Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                           (La littérature n'est pas une marchandise)
    
            
 
 
 

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Croquis des saisons et       des voyages.

                         Poèmes




                               Croquis des saisons et des voyages-Poèmes. (Epuisé chez Editinter)) 

        Le recueil comporte  deux parties.
       La première en 21 poèmes conte le déroulement des saisons, du printemps à l'hiver, avec pour coeur ou épicentre, la maison et son jardin.
       La seconde partie en 16 poèmes traite des voyages en chemin de fer objets de toute une vie pour celui qui a voyagé plus que de raison.
     Le recueil est illustré de sept dessins à l'encre, dont celui de la couverture, de  Dominique Peyraud.
     Epuisé en à peine quatre ans et non réédité, le texte complet est offert sur ce site 

Un éditeur généreux, peut-être, lui donnera une seconde vie. 

-Les saisons
-Les voyages
 






                 Les saisons


              

                       I

 

 C'est comme le rire d'une fillette qui ricoche
 
une voix flûtée sur une autre voix.

On dirait que le printemps approche

dit tout bas Hermeline

et quelque part dans le petit bois

un arbre frileux qu'on appelle tremble

frémit comme un blessé qui s'éveille

la terre et le soleil alors marchent à l'amble

c'est le moment, dit le chat en bougeant ses oreilles

 

c'est le moment, dit l'oiseau à l'insecte

il suffit de gratter sous la pierre

pour que se montre le lézard au nez léger.

 

Et c'est comme si l'herbe bourdonnait

celui qui se couche et s'enveloppe de lierre

a de l'eau à ses pieds et du feu dans la tête.

                                           

 

                                   II

 

 

L'air s'ouvre soudain aux sonnailles

les cloches du vieux bourg entrent dans la maison

qui secoue ses tapis et repeint son portail

et branlent aux étages comme des moussaillons

ceux qui clouent sur la porte "Approche étranger

tu peux t'asseoir ici, tu peux te reposer".

Puis qui courent au jardin les bras chargés de graines

qui s'attardent au lilas, qui rêvent à la vigne

qui savent du vent interpréter les signes,

le gel cette nuit ? La pluie est une aubaine.

 

Celui-là n'écoute guère la route qui ronronne

et les lycéens le plongent dans l'ennui

il a planté ses haies plus hautes que des tours

pour s'éloigner, dit-il, de la folie des hommes

et il n'aime rien autant que la brutale pluie

qui roule sur son toit et inonde sa cour.

 

                                   III

 

 

La ville s'ébroue et chasse une ondée

on ne parle plus ici que de risques urbains

tout est prétexte à peur. On vit au moyen âge

quand on craignait le feu, la peste et le curé.

Mais que la rue est belle et qu'il est bon le pain

quand d'une vitrine à l'autre on se paie des voyages

ici c'est le saumon et là les chiche-kebabs

celui qui chante a fait chanter la rue

l'un dans un pot a mis un baobab

un autre vend une herbe qui vous emporte aux nues.

 

La ville est ainsi faite mais le ciel n'est pas moins

aussi clair qu'au village

et trois géraniums et quatre primevères

y font un printemps qui vous ramène au loin

la maison des parents au pays de naguère

que l'on cherche bêtement sur la route des rois mages.

 

 

                                   IV

 

 

Ecoutez le matin qui se lève

les herbes se défroissent

quand le froid des gelées fond dans votre paume

l'histoire des crocus est une histoire si brève.

Il suffit d'un lilas au mur d'une impasse

d'un carré de muguet pour que la nuit embaume.

Le printemps naît aussi sur la route des camions

et il ne recule pas quand crachent les canons.

 

Certains ont souvenir d'arbres couverts de sang

mais l'arbre comme l'homme renaît de peu de choses

sur les champs de bataille on voit sortir les roses

le temps, toujours le temps, l'invincible temps !

 

 

                                   V

 

 

L'été cogne aux nuques des cyclistes

il faut pousser très haut les machines pesantes

on est au bord des routes comme au bord des ruisseaux.

