Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                           (La littérature n'est pas une marchandise)
    
            
 
 
 

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  Avant de partir mettez les gaz !        

   
                              


Cheval d'enfer, le plus dingue des textes en 65 pages. Un pilote de T6 se crash parmi les fellaghas en transportant un aumônier... L'histoire est prenante, pleine de rebonds imprévus, "une nouvelle, mélange de Villier de l'Isle Adam et de Jean Hougron" note un critique. Citons ensuite Le général des mouches, Le Bon-blanc,  Le Grand-homme, Paris-Dakar, La danseuse, Le cheval borgne.
Le Bon-blanc à été primé par la ville de Val- de -Reuil en 2001.

Le texte "Cheval d'enfer" a fait l'objet d'une lecture-spectacle composée par Michel Philippe en Juin 2003 dans le cadre de l'année de l'Algérie  intitulée "Mirages et brûlures au soleil d'Algérie" .avec des textes de Eugène Fromentin, Pierre Loti, Tocqueville, Mérimé, Maupassant, Kateb Yacine, Pierre-Henri Simon à Rochefort- La Rochelle- Saujon dans le cadre des Escales algériennes.

Epuisé chez Editinter, existe encore en petite quantité dans la librairie du Croît Vif : paolaauthier@croitvif.com. 11,43 € 100 pages. Tel0546974652

Cheval d'enfer étant pratiquement épuisé j'offre à lire la totalité de la nouvelle qui a donné son titre à l'ouvrage. Bonne lecture.

 

 

 

                                               Cheval d'enfer.

                                                       (Nouvelle)         

           


Service photo de la 13°DI T-6 en vol
                  T-6 en vol                        
                       

                                                     Pour cheval d`enfer

                                                      

 

                                                             1

 

 

 

            Marc arriva dans les premiers jours de mai à Saïda. Une petite ville algérienne accrochée à la montagne et traversée par une route qui conduit au désert. En ce temps-là habitée, en sus des autochtones, par beaucoup de militaires. Deux mois plus tard, il mourait. Sous mes yeux. Une espèce de folie héroïque l'avait poussé à faire le mariol devant la mort, comme un toréador devant le taureau. 

            En quelques jours, j'en avais vu des hommes, et des meilleurs, tomber autour de moi, autant qu'un ancien de Verdun pendant la bataille. En y réfléchissant, j'avais beau me dire que c'était la guerre, il n'empêche. Un vrai massacre. On s'était battu pour me délivrer. Avais-je une quelconque valeur marchande ou politique, voire intellectuelle ? Rien du tout. On appliquait simplement la règle du jeu : j'avais été capturé, il fallait me libérer, question d'honneur. Si quelqu'un me l'avait demandé, j'aurais répondu que je ne valais guère plus qu'une crotte de chien. Et par-dessus le marché, moi, j'avais survécu à tous les mauvais coups ; mais pas le curé, mais pas Marc, et pas non plus le tirailleur et d'autres.

            J'avais bénéficié, au cours de ma capture, d'une succession de miracles, le mot n'est pas trop fort. Il fallait se rendre à l'évidence, la providence, le destin, ou, autant l'appeler par son nom, Dieu, m'avait accompagné et protégé. Pourquoi moi ? Une option divine comme ça, un coup de dé, je suppose, une carte tirée du tarot suprême qui m'avait désigné. Il fallait l'admettre aussi, Dieu participait, joyeusement et à sa manière, à la folie des hommes ! Comme un chef lapin primesautier et imprévisible jouant avec sa bande sur une lande, par une nuit de grande lune. A moins que ce soit autre chose que je n'aie pas su voir ou comprendre...

            Marc avait vingt et un ans à peine. Nous nous portions une amitié de pensionnaires qui avait pris corps autour des heures éblouissantes durant lesquelles nous apprenions le métier compliqué et périlleux de pilote de chasse. A cette époque l'on apprenait par équipe de deux et le tirage au sort, dès le premier jour, nous avait réunis. Il y avait bien aussi la nourriture infecte, les corvées décourageantes et les punitions ineptes qu'endurent habituellement les troufions, mais on s'en foutait. La vraie vie n'était pas au sol, mais en l'air; Nous avions vécu cela sur un aérodrome militaire installé à Cognac en Charente, au beau milieu des vignobles. Il se situait à mi-distance, à une cinquantaine de kilomètres, des villes d'où nous étions originaires. Nous avions vu, dans cette proximité, plus qu'une coïncidence, un présage favorable. Pauvre de nous, quelle sottise que de vouloir jouer les devins !  

            Je lui écrivais de venir me rejoindre à Saïda depuis que j'y avais atterri moi-même, sept ou huit semaines auparavant. J'avais trouvé la ville conforme à ce que j'imaginais de l'Algérie : poussiéreuse et misérable sur fond de ciel bleu. Je m'étais porté volontaire pour venir en découdre dès que je l'avais pu. C'est à dire, lorsque les moniteurs avaient estimé que je pouvais piloter seul et retrouver mon chemin en utilisant une carte, le compas et ma jugeote.

