
quand le froid des gelées fond dans votre paume
l'histoire des crocus est une histoire si brève.
Il suffit d'un lilas au mur d'une impasse
d'un carré de muguet pour que la nuit embaume.
Le printemps naît aussi sur la route des camions
et il ne recule pas quand crachent les canons.
Certains ont souvenir d'arbres couverts de sang
mais l'arbre comme l'homme renaît de peu de choses
sur les champs de bataille on voit sortir les roses
le temps, toujours le temps, l'invincible temps !
V
L'été cogne aux nuques des cyclistes
il faut pousser très haut les machines pesantes
on est au bord des routes comme au bord des ruisseaux.
L'été cris de radio
de limonade-menthe
de rires et de boulistes.
L'été du bord de mer
le temps des digestions
des parasols jaunes.
On fera du Morey, de la planche. J'irai dans le désert
si tu ne cesses pas de poser des questions !
En apnée aussi on peut voir la faune...
Pour pêcher j'attendrai la marée
et nous irons si loin, plus loin que Cordouan
la terre ne sera plus qu'une mince fumée
une vapeur blanche par-dessus l'océan.
VI
Le charme de l'été c'est de n'avoir rien à faire
aux autres les forêts en feu
et le dinghy qui verse.
Demain, peut-être, j'irai à Barbezieux
les routes en ce moment c'est l'enfer
dit Hermeline. Demain, ah demain,
tout ira mieux...

VII
Je resterai chez moi, il me faut travailler !
La ville est silencieuse dans l'odeur du goudron
quelquefois une auto, quelquefois un camion
qui secoue mes vieux murs et vient me réveiller...
La brise ose effleurer ma sieste
je travaillerai ce soir, s'il n'y a pas d'orage
peut-être un chapitre, peut-être qu'une page
dans la grosse chaleur, le lézard est moins leste.
On m'a conté les champs et l'herbe jaunie
des vaches cherchant l'ombre et puis soudain les cris
les oiseaux réveillés et la guerre qui gronde
les cloches basculées...
C'était, voyons, au coeur de l'été
ou pendant les vendanges ?
Quatre notes criées par la fenêtre
le bruit du téléphone qui agresse le monde
et fait fuir les mésanges.
Les poires se balancent sous mon oeil attendri.
"On en mange tant et tant, je crois que je grossis. Le monde du jardin est la sphère d'abondance. C'est pas moi qui le dit c'est en toutes lettres dans le journal. Ce soir il y aura de la tarte aux prunes. Oui, du jardin. Comment encore ? C'est normal... Dominique a fini les moissons... Comment sera le grain ? ..."
Les voix des femmes glissent sur mon sommeil
et me font un coussin
entre les pétales d'un rêve cent fois dorloté
s'essouffle une abeille.
Mon Dieu que l'on est bien
au soir d'un jour d'été !

VIII
Un gamin à ma porte parle de la rentrée
et du maître barbu de Saint-Romain-de-Bénet
j'en suis triste pour lui
on était si heureux et voilà que d'un coup
la civilisation est là, pogs et Mac-Do
les infos, la télé, la trouille
si le ciel nous tombait sur la tête ? Pauvre de nous
pauvres Gaulois, pauvres niquedouilles
le feu dans les banlieues, les grèves dans le métro...
Et ces gosses, dans la rue, comme des grands
qui énumèrent la série de leurs emmerdements.
L'école, le maître, les devoirs, foutue prison....
IX
Les arbres du boulevard me font tapisserie
dans le temps, c'était le temps des marrons
aujourd'hui les platanes sont rouillés
comme une ferraille morte et la pluie
tente de laver les vieux troncs dépouillés.
Le gamin d'à côté a déjà des devoirs
Michael m'écrit qu'il sera là pour la Toussaint
que nous irons pêcher...
Le vieux soleil s'est usé et se couche en boitant
la ville s'emmitoufle d'un cache-nez de nuages
et la feuille qui tombe est un triste présage.