L'été cris de radio

de limonade-menthe

de rires et de boulistes. 

L'été du bord de mer

le temps des digestions

des parasols jaunes.

On fera du Morey, de la planche. J'irai dans le désert

si tu ne cesses pas de poser des questions !

 

En apnée aussi on peut voir la faune...

Pour pêcher j'attendrai la marée

et nous irons si loin, plus loin que Cordouan

la terre ne sera plus qu'une mince fumée

une vapeur blanche par-dessus l'océan.


                                   VI

 

 

Le charme de l'été c'est de n'avoir rien à faire

aux autres les forêts en feu

et le dinghy qui verse.

Demain, peut-être, j'irai à Barbezieux

les routes en ce moment c'est l'enfer

dit Hermeline. Demain, ah demain,

tout ira mieux...

 

             

                                   VII

 

 

Je resterai chez moi, il me faut travailler !

La ville est silencieuse dans l'odeur du goudron

quelquefois une auto, quelquefois un camion

qui secoue mes vieux murs et vient me réveiller...

La brise ose effleurer ma sieste

je travaillerai ce soir, s'il n'y a pas d'orage

peut-être un chapitre, peut-être qu'une page

dans la grosse chaleur, le lézard est moins leste.

On m'a conté les champs et l'herbe jaunie

des vaches cherchant l'ombre et puis soudain les cris

les oiseaux réveillés et la guerre qui gronde

les cloches basculées...

C'était, voyons, au coeur de l'été

ou pendant les vendanges ?

 

Quatre notes criées par la fenêtre

le bruit du téléphone qui agresse le monde

et fait fuir les mésanges.

Les poires se balancent sous mon oeil attendri.

 

"On en mange tant et tant, je crois que je grossis. Le monde du jardin est la sphère d'abondance. C'est pas moi qui le dit c'est en toutes lettres dans le journal. Ce soir il y aura de la tarte aux prunes. Oui, du jardin. Comment encore ? C'est normal... Dominique a fini les moissons... Comment sera le grain ? ..."

 

Les voix des femmes glissent sur mon sommeil

et me font un coussin

entre les pétales d'un rêve cent fois dorloté

s'essouffle une abeille.

Mon Dieu que l'on est bien

au soir d'un jour d'été !


                         

                                   VIII

 

 

Un gamin à ma porte parle de la rentrée

et du maître barbu de Saint-Romain-de-Bénet

j'en suis triste pour lui

on était si heureux et voilà que d'un coup

la civilisation est là, pogs et Mac-Do

les infos, la télé, la trouille

si le ciel nous tombait sur la tête ? Pauvre de nous

pauvres Gaulois, pauvres niquedouilles

le feu dans les banlieues, les grèves dans le métro...

 

Et ces gosses, dans la rue, comme des grands

qui énumèrent la série de leurs emmerdements.

L'école, le maître, les devoirs, foutue prison....


                                   IX

  

Les arbres du boulevard me font tapisserie

dans le temps, c'était le temps des marrons

aujourd'hui les platanes sont rouillés

comme une ferraille morte et la pluie

tente de laver les vieux troncs dépouillés.

 

Le gamin d'à côté a déjà des devoirs

Michael m'écrit qu'il sera là pour la Toussaint

que nous irons pêcher...

 

Le vieux soleil s'est usé et se couche en boitant

la ville s'emmitoufle d'un cache-nez de nuages

et la feuille qui tombe est un triste présage.

 

 

                                   X

 

 

L'orage survient qui assomme la ville

et le vent nous traverse et nous laisse transis.

Aurai-je du mazout pour commencer l'hiver ?

C'est l'heure du ramoneur et des comptes fébriles.

Tant pour Noël, n'oublie pas les impôts

Hermeline dit que l'épicerie

a encore augmenté, planterons-nous des lavatères ?

Je me souviens qu'ici

il y avait aussi des coquelicots.

 

                                   XI

 

La maison aime les géraniums

médailles de l'été et petites murailles.

N'allez pas plus loin

que mes fleurs de corail !