            Marc hésitait, se trouvait des tas d'excuses, sa mère, sa soeur etc. Ce ne pouvait être la peur, naturellement. Nous étions pilotes de chasse, sacrebleu ! et les mots pour qualifier ce genre de sensation ne faisaient pas partie de notre vocabulaire ! D'ailleurs, je savais qu'il ne pouvait avoir peur puisque je n'avais jamais rien ressenti de tel. De l'appréhension oui, avant un atterrissage difficile par exemple, mais pas de peur. Après Cognac, il avait été affecté non loin de Paris d'où il accomplissait des missions fastidieuses. Il désespérait même de leur trouver un jour, le plus infime attrait. A sa place, je n'aurais pas hésité longtemps.

            J'étais allé dans sa famille au moins dix fois. Sa mère et sa soeur se portaient comme vous et moi. Mais, le fait qu'il parte si loin flanquait par terre tout l'édifice sentimental construit autour de lui, avouait-il. Il ajoutait qu'il lui fallait du temps pour les préparer, car elles étaient si faibles. Faibles ? Ce n'était pas mon avis, loin de là.

            Il descendait de Paris jusqu'à Saintes, en train, toutes les fins de semaine pour découper, le dimanche à midi, le gigot et la frangipane maison. Mission capitale et incontournable pour un jeune homme qui doit construire sa vie, impossible de s'y soustraire. Elles le suppliaient ; il y avait aussi une pointe à enfoncer, un coup de peinture à donner, une branche à scier dans le jardin, tâches dont elles ne pouvaient venir à bout. Il était l'homme de la maison, le terrassier indispensable certes, mais aussi le fils intelligent et fort en thème.

            Elles espéraient, par-dessus tout, qu'il finirait par se lasser de l'uniforme et du reste, et qu'il réintégrerait rapidement le bercail. Elles le voyaient plutôt professeur et même normalien. Personnellement, je ne trouvais aucun intérêt à être prof, même normalien. Connaissant mon état d'esprit, sa mère n'avait pas vu d'un très bon oeil mon intrusion dans leur univers sucré et chichiteux. Malgré cela, Marc avait insisté pour que je l'accompagne. Il voulait leur montrer qu'il avait  du caractère et que je comptais pour lui, probablement.

            L'école de pilotage était établie à une portée de fusil de Cognac dont on apercevait les clochers et les toits en montant dans nos avions. Notre point de repère pour retrouver la piste, lorsque nous voulions nous poser, était un pont romain sur une boucle de la Charente. Une rivière lente et paisible comme une vache. Cent fois nous avions suivi son lit bordé de prairies et de peupliers pour gagner la ville où nous étions nés et survoler le quartier où habitait l'une ou l'autre de nos familles. Au moins pour prouver à nos géniteurs, non sans fierté, que nous faisions des progrès en pilotage, pour peu qu'ils aient la curiosité de regarder en l'air ce jour-là.

            Pour moi, c'était Angoulême, en amont. Une bonne grosse ville de courants d'air et de marronniers, dressée comme une forteresse sur un éperon rocheux. Balzac l'avait décrite, dans l'un de ses livres le moins ennuyeux, comme une cité partagée entre une aristocratie minable et des bourgeois laborieux et ambitieux. Je n'avais aucune peine à reconnaître de loin mon vieux lycée, bien à plat sur les remparts, solide et engageant comme une prison. Pour ne pas gêner les potaches, et parce que je ne tenais pas à me rappeler au souvenir de certains professeurs, je prenais grand soin à ce que nos trajectoires s'en écartassent le plus possible.

             Lorsque nous projetions d'aller survoler Angoulême, c'était comme de vouloir s'enfoncer dans le continent. Ce n'était pourtant qu'à dix minutes de vol, mais cela me suffisait pour m'imaginer ouvrant une ligne aérienne ou jouant "Pilote de guerre" sur le Niémen ou sur les barrages de la Ruhr. On rêve facilement quand, jeune homme, on doit s'inventer et se fabriquer un destin. Quand papa et maman n'ont pas décidé pour vous. Le mien était de piloter un avion de guerre.

            C'était prévu depuis mon entrée en sixième, depuis qu'un des premiers chasseurs à réaction avait tracé un sillon de chantilly dans le ciel du lycée. Voler, conquérir et me battre, dans n'importe quelle guerre, même celle des étoiles, pourvu que ça se passe dans le ciel et que ça pète ! J'avais envie de devenir un guerrier, sous-entendu un héros car je n'imaginais pas un guerrier qui ne soit pas héroïque ; c'était comme ça et je ne m'en cachais pas.