X
L'orage survient qui assomme la ville
et le vent nous traverse et nous laisse transis.
Aurai-je du mazout pour commencer l'hiver ?
C'est l'heure du ramoneur et des comptes fébriles.
Tant pour Noël, n'oublie pas les impôts
Hermeline dit que l'épicerie
a encore augmenté, planterons-nous des lavatères ?
Je me souviens qu'ici
il y avait aussi des coquelicots.
XI
La maison aime les géraniums
médailles de l'été et petites murailles.
N'allez pas plus loin
que mes fleurs de corail !
La fleur se penche tel un harmonium
qui pleure et l'étranger s'arrête
comme c'est triste cette main
si froide de l'automne
mais le géranium pas bête
dit non au vent qui l'éperonne.
XII
L'automne est bien sot décidément
le voici qui s'en prend au gouvernement
pas assez de travail
pas assez de salaire
on entend d'ici les moutons braire
au pied du gouvernail.
Ce ne sont pas les moutons dit Hermeline
qui braient mais les ânes !
Ah, femme grammairienne
que sais-tu du travail en usine ?
XIII
Il neige sur Paris
l'évènement est de taille
il faut mettre les chaînes sur le pont Notre-Dame
coucher les clodos et fermer les bureaux
pauvre Paris qui ne veut pas mourir
dans dix centimètres d'eau gelée.
Il neige dans le Morvan, en Vendée
la plage est toute blanche
je crois que je ne vais plus sortir
la route sonne et la nuit est si prompte
on plaint celui qui marche quand le vent
arrache nos volets
on plaint le bateau quand la côte se dérobe
on plaint celui qui roule, on a honte
d'être au chaud.
Et la pluie mon Dieu qui ne veut pas cesser
XIV
Le froid a saisi ma campagne au ventre
et lui tord les tripes
le vieux pommier supplie et la mousse à ses branches
pleure ses cris de gel
une poussière de glace comme un voile du ciel
enveloppe mes cheveux et sur mes doigts s'agrippe
la peur est un silence qui sonne comme un glas.
Comme le vieux meurt pour que naisse l'enfant
le froid touche du doigt
l'oiseau et le passant
la larve ou le taureau.
C'est l'image d'un dieu que ce soir on égorge
et dont le sang trop chaud
fume encore dehors sur les chemins du vent
sur le gui et le houx
dans la glèbe et la vigne
sur tout ce qui se fait, sur les chaînes qui se forgent
chez les nouveaux tyrans dont nul ne lit les signes
si ce n'est quelques-uns que l'on traite de fous.
C'est cela l'hiver : cette main mortelle
qui nous gifle les joues
et qui nous fouille au coeur.
Demain, comment sera demain ?
après la nuit trop longue
le décompte des heures
c'est le temps des pythies
le dire des devins.
Demain, comment sera demain ?
XV
Hermeline mitonne des châtaignes
des confits, du foie gras
je m'occupe des vins
comme tout est simple avant festin
on fait taire la bréhaigne
le mal disant, le tors et le triste
c'est l'instant du bon, du doux
du gentil, de l'agneau...
Dans le temps on a connu des loups
que la faim poussait hors des forêts
dit Hermeline, je me souviens que la piste
traversait le hameau...
On écoute, les yeux plongés dans l'hiver
et les mains près d'un feu de genêt
il me semble que sur la route passent
les échines ployées des bêtes de l'enfer
et que l'oeil mauvais des dévoreurs d'enfants
crève d'une flèche de glace
un souvenir venu du fond des temps.
XVI
Approche ma câline
lève la couverture
et glisse ta peau docile
sous ma lèvre bourrue.
Approche mon étincelle
ma flamme des collines
ma poignée d'herbes dures
et mon vallon fertile.
N'éteins pas la chandelle
il y a panne aujourd'hui
et la télé est morte
n'en parlons plus.
Je me souviens des mots
qui te changent en oiseaux
et si le vent hurle qu'importe
c'est l'été dans notre lit.