 

La fleur se penche tel un harmonium

qui pleure et l'étranger s'arrête

 

comme c'est triste cette main

si froide de l'automne

mais le géranium pas bête

dit non au vent qui l'éperonne.

 

                                   XII

 

 

L'automne est bien sot décidément

le voici qui s'en prend au gouvernement

pas assez de travail

pas assez de salaire

on entend d'ici les moutons braire

au pied du gouvernail.

 

Ce ne sont pas les moutons dit Hermeline

qui braient mais les ânes !

Ah, femme grammairienne 

que sais-tu du travail en usine ?

            

                                   XIII

 

Il neige sur Paris

l'évènement est de taille

il faut mettre les chaînes sur le pont Notre-Dame

coucher les clodos et fermer les bureaux

pauvre Paris qui ne veut pas mourir

dans dix centimètres d'eau gelée.

 

Il neige dans le Morvan, en Vendée

la plage est toute blanche

je crois que je ne vais plus sortir

la route sonne et la nuit est si prompte

on plaint celui qui marche quand le vent

arrache nos volets

on plaint le bateau quand la côte se dérobe

on plaint celui qui roule, on a honte

d'être au chaud.

 

Et la pluie mon Dieu qui ne veut pas cesser

 

                                   XIV

 

Le froid a saisi ma campagne au ventre

et lui tord les tripes

le vieux pommier supplie et la mousse à ses branches

pleure ses cris de gel

une poussière de glace comme un voile du ciel

enveloppe mes cheveux et sur mes doigts s'agrippe

la peur est un silence qui sonne comme un glas.

 

Comme le vieux meurt pour que naisse l'enfant

le froid touche du doigt

l'oiseau et le passant

la larve ou le taureau.

C'est l'image d'un dieu que ce soir on égorge

et dont le sang trop chaud

fume encore dehors sur les chemins du vent

sur le gui et le houx

dans la glèbe et la vigne

sur tout ce qui se fait, sur les chaînes qui se forgent

chez les nouveaux tyrans dont nul ne lit les signes

si ce n'est quelques-uns que l'on traite de fous.

 

C'est cela l'hiver : cette main mortelle

qui nous gifle les joues

et qui nous fouille au coeur.

 

Demain, comment sera demain ?

après la nuit trop longue

le décompte des heures

c'est le temps des pythies

le dire des devins.

Demain, comment sera demain ?

 

                                   XV

 

 

Hermeline mitonne des châtaignes

des confits, du foie gras

je m'occupe des vins

comme tout est simple avant festin

on fait taire la bréhaigne

le mal disant, le tors et le triste

c'est l'instant du bon, du doux

du gentil, de l'agneau...

 

Dans le temps on a connu des loups

que la faim poussait hors des forêts

dit Hermeline, je me souviens que la piste

traversait le hameau...

 

On écoute, les yeux plongés dans l'hiver

et les mains près d'un feu de genêt

il me semble que sur la route passent

les échines ployées des bêtes de l'enfer

et que l'oeil mauvais des dévoreurs d'enfants

crève d'une flèche de glace

un souvenir venu du fond des temps.


                                   XVI

 

 

Approche ma câline

lève la couverture

et glisse ta peau docile

sous ma lèvre bourrue.

 

Approche mon étincelle

ma flamme des collines

ma poignée d'herbes dures

et mon vallon fertile.

 

N'éteins pas la chandelle

il y a panne aujourd'hui

et la télé est morte

n'en parlons plus.

 

Je me souviens des mots

qui te changent en oiseaux

et si le vent hurle qu'importe

c'est l'été dans notre lit.


                                   XVII

 

 

Hermeline dit que les oiseaux voyagent

les grues les canards les cigognes

et même le rouge-gorge ce bourgeois

qui s'établit chez moi et qui me met en cage

qui d'un oeil courroucé me surveille et me lorgne

s'en ira au printemps peut-être chez les Anglais.

 

J'ai jeté du pain dur sur l'herbe grise

l'oiseau à cloche-patte y fait une marelle

et le chat qui n'aime rien d'autre que Ronron-Boulette

traverse la marelle comme un prince saoudien.