             Marc était né à Saintes, en aval de Cognac. Une ville imprégnée d'eau comme une éponge. Une fois Saintes survolé, il m'entraînait toujours jusqu'à la mer toute proche. Après nous être essayés aux acrobaties, tonneaux et loopings, au-dessus du phare de Cordouan, nous passions, aile dans aile le plus serré possible, très bas au-dessus des plages au risque de nous faire dénoncer par un grincheux. L'idée qu'il puisse y avoir des baigneuses en train d'admirer nos petites voltiges interdites, nous n'avions pas encore suffisamment de métier, lui fouettait le sang. Pour ma part, je le dis tout crûment, je trouvais cela puéril et je me contentais de l'accompagner sans faire de commentaire.

            On vivait alors dans la hantise d'une troisième guerre mondiale. Un pilote d'avion de chasse, silhouette de jeune costaud sur fond de soleil couchant, était un séducteur et un protecteur en puissance. Du moins pour quelques filles ; celles qui étaient sensibles à ce prestige couillon de l'uniforme et à tout le bataclan clinquant qui l'accompagne. Je crois que Marc en abusait un peu, mais c'était dans sa nature. 

            C'était aussi un garçon silencieux que l'on pouvait croire en permanence en train de brasser des idées compliquées, une sorte de philosophe qui cherchait une explication pour tout et sur tout. Il était cultivé, en tout cas beaucoup plus que moi, et prétendait que le monde devait appartenir aux aventuriers de la science, genre médecin des lépreux, naufragé volontaire comme Bombard ou escaladeur d'Everest. Il plaçait l'aventure loin devant toute autre activité humaine. Cette sorte de profession de foi exaltée ne pouvait que me plaire, même si une bonne part d'illusion et d'utopie agaçante l'émaillait. Nous estimions, aussi, avoir largement le temps de faire fortune. Le trésor que nous souhaitions amasser, c'étaient les fruits savoureux de la gloire. Chacun à notre manière.  

            La famille de Marc, depuis plus de cent ans, habitait, au coeur de Saintes, une de ces vastes et anciennes maisons auprès de l'église Saint-Pierre qui sont en réduction des sortes de palais vénitiens. L'église, un édifice cul-de-jatte, laid et calciné par le temps, était facile à repérer du ciel à cause de son clocher coiffé d'une calotte de zinc qui brillait comme une balise. Nous le frôlions de plus en plus près en faisant rugir nos machines. Plusieurs fois, jusqu'à ce que nous soyons sûr qu'un nombre respectable de badauds nous aient vus.

            Cela tenait du cirque casse-cou plus que d'une démonstration de pilotage, mais nos machines étaient solides et obéissantes. Nous pilotions des appareils américains à hélice, biplaces et monomoteurs, pas très puissants mais très maniables, baptisés T6. T pour training, entraînement, et 6 pour je ne sais trop quoi d'amerloque. Ils ressemblaient, de loin, au Zéro japonais qui avait aplati Pearl Harbor, avec un gros nez rond et une longue verrière sur un habitacle prévu pour le pilote et, assis derrière lui, un passager.

            Le père de Marc, bourgeois très riche, était mort lors de la débâcle de 1940. La mère, devenue veuve de guerre avait élevé ses deux enfants sans l'aide de quiconque. C'était une femme belle, je dois l'avouer, bien qu'elle ait plus du double de mon âge. D'une beauté, aurait dit Patoiseau, notre professeur de dessin au lycée, classique et naturelle. Exactement le spécimen de déesse grecque ou romaine qu'il nous faisait dessiner. J'entends encore d'ici ses commentaires : "Remarquez comme tout en elle est achevé et équilibré, regardez le visage, les seins, le ventre, les fesses, les cuisses, notez les rapports heureux, presque musicaux..." Il était le seul à avoir le droit de tripoter les modèles, ceux en chair et en os, le veinard.   

            J'aurais pu jurer, devant témoins, qu'elle était tout le contraire d'une coquette. Symboles du chagrin et de la mélancolie qui étaient censés l'habiter depuis son veuvage, je ne la vis jamais autrement affublée que de robes sévères et tristes. Jamais je ne la surpris en négligé ou au saut du lit. Plus austère et sévère qu'une dame caté, elle tirait ses cheveux sombres en chignon, se maquillait très peu et se parfumait à peine. En plus, elle ne me parlait que du bout des lèvres, comme à un nègre, car elle était avec moi distante et autoritaire, comme si elle voulait dresser une barrière de mauvaise humeur entre nous. Ce dont je me contrefichais. Je n'avais aucune envie de lui plaire, bien qu'elle fut désirable bien plus encore qu'une autre.