XVII
Hermeline dit que les oiseaux voyagent
les grues les canards les cigognes
et même le rouge-gorge ce bourgeois
qui s'établit chez moi et qui me met en cage
qui d'un oeil courroucé me surveille et me lorgne
s'en ira au printemps peut-être chez les Anglais.
J'ai jeté du pain dur sur l'herbe grise
l'oiseau à cloche-patte y fait une marelle
et le chat qui n'aime rien d'autre que Ronron-Boulette
traverse la marelle comme un prince saoudien.
'était une publicité-télé, dit Hermeline.
Retourne à ton ouvrage, cousine et laisse moi rêver.
Moi qui suis moins qu'un chat, moins que rien
voici que j'ai des ailes et l'ardeur d'un insecte,
je cherche ces vents forts, ces autans et ces bises
qui doivent m'emporter vers de lointains soleils.
Ma fenêtre disparaît sous un coton de bruine.
XVIII
J'aimerais que l'on discute
sérieusement s'il vous plaît
de l'heure d'hiver de l'heure d'été
et de cette bête culbute
que l'état qui veille à tout
m'impose en punition
de me lever matin
chaque jour que Dieu fait.
Moi, je me fous de l'heure du carillon.
Pour me mettre debout
l'ombre de mon clocher
ou même du minaret me suffit.
Et quand le grand bedeau de Paris
change l'heure de mon appétit
et sonne midi à vêpres
je dis : permettez, permettez !
le bonheur ici-bas du poète
vaut bien celui de vos banquiers.

XIX
Les narcisses sont en boutons
le magnolia aussi dit Hermeline
l'hiver n'est pas fini que se construit le bon temps
des fleurs fraîches et des pesants bourgeons
le soleil s'étire et ouvre sa fenêtre
entre deux petits gels entre deux jolies bruines
il tisonne son feu et fait chanter le vent.
Le brouillard est bien gai ce matin.
Comme un voile de mariée
le voici déchiré et noué, ici c'est au clocher
plus loin dans l'arbre du boulevard
mais le conducteur peste contre le brouillard
je ne serai pas à l'heure au rendez-vous
et il se met à rouler. A rouler. Comme un fou.
Car on connaît l'histoire ; et patin-couffin...
XX
Mon ami se meurt
dans une maison maigre et laide
d'une rue toute droite d'un quartier de labeur
aux jardins identiques, aux façades semblables
aux portes murées sur des chambres où l'on décède
tragiquement d'ennui.
Mon vieil ami se meurt
dans une ville froide à mille autres comparables
dans une rue à chiens, à vieux, à crottes et à pipis
d'un cancer à vapeur.
Mon ami se meurt
sur son matelas Epéda dans une carrée Lévitan
près d'un calendrier des Postes françaises
sous la photo d'un très beau plat de fraises
Il écoute un disque de Jacques Hélian.
C'était le bon temps qu'il dit. Et il crève.
XXI
Dans ma rue toute fourbie de machines
et de choses d'industrie
on ne voit pas le temps passer
et c'est dommage.
Il faut chercher ailleurs, dit Hermeline
le soleil n'est pas au bout des antennes !
(Comme si la télé était une fourmi !)
Chacun fait comme il l'entend
mais moi je lis les arbres et même le bois coupé
la fleur en pot, en vase, je tonds, je sème
je regarde les nuages
je dors les pieds au vent.
Je dis aux chasseurs, chassez
vous savez plus de choses que cent savants
enfermés à Paris.
Que celui qui aime la chimie soit chimiste
que l'aviateur ait son avion
le pistard sa piste
mais quoi qu'on fasse au gouvernement
on ne supprimera pas nos quatre saisons.
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I
En avons-nous traversé la nuit
de ces gares mauvaises, frileuses
et si souvent perdues de pluie.
Leurs quais, sous nos roues tapageuses
allaient, venaient, si pesamment
quand elles nous crachaient au visage
des invitations aux voyages
sous des verrières et des auvents.