 

 'était une publicité-télé, dit Hermeline.

Retourne à ton ouvrage, cousine et laisse moi rêver.

Moi qui suis moins qu'un chat, moins que rien

voici que j'ai des ailes et l'ardeur d'un insecte,

je cherche ces vents forts, ces autans et ces bises

qui doivent m'emporter vers de lointains soleils.

 

Ma fenêtre disparaît sous un coton de bruine.


 

                                   XVIII

 

 

J'aimerais que l'on discute

sérieusement s'il vous plaît

de l'heure d'hiver de l'heure d'été

et de cette bête culbute

que l'état qui veille à tout

m'impose en punition

de me lever matin

chaque jour que Dieu fait.

 

Moi, je me fous de l'heure du carillon.

Pour me mettre debout

l'ombre de mon clocher

ou même du minaret me suffit.

Et quand le grand bedeau de Paris

change l'heure de mon appétit

et sonne midi à vêpres

je dis : permettez, permettez !

le bonheur ici-bas du poète

vaut bien celui de vos banquiers.

                           

                                   XIX

 

  

Les narcisses sont en boutons

le magnolia aussi dit Hermeline

l'hiver n'est pas fini que se construit le bon temps

des fleurs fraîches et des pesants bourgeons

 

le soleil s'étire et ouvre sa fenêtre

entre deux petits gels entre deux jolies bruines

il tisonne son feu et fait chanter le vent.

Le brouillard est bien gai ce matin.

Comme un voile de mariée

le voici déchiré et noué, ici c'est au clocher

plus loin dans l'arbre du boulevard

mais le conducteur peste contre le brouillard

je ne serai pas à l'heure au rendez-vous

et il se met à rouler. A rouler. Comme un fou.

Car on connaît l'histoire ; et patin-couffin...


                                   XX

 

 

Mon ami se meurt

dans une maison maigre et laide

d'une rue toute droite d'un quartier de labeur

aux jardins identiques, aux façades semblables

aux portes murées sur des chambres où l'on décède

tragiquement d'ennui.

Mon vieil ami se meurt

dans une ville froide à mille autres comparables

dans une rue à chiens, à vieux, à crottes et à pipis

d'un cancer à vapeur.

 

Mon ami se meurt

sur son matelas Epéda dans une carrée Lévitan

près d'un calendrier des Postes françaises

sous la photo d'un très beau plat de fraises

Il écoute un disque de Jacques Hélian.

C'était le bon temps qu'il dit. Et il crève.


                                   XXI

 

Dans ma rue toute fourbie de machines

et de choses d'industrie

on ne voit pas le temps passer

et c'est dommage.

Il faut chercher ailleurs, dit Hermeline

le soleil n'est pas au bout des antennes !

(Comme si la télé était une fourmi !)

 

Chacun fait comme il l'entend

mais moi je lis les arbres et même le bois coupé

la fleur en pot, en vase, je tonds, je sème

je regarde les nuages

je dors les pieds au vent.

Je dis aux chasseurs, chassez

vous savez plus de choses que cent savants

enfermés à Paris.

 

Que celui qui aime la chimie soit chimiste

que l'aviateur ait son avion

le pistard sa piste

mais quoi qu'on fasse au gouvernement

on ne supprimera pas nos quatre saisons.

 

          -----------------O----------------------

                   Les voyages

 

 

                                                             

                                   I

                     

En avons-nous traversé la nuit

de ces gares mauvaises, frileuses

et si souvent perdues de pluie.

Leurs quais, sous nos roues tapageuses

allaient, venaient, si pesamment

           

quand elles nous crachaient au visage

des invitations aux voyages

sous des verrières et des auvents.

 

Alors nos destinées couraient dans l'air

dans la raideur des lampadaires.
                                                     
 

                                   II

 

 

Soumis aux rêves des banlieues

dans des arrêts interminables

nous affrontions en moues dubitatives

leurs hauts murs irrévocables.

 

Qui aurait pu deviner les avenirs hideux

qui s'accrochaient alors aux cordes des lessives ?