            Je venais de vivre une mésaventure cuisante dont je me sentais encore honteux au-delà de toute mesure. Je ne pouvais m'imaginer caressant, ou même simplement enlaçant une femme, sans qu'aussitôt les remords et les doutes me forcent à faire taire mon imagination. Je me comportais donc avec elle selon une politesse exagérée et raffinée qui me mettait à l'abri de toutes les tentations, même celle de lui sourire. Et puis, me disais-je, patelin et faux-cul, c'est la maman de Marc. Bref, elle m'ignorait et grand bien lui fasse.

            Pourtant, elle aurait pu, en s'habillant plus guilleret et en se faisant plus gracieuse, se remarier facilement pour peu qu'elle cherche. Mais je la devinais du genre lame d'acier, glacée, tranchante, endurcie, sauf avec son fils naturellement. Ce en quoi je me trompais du tout au tout, comme je m'en apercevrai plus tard.

             La soeur de Marc, Mireille, arborait lunettes et appareil dentaire pour redresser je ne sais quoi de tordu dans sa bouche. Elle devait avoir seize ou dix sept ans. Qu'elle soit bien faite, ait des yeux d'un noir exquis et parle couramment le latin et le grec m'importait peu. Je la considérais comme ma propre soeur ; c'est à dire que je ne la regardais qu'à peine. En plus, m'imaginer flirtant avec elle et effleurant de la langue, au cours d'un baiser, son appareillage métallique me soulevait l'estomac. Je n'étais pourtant pas un sauvage. Je savais faire rire par des pitreries et des bons mots et j'aimais offrir des fleurs, ce qui n'est déjà pas si mal. 

            Puisque Marc et moi étions inséparables, au cours de nos congés nous passions la moitié du temps chez l'un, puis chez l'autre. La journée chez mes parents, du plus loin que je me souvienne, était arrangée selon un ordre inflexible qui ne tenait jamais compte des emplois du temps de chacun. Ils fonctionnaient à la pendule, comme dans l'armée ou la SNCF. De plus, ils étaient entichés de mobiliers contemporains, tube-chrome-verre, si peu chaleureux et séduisants que l'on pouvait se croire, en pénétrant chez eux, dans une clinique de chirurgie dentaire.

            Ces meubles leur ressemblaient d'ailleurs, même sécheresse, même mépris de l'autre, même incommunicabilité. Quant à ma chambre, où nous aurions pu nous réfugier, depuis que je ne l'habitais plus qu'épisodiquement, elle avait été refaite par un décorateur et ressemblait à une galerie d'art du faubourg Saint-Germain. Mes photos d'avions, mes affiches de meetings, mes maquettes de Spitfire et de Mustang, les bouquins de Mouchotte et de Clostermann avaient disparu pour laisser la place à des photographies qui semblaient reproduire à l'infini, et en noir et blanc, le losange des automobiles Renault. Passer plus d'une journée enfermé entre ses murs, c'était le cafard garanti et l'envie de se jeter à l'eau à brève échéance. Un décor parfait pour écouter, et apprécier, "Je hais les dimanches".

             Nous allions, faute d'un asile aimable, nous promener sur les deux bons kilomètres d'avenue rectiligne qui va de la Place-du-Mûrier au Champ-de-Mars. Nous faisions étape dans les cafés, pour bavarder avec de vieux habitués que je connaissais depuis la sixième. Nous nous réfugions dans les Nouvelles-Galeries. Marc y draguait une caissière ou une bécasse de lycéenne venue pour ça, pendant que je farfouillais dans le rayon des disques ou des livres. Ou encore nous passions l'après-midi au cinéma ou dans le Jardin Vert, assis au milieu des pigeons et devant la cage des singes. Nous donnions l'impression de nous emmerder ; en réalité nous ne parlions que d'avions et d'aviation. 

             A l'évidence, nous regrettions nos vadrouilles aériennes et cette exaltation brûlante qui accompagnait nos glissades dans un ciel quasi vide. Le T6 représentait pour nous la plus brillante des mécaniques et le plus véloce des coursiers, malgré ses pétarades, son décollage de pélican et sa cabine de camion. Tandis que nos copains restés civils, continuaient à étudier pour devenir professeur de maths, médecin gérontologue, architecte chez Phénix ou constructeur de vélos, nous batifolions, poudrés de soleil, à 5000 mètres d'altitude.

             Mais surtout, c'était la vitesse qui nous manquait. Celle des vols à basse altitude, manette des gaz à fond au-dessus des vignes, quand les fermes, les gros chênes solitaires ou les bouquets de châtaigniers, se précipitent sur vous comme si vous alliez les télescoper dans la seconde. Ce paysage fou se déroule sous vos yeux comme un tapis roulant endiablé, jusqu'à ce que la tête vous tourne, emportée par votre propre folie. J'haletais, dans ces moments là, comme une accouchée et, pour recouvrer mes esprits après ce rodéo, je devais m'envoyer de pleines goulées d'oxygène pur à travers mon masque respiratoire. En vacances, nous étions deux paralysés, des culs de plomb privés de leurs fauteuils.