Alors nos destinées couraient dans l'air
dans la raideur des lampadaires.

II
Soumis aux rêves des banlieues
dans des arrêts interminables
nous affrontions en moues dubitatives
leurs hauts murs irrévocables.
Qui aurait pu deviner les avenirs hideux
qui s'accrochaient alors aux cordes des lessives ?
Et j'ai vu se tourner
vers nous des visages
que les feux d'une lampe
nous rendaient étrangers.
C'étaient des Othellos, d'affreux Abencérages
des ombres et des ors, un théâtre d'estampes.
Puis nos mondes glissaient en parallèles
ainsi que deux vaisseaux d'une nuit sidérale
chacun gagnait sa poche marsupiale
et le train s'en allait vers d'autres archipels.
III
Des journaliers fumaient la pipe
et grommelaient entre leurs dents.
Il était question du gouvernement
et du respect des grands principes.
Une jeune femme et son petit garçon
montèrent à Saint-Amant :
"Nous n'en avons pas pour très longtemps.
Nous allons chez ma mère, à Clermont..."
Elle avait les cheveux roux
et des yeux pleins d'aventures...
Nous abandonnâmes nos lectures
pour lui regarder les genoux.
IV
Les couloirs puaient le tabac
le cuir, l'huile chaude et la ferraille.
On trébuchait sur des soldats
sur leurs bardas
de havresacs et de musettes.
Et devant les toilettes
c'était le caravansérail
des familles espagnoles
qui festoyaient de cochonnailles.
Un campement dans les valises.
J'y vis aussi mourir une fille en jupe grise
qui fumait des cigarettes au menthol.
V
Un couple de paysans désespérait le contrôleur
en demandant, une fois encore, l'heure
de la correspondance, inquiets
cherchant dans leurs poches leurs billets.
Ils nous prenaient à témoin :
"Sommes-nous, messieurs, dans le bon train
VI
L'aube débusquait nos sales gueules
aux lèvres molles, aux cheveux durs
qui sautillaient comme des pitres
sur l'horizon couleur tilleul
avant qu'un soleil de carbure
ne s'embrase derrière les vitres.
Puis nos clins d'oeil erratiques
s'en allaient battre la campagne
en poursuivant les feux-follets
et les étincelles électriques
des caténaires et des trolleys.
Nous nous mêlions aussi au bagne
des ouvriers poseurs de rails
dont les dos disaient l'effort
sous les vestes et les chandails.
Il n'était pas sept heures encore !
VII
D'infinis tunnels traversiers
nous enveloppaient de nuits utérines
en une seconde nos mémoires
réveillaient les lointains clichés
des grandes terreurs enfantines.
Certains revivaient leur histoire
et tous les drames à la fois.
Pour d'autres c'était un paradis perdu
un regret vague d'autrefois.
Mais dès qu'au loin apparaissait
le jour si rond si blanc si nu
c'était comme une poignante amputation
qui nous laissait de nouveau hébétés.
Et l'oeil de nos compagnons
nous renvoyait la morne réalité.
VIII
Nous vous lisions, bien sûr, et pardon
pour ces petits mensonges
quand nous cachions alors vos songes
sous d'insipides cartons
qui faisaient croire
à Delhy ou Guy des Cars.
Et puis ensuite, par la fenêtre
chers maîtres
Marx, Aragon et Mao
nous vous jetions dans les ruisseaux.
IX
Quels océans avons-nous frôlés ?
Quels lacs ont baigné nos images ?
Nous glissions sur des ciels abstraits
entre d'insaisissables mouettes
et d'étranges nuages.
Volant de crêtes en crêtes
sur des arches filées
où s'enroulaient les vents
nous regardions alors sous nos pieds s'emperler
de vapeurs les grands fleuves opulents.
De lentes crémaillères et de puissants agrès
nous hissaient en grinçant
dans des couloirs de grès
plus sinistres et sanglants
que des champs de bataille
vers des neiges si hautes
que l'on criait bravo à ces hommes du rail
aussi grands, aussi beaux que tous les astronautes.