                       

Et j'ai vu se tourner

vers nous des visages

que les feux d'une lampe

nous rendaient étrangers.

C'étaient des Othellos, d'affreux Abencérages

des ombres et des ors, un théâtre d'estampes.

 

Puis nos mondes glissaient en parallèles

ainsi que deux vaisseaux d'une nuit sidérale

chacun gagnait sa poche marsupiale

et le train s'en allait vers d'autres archipels.

 

                                   III

                                                                 

 

Des journaliers fumaient la pipe

et grommelaient entre leurs dents.

Il était question du gouvernement

et du respect des grands principes.                                                                      

Une jeune femme et son petit garçon

montèrent à Saint-Amant :

"Nous n'en avons pas pour très longtemps.     

Nous allons chez ma mère, à Clermont..."

 

Elle avait les cheveux roux

et des yeux pleins d'aventures...                       

Nous abandonnâmes nos lectures

pour lui regarder les genoux.

 

                                   IV

 

 

Les couloirs puaient le tabac

le cuir, l'huile chaude et la ferraille.                  

On trébuchait sur des soldats

sur leurs bardas

de havresacs et de musettes.

Et devant les toilettes

c'était le caravansérail

des familles espagnoles

qui festoyaient de cochonnailles.                     

Un campement dans les valises.

                       

J'y vis aussi mourir une fille en jupe grise

qui fumait des cigarettes au menthol.


                                   V

 

 

Un couple de paysans désespérait le contrôleur

en demandant, une fois encore, l'heure

de la correspondance, inquiets

cherchant dans leurs poches leurs billets.

                       

Ils nous prenaient à témoin :

"Sommes-nous, messieurs, dans le bon train

 

                                   VI

                       

L'aube débusquait nos sales gueules

aux lèvres molles, aux cheveux durs

qui sautillaient comme des pitres          

sur l'horizon couleur tilleul

avant qu'un soleil de carbure               

ne s'embrase derrière les vitres.

 

Puis nos clins d'oeil erratiques

s'en allaient battre la campagne

en poursuivant les feux-follets

et les étincelles électriques

des caténaires et des trolleys.

           

Nous nous mêlions aussi au bagne

des ouvriers poseurs de rails

dont les dos disaient l'effort

sous les vestes et les chandails.

                       

Il n'était pas sept heures encore !


                                   VII

 

            

D'infinis tunnels traversiers

nous enveloppaient de nuits utérines

en une seconde nos mémoires

réveillaient les lointains clichés

des grandes terreurs enfantines.

 

Certains revivaient leur histoire

et tous les drames à la fois.

Pour d'autres c'était un paradis perdu

un regret vague d'autrefois.

  

Mais dès qu'au loin apparaissait

le jour si rond si blanc si nu

c'était comme une poignante amputation

qui nous laissait de nouveau hébétés.

 

Et l'oeil de nos compagnons

nous renvoyait la morne réalité.


                                   VIII




 

Nous vous lisions, bien sûr, et pardon

pour ces petits mensonges

quand nous cachions alors vos songes

sous d'insipides cartons

qui faisaient croire

à Delhy ou Guy des Cars.

 

Et puis ensuite, par la fenêtre

chers maîtres

Marx, Aragon et Mao

nous vous jetions dans les ruisseaux.

 

                                   IX



 

Quels océans avons-nous frôlés ?

Quels lacs ont baigné nos images ?

                       

Nous glissions sur des ciels abstraits

entre d'insaisissables mouettes

et d'étranges nuages.

 

Volant de crêtes en crêtes

sur des arches filées

où s'enroulaient les vents

nous regardions alors sous nos pieds s'emperler

de vapeurs les grands fleuves opulents.

                       

De lentes crémaillères et de puissants agrès

nous hissaient en grinçant

dans des couloirs de grès

plus sinistres et sanglants

que des champs de bataille

vers des neiges si hautes

que l'on criait bravo à ces hommes du rail

aussi grands, aussi beaux que tous les astronautes.

 

                                   X


 

Des forêts traversées comme des catacombes

nous ouvraient un chemin bien plus droit

que les rangs de cyprès dressés entre les tombes.