            Nous étions si sevrés que nous nous poursuivions, sur mes remparts ou dans son jardin saintais, en faisant l'avion les bras écartés du corps et la bouche bruyante. Mireille affirmait que nous étions cinglés et suivait d'un regard ironique nos poursuites et nos combats simulés entre le cerisier et le poirier en se frappant la tempe du doigt.

            Dans leur maison, j'avais ma chambre et chaque matin Mireille m'apportait mon petit déjeuner au lit. J'avais beau lui jurer détester cela à cause des miettes, elle persistait. Elle s'asseyait au bord du lit et me regardait pendant que je trempais mes biscottes, plus renfrogné qu'un condamné à mort.

            Elle arrivait pourtant parfumée et bichonnée comme un caniche de concours, et en peignoir. Celui-ci s'ouvrait, immanquablement et le plus haut possible pour l'époque. Je trouvais ces exhibitions pénibles mais j'avais le bon goût de n'en rien dire. Je regardais ailleurs. Pas étonnant qu'elle ait affirmé à Marc, qui me l'avait rapporté avec sa franchise habituelle, que j'étais "un abruti en bronze massif". Pourquoi en bronze ?

            A Saïda, au moins, j'étais protégé des donzelles de ce genre. Les filles ne sortaient pas, ou alors accompagnées de frères et de cousins, et pour la bonne cause. Du moins officiellement et dans le cas des plus laides. J'y avais retrouvé les T6, armés de mitrailleuses et de lance-roquettes, un peu plus poussifs à cause du poids de l'armement, mais toujours aussi maniables et sûrs. Je les avais retrouvés avec la délectation du cavalier récupérant sa selle personnelle, avec l'empreinte de ses fesses, et son cheval favori.

            Marc se faisait prier pour venir me rejoindre. Elles n'ont que moi écrivait ce nigaud, en parlant de la veuve éternelle et de la binoclarde. Je lui répondais qu'il ne ferait pas sa vie avec elles, qu'il devait penser à lui, à son avenir...

 

 Pour cheval d`enfer

T-6 de l'escadron Argonne basés à Tiaret (Algérie)  Insigne d'escadrille Le Pluto                                                                     2      T-6 EALA /

 

  

            A Saïda nous n'étions que quatre pilotes, deux lieutenants bougons, Saubat et Bouin, qui n'aimaient pas mes manières de chien mal élevé et un adjudant triste, Varron, qui comptait, presque chaque jour, ses heures de vol, ses primes et le temps qui lui restait avant la retraite. Comme un collectionneur maniaque ses porte-clés ou ses timbres. Je m'ennuyais tout le temps où j'étais au sol. Sauf à disputer quelques parties de tarot avec les mécaniciens, qui trichaient et me plumaient. Ou à chasser la gazelle avec Varron, escortés de harkis solennels comme des Suisses d'église, censés faire peur aux fellaghas avec leurs vieux fusils anglais rouillés. Entre temps, je lisais. La ville possédait une librairie convenable et le libraire m'offrait l'anisette dans son arrière boutique en m'exhortant "à être un combattant sans pitié".

            J'évitais soigneusement les journaux, les écrits qui condamnaient la guerre que nous faisions. Je voulais garder ma sérénité, imbécile soit, mais si confortable et si nécessaire pour faire mon boulot. Et puis pourquoi douter de mes chefs. Les chefs disaient de faire la guerre et précisaient même la méthode à employer. J'obéissais, puisque j'étais payé pour ça. Pas de doute, je gagnais ma vie de cette manière et j'en donnais pour leur argent à ceux qui me payaient. C'était simple et honnête.

            Chaque matin, le lieutenant Bouin nous distribuait les missions. J'accompagnais l'un ou l'autre des officiers, quelquefois l'adjudant. Ça camphrait en permanence. Les fells harcelaient dans les villes, bombes dans les bars et les restaurants, grenades dans les rues, au hasard, et zigouillage au couteau. A la campagne, dans le djebel, ils prenaient des gants. Pas de bombes, une rafale de pistolet-mitrailleur par-ci, par-là, le viol pour les mouquères et pour les hommes les couilles dans la bouche. Ou un coup de rasoir d'une oreille à l'autre. Dans les villages, ils ne tuaient que les traîtres ou les mouchards, en tous cas seulement les opposants à leur cause. Les autres, ils en avaient besoin pour le ravitaillement et le soutien financier.