X
Des forêts traversées comme des catacombes
nous ouvraient un chemin bien plus droit
que les rangs de cyprès dressés entre les tombes.
Nous regardions alors les yeux emplis d'effroi
les cadavres pendus aux branches des mélèzes
le sang qui dégouttait encore sur les rochers
les canons fracassés, en bas sur les granits
et les soldats mourant, là-haut sur les falaises.
Nous allions au-delà. Nous ne pouvions rester
nous courions aux frontières
où crèvent les lichens et où gèlent les pierres,
vers ces terres plus mortes qu'un cœur d'aérolithe.

XI
La nuit nous violentait
nous rêvions aux putains
le corps abandonné aux froides moleskines.
On retenait à peine nos bruits excrémentiels
qui pourtant témoignaient
de l'état de nos rudes machines
si encombrées de rage, de vins
et de fiels.
Et les lumières cruelles
des gares traversées
mutilaient nos rétines.
Quand nous arriverons
disait une voix tout bas
nous irons au bordel
et nous nous soûlerons.
XII
Par jeu
nous sautions sur un quai
étonnés, malgré tout, de n'être pas d'ici.
Quelqu'un disait : "Adieu
me voici arrivé
j'ai pris plaisir à votre compagnie..."
Nous répondions des choses vagues,
nous aidions à descendre les bagages...
Puis l'on s'enfonçait dans les noirs paysages
où couraient les poteaux et les fils en zigzags,
tandis que l'on s'ouvrait en sifflant un chemin
les rails se bobinaient comme un songe sans fin.
XIII
L'un de nous disparaissait parfois
on ne sait où
fou d'avoir croisé
dans ce ventre cahotant
dans cet oeuf fantasque
la femme de trente ans
qui lui dénoue les doigts
et lui offre un baiser.
Puis, ils remettaient leurs masques
dès le premier arrêt.
A plus tard, disait-elle,
peut-être un jour, qui sait...
Nous irons à l'hôtel...
Les mimosas fleurissent dans mon pays...
Nous resterons au lit
une semaine entière...
Ils rêvaient
qu'ils s'aimaient.
Ils fermaient les portières.
XIV
Nous savions que les trains aussi partent à la guerre
que c'est ainsi que se battaient nos pères
que c'était comme on dit, l'usage
la tradition guerrière
l'héritage.
Vers quelle mort certaine
nous pousse un tour de roue ?
et qui fera l'appel à l'heure du rendez-vous ?
Les horloges des gares restent toujours sereines.
Qui n'a jamais vécu ces nuits
les heures qu'il faut tuer
les grandes heures vides
qui sonnent sourdes sous
les pas de l'homme saoul
les yeux crevés d'ennui
des filles fatiguées
et le bidet sordide.
Il fallait boire
se réchauffer au voisin
près du gentil, de la mesquine
qui vont bosser, dès l'aube, à l'usine.
Celui-ci s'entêtait à nous parler d'espoir,
il disait : "Ces rails ont une fin
il faut aller au bout..."
Un autre voulait briser la vieille société :
"Les têtes doivent aller rouler dans les paniers..."
X
Le peu que je sais, je le dois aux voyages,
aux pensées solitaires, aux villes sur l'horizon
qui embrouillaient les pages de mes livres
tandis que béquillant sur leurs aiguillages
les trains me conduisaient de camps en garnisons.
Je le dois aussi aux compagnons qui savaient vivre
ces heures légères où rien ne compte
hormis les confidences, quand montent du dehors
d'incohérentes histoires que conte
la voix d'un chef de gare à l'accent de Cahors...
Epilogue.
Le temps n'existe pas, seulement les souvenirs
ces cailloux que l'on trie pour marquer son chemin.
L'horloge comme le train est chose de physicien
je tenais à vous le dire.
© Jean-Bernard Papi