                       

Nous regardions alors les yeux emplis d'effroi

les cadavres pendus aux branches des mélèzes

le sang qui dégouttait encore sur les rochers

les canons fracassés, en bas sur les granits

et les soldats mourant, là-haut sur les falaises.

 

Nous allions au-delà. Nous ne pouvions rester

nous courions aux frontières

où crèvent les lichens et où gèlent les pierres,

vers ces terres plus mortes qu'un cœur d'aérolithe.

                            

                                   XI

 

La nuit nous violentait

nous rêvions aux putains

le corps abandonné aux froides moleskines.

 

On retenait à peine nos bruits excrémentiels

qui pourtant témoignaient

de l'état de nos rudes machines

si encombrées de rage, de vins

et de fiels.

                       

Et les lumières cruelles

des gares traversées

mutilaient nos rétines.

                       

Quand nous arriverons

disait une voix tout bas

nous irons au bordel

et nous nous soûlerons.

                       

                                   XII

 

Par jeu

nous sautions sur un quai

étonnés, malgré tout, de n'être pas d'ici.

Quelqu'un disait : "Adieu

me voici arrivé

j'ai pris plaisir à votre compagnie..."

                       

Nous répondions des choses vagues,              

nous aidions à descendre les bagages...

                                               

Puis l'on s'enfonçait dans les noirs paysages

où couraient les poteaux et les fils en zigzags,

tandis que l'on s'ouvrait en sifflant un chemin

les rails se bobinaient comme un songe sans fin.


 

                                   XIII

 

         

L'un de nous disparaissait parfois

on ne sait où

fou d'avoir croisé

dans ce ventre cahotant

dans cet oeuf fantasque                       

la femme de trente ans            

qui lui dénoue les doigts

et lui offre un baiser.                

                       

Puis, ils remettaient leurs masques

dès le premier arrêt.

A plus tard, disait-elle,

peut-être un jour, qui sait...

Nous irons à l'hôtel...

Les mimosas fleurissent dans mon pays...

Nous resterons au lit

une semaine entière...

Ils rêvaient

qu'ils s'aimaient.

Ils fermaient les portières.


                                   XIV

                       

Nous savions que les trains aussi partent à la guerre

que c'est ainsi que se battaient nos pères

que c'était comme on dit, l'usage

la tradition guerrière

                        l'héritage.

 

Vers quelle mort certaine

nous pousse un tour de roue ?

et qui fera l'appel à l'heure du rendez-vous ?

Les horloges des gares restent toujours sereines.

                       

Qui n'a jamais vécu ces nuits

les heures qu'il faut tuer

les grandes heures vides

qui sonnent sourdes sous

les pas de l'homme saoul                      

les yeux crevés d'ennui

des filles fatiguées

et le bidet sordide.                  

                       

Il fallait boire

se réchauffer au voisin

près du gentil, de la mesquine

qui vont bosser, dès l'aube, à l'usine.

                         

Celui-ci s'entêtait à nous parler d'espoir,

il disait : "Ces rails ont une fin

il faut aller au bout..."                        

Un autre voulait briser la vieille société :

"Les têtes doivent aller rouler dans les paniers..."

 

                                                                      

                                   X                       


Le peu que je sais, je le dois aux voyages,

aux pensées solitaires, aux villes sur l'horizon

qui embrouillaient les pages de mes livres

tandis que béquillant sur leurs aiguillages

les trains me conduisaient de camps en garnisons.

                                  

Je le dois aussi aux compagnons qui savaient vivre

ces heures légères où rien ne compte

hormis les confidences, quand montent du dehors

d'incohérentes histoires que conte

la voix d'un chef de gare à l'accent de Cahors...

                       


                           Epilogue.

  

Le temps n'existe pas, seulement les souvenirs

ces cailloux que l'on trie pour marquer son chemin.

L'horloge comme le train est chose de physicien

je tenais à vous le dire.

 

                                      © Jean-Bernard Papi

 

                                              

 

 

 

 


                           
 

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