            On les signalait partout. Quand nous accrochions, nous nous faisions un point d'honneur à rentrer vides de munitions. Nous tirions nos roquettes et déchargions nos mitrailleuses sur des gars qui se multipliaient comme des amibes. Je suis bien obligé de raconter tout ça, même si ça fait radotages d'ancien combattant, pour, au moins, expliquer la suite. En plus je ne suis pas historien, je déteste même l'histoire quand elle n'est qu'une suite de mensonges officiels. Toujours ainsi d'ailleurs, hélas, même la vie de Saint-Louis ou de Dagobert n'y échappe pas.

            Certes, après notre passage, on pouvait dénombrer les morts et se dire que cette fois, on leur en avait mis un bon coup derrière la tronche. Mais cela ne suffisait pas, le lendemain, il y en avait autant. A quoi ressemblaient-ils ? Nous n'avions pas le temps de les détailler. Des gars en gris ou en beige qui se cachaient. Voila ce qu'ils étaient.

            Personne n'avait eu le loisir de me dire qui et où était l'ennemi. Je suivais le mouvement et tirais sur qui on me disait de tirer. Fidèle à mes vingt ans, à mes inclinations et à mes appétits, je n'avais pas besoin de rhétorique pour me battre. J'étais comme un carnassier, ou n'importe quel échantillon d'une espèce animale qui veut en dominer une autre. Pourquoi dominer ? Parce que le loup domine le chien, et que le chien domine le mouton, voila pourquoi, et on ne changera jamais rien à l'affaire. Quelques années plus tard c'est fini, la plupart ont traversé, et quitté, cette période cannibale et conquérante, tracé leur vie et fait leurs choix. Mais il y en a qui continuent à aimer ça, à pratiquer la guerre comme une forme de roulette russe. Les légionnaires, par exemple.

            Il faut dire que la poudre a une odeur fameuse, une sorte de marijuana qui vous porte en avant et vous transforme un gros capon en coq téméraire. En barbare diront certains qui n'ont pas tâté de cette houle qui vous balaie le sang. C'est possible. J'admets aussi que l'arme-avion me prolongeait, me grandissait. Pas de bons et beaux sentiments peut-être, mais des sentiments quand même. La pitié, d'abord, fugitive pour ces corps déchiquetés, ces soldats courageux qui se battaient souvent à un contre dix. La magnanimité parfois, pour ne pas effectuer un passage à la mitrailleuse de plus qui achèverait les blessés. Mais aussi, il fallait penser aux égorgés, aux violées, aux étripés de tout poil qui nous réclamaient justice et qui nous poussaient dans le dos, finalement.

            Et puis, j'avais l'idée bien ancrée de la grandeur du pays pour qui je combattais. Comme un athlète, quand celui-ci ne lutte pas pour du fric, j'avais l'espoir que mon pays se glorifierait de mes victoires et me couvrirait de lauriers en retour. Avant tout, je lui faisais cadeau de ma jeunesse, mais de ma jeunesse je m'en fichais, j'en avais tant qu'elle était inépuisable.

            J'avais expliqué mes points de vue à Marc, peu après son arrivée. Des points de vue fortifiés par ma maigre, mais bien réelle, expérience. J'eus l'impression qu'il s'en foutait, que mes opinions n'étaient plus les siennes. Pour la première fois nos idées divergeaient. Il aurait voulu un ennemi plus tranché, un vrai, comme en 14 ou en 40. Venant d'ailleurs, des steppes lointaines "égorger nos fils, nos compagnes", Attila ou Adolphe en mal de conquêtes territoriales. La guerre moderne, comme l'on disait, subtile, cruelle et idéologique, il ne voulait pas connaître. 

            - Retourne d'où tu viens, dans ce cas, lui avais-je dit. Va faire l'acrobate dans la patrouille de France ou change de métier. Entre à Air France. Ici, on te demande de vaincre le fellouze, pas de gagner ton paradis sur terre.

            - Ne t'inquiètes pas, tout ira bien, avait-il répondu. Ma soeur et ma mère me manquent, c'est tout.

            En plus de ses plaques d'identification obligatoires, il portait autour du cou une sainte Marie, un minuscule crucifix et d'autres bondieuseries qui brillaient au soleil.

            - Compliments pour tes gris-gris mon cher. Te voici protégé par la sainte Providence.

            - C'est ma mère et ma soeur...

            Toujours. J'avais refusé de partager ma chambre avec quiconque dans l'espoir qu'il vienne. Les légionnaires, gens sentimentaux s'il en est, qui nous logeaient en ville, avaient très bien compris mes arguments. Ils attendirent son arrivée avec autant d'impatience que moi. Ils nous firent fête toute la nuit et nous couchèrent au matin dans leur infirmerie après nous avoir plâtré du bassin aux talons.

            - Vous étiez si soûl, hier au soir, que vous vous êtes cassé les jambes dans l'escalier, nous dit benoîtement un sergent-chef en blouse blanche.

            - C'est pas possible, gémit Marc. Et je n'ai rien senti...

            - Arrête couillon, ils font ça à chaque fois. Il n'y a qu'eux pour trouver ça drôle. Je suis persuadé qu'il y a une douzaine de légionnaires en train de pouffer derrière la porte.

            En rampant, j'étais allé chercher mon ceinturon et mon pistolet MAC 50 et à coups de crosse j'étais parvenu à briser mon plâtre. Ma jambe était intacte. J'avais ensuite armé le pistolet et visé la porte. La volée de moineaux. Ça me démangeait de lâcher un pruneau. Le sergent-chef était entré, un peu pâlot avec la grosse cisaille pour délivrer Marc.

             - Restez tranquille les aviateurs, on va arranger ça. Inutile de tirer, vous réveilleriez le capitaine.

             Il nous arrivait souvent de mener nos opérations en collaboration avec la Légion étrangère. Les légionnaires crapahutaient sous le ventre de nos avions, lents et accrochés comme des tiques  à la montagne. Pour être distingués d'avec les fells, ils portaient des carrés de couleur dans le dos. Jamais la couleur annoncée par leurs chefs. Juste pour nous emmerder et nous poser des problèmes de conscience. Ça nous ulcérait, et moi, allez savoir pourquoi, plus qu'un autre. J'y voyais comme une insulte, du mépris et de la défiance envers ma personne. 

            L'adjudant Varron avec qui je faisais équipe, m'ordonna, un jour qu'ils nous avaient annoncé la couleur jaune alors qu'ils portaient du bleu, de leur balancer une giclée de roquettes aux ras des moustaches. Pour leur apprendre à vivre. Ce que je fis. La débandade et les hurlements à la radio. Insultes dans six langues au moins. Ce con d'adjudant, il riait comme un fou. Je le voyais dans son cockpit qui se bidonnait. Au moins, ça l'avait déridé, pour une fois.

            Les légionnaires voulaient me faire passer en conseil de guerre. J'ai payé à boire à tout le monde et ça s'est écrasé. J'ai quand même fait huit jours de taule. Chez eux, dans leur prison, puisqu'ils nous hébergeaient. Dans la cellule voisine un déserteur poivrot qui attendait le verdict du tribunal militaire, me suppliait de l'accompagner dans les douches. Les matons fermeront les yeux, m'assurait-il. Le salopard me proposait même de l'argent, beaucoup d'argent. Son trésor de guerre, disait-il. Le reste du temps, il buvait des bières en boîte et chantait "Voila du boudin..." un texte et une musique d'une haute tenue qui peuvent remplacer avantageusement, dans le genre rengaine, le Boléro de Ravel.

            Je me souviens que je venais à peine d'avoir vingt ans. Braves gens ces légionnaires, toujours prêts à vous rendre service et à vous faire une vie agréable. Marc avait eu l'autorisation de me rendre visite. On avait examiné mon cas ensemble.

            - Tu vois Marc, obéis avec parcimonie, on ne sait pas qui te commande.

            Phrase innocente mais qui, rapportée par un surveillant à l'officier de service, avait fait tout un foin.

            C'est comme ça qu'une fois sorti de prison, je me suis vu confier toutes les missions sans gloire, par punition du lieutenant Bouin. Pendant que Marc et les autres partaient en appui-feu, moi, j'allais en avion à la maison mère, à Tiaret, chercher une magnéto, des bougies, une pompe hydraulique, une nouvelle tenue pour l'un des officiers, ou j'emmenais un mécano signer son rengagement. Passionnant. J'en avais pour deux bons mois de ce régime.

            A Tiaret, lors de ma première mission, le Grand chef m'avait demandé ce qui m'avait pris de tirer sur les légionnaires. Visiblement, on ne me croyait pas quand je disais que c'était l'adjudant qui m'en avait donné l'ordre. On voulait que ça vienne de moi. Bon, il ne me restait qu'à en trouver la raison.

            - Je crois que c'est mes glandes, mon commandant. Cela fait une éternité que je n'ai pas baisé, et à mon âge, avec mon tempérament... Comme le dit Freud : un homme normalement constitué peut faire une crise passagère de surexcitation si ses testicules ne sont pas régulièrement purgés... C'est écrit en toutes lettres dans ses bouquins.

            - Vous me prenez pour un con, mon vieux. Mais avec un zozo comme vous, il vaut mieux se méfier. Vous passerez la nuit à la maison mère chaque fois que vous vous y poserez et vous irez chez Rosette, vous taper une pute. Rompez.

            - J'irai comment chez Rosette, à pied ? Il y a dix kilomètres du camp à la ville.

            - Vous prendrez ma jeep. Et maintenant sortez avant que je ne vous tire dessus à mon tour.

            - On peut dire que tu as de la veine, railla Marc au retour.

            - Vraiment, oui, j'ai de la veine ! Mais je ne suis pas venu dans cette région, aux frais du contribuable, pour passer mes journées dans un boxon, aussi bien fourni soit-il. Je voudrais de l'action, du feu, de la bagarre et non moisir dans ce boulot de pilote de ligne. De chauffeur de bus...

             Un matin, le lieutenant Bouin qui jouissait de me trouver la mission la plus merdique possible, m'ordonna d'aller chercher l'aumônier de la zone sud, à la maison mère. Ce dernier voulait nous faire une petite visite apostolique. Il avait une réputation solide de poule mouillée, en vol, il gémissait sans cesse sur l'inconfort de nos avions et un virage un peu brusque le faisait dégueuler. Il fallait vraiment qu'il ait besoin de faire des heures de vol pour monter dans un T6. Un avion rustaud qui pue la ferraille, c'est vrai, où l'on est assis sur son parachute et qu'il faut manier à grands coups de manette des gaz et de palonnier.

            Il préférait l'hélicoptère, la gentille Alouette, confortable et pépère comme un corbillard de nonnes. Un engin de transport pour généraux et ministres aux hémorroïdes chatouilleuses. J'aurais préféré moi aussi, mais, malheureusement, d'Alouette nous n'en avions pas. Dans le T6, pas grand chose ne vous sépare de votre passager, assis en tandem derrière vous, si ce n'est le poste de radio, et la perspective de l'aumônier vomissant sur mon dos ou sur ma nuque, n'avait rien de réjouissant.

            - Il a besoin de faire des heures de vol pour sa retraite, me dit Varron. Ça compte chez les aumôniers comme chez les humains. Ne le secoue pas trop, sinon, tu es bon pour un mois de plus à faire le taxi. Il a l'oreille de Bouin, le padré, souviens t'en.

           

                                                                    3

 

            Je partis le jour même afin de passer la soirée chez Rosette, comme me l'avait ordonné le Grand chef. En réalité la  "Villa des Roses". Rosette, c'était le surnom de la folle du 3° Spahis qui servait au bar. Une belle villa dans la banlieue, avec un grand jardin gardé par la Légion où l'on pouvait abandonner sa jeep en toute sécurité. La salle du bar, où l'on choisissait sa pute, était lambrissée d'acajou, avec des lampes roses aux murs et des tableaux soi-disant érotiques. Guère plus prompts à vous faire bander qu'une Descente de croix ou une image pieuse pour premier communiant, à vrai dire.

             Les filles se baladaient en jupe courte ou en déshabillé, selon ce qu'elles croyaient le plus apte à les mettre en valeur. Moi, j'aimais la fille simple en tailleur droit et talons plats, avec juste ce qu'il faut de maquillage pour échapper à l'impression de sauter une tuberculeuse. Avec ces dames, mes inhibitions disparaissaient. Je me sentais libre et sans contrainte, sans retenues d'aucune sorte, comme en présence d'une mécanique ou d'une poupée.

             Il y avait une nouvelle, une petite brune jeunette et jolie. Elle me raconta l'histoire habituelle que s'inventent les putes : mariée, puis divorcée sans ressource, elle avait suivi la filière jusqu'au boxon. Pas une seule de ces bêcheuses qui n'avoue être là par goût, pas par vocation tout de même, mais par goût de la baise. Comme une bonne vieille chienne de chez nous. Elle s'appelait Michèle. Je lui ai dit que ses histoires de famille ne m'intéressaient pas, que j'en voulais juste pour mon argent et que c'était une thérapie ordonnée par le Grand chef. Je devais me vider les burnes régulièrement.

            - Pourquoi ne fais-tu pas ça tout seul, alors ? me demanda cette ex-ménagère philosophe. Ça te coûterait moins cher.

            - C'est bon pour les abrutis de légionnaires paumés dans le djebel ou pour les gars mariés qui ne veulent pas ramener une vérole à la maison ou encore qui mettent du fric de côté pour se construire une bicoque en rentrant... Et maintenant, montre-moi ce que ton mari t'as appris ?

            Elle s'est très bien conduite et le mari pouvait être félicité. Elle en savait des choses salées, cette dame. Elle avait une belle carrière devant elle. Les gens disent que pute c'est un métier avilissant qui ruine la santé. Pas plus que de se coucher tard, après avoir regardé la télé ou fait sa vaisselle, et de se forcer à faire une gâterie au mari pour qu'il vous laisse dormir en paix. Il n'est pas non plus, plus avilissant que le boulot de la secrétaire, pardon de "l'assistante", que son patron traite de conne, ou d'autres mots aimables, deux fois par jour et qui doit rentrer chez elle après le dernier métro à cause des heures supplémentaires, payées d'ailleurs avec un lance-pierre.

            Je dis qu'il y a des femmes aujourd'hui qui font des boulots plus avilissants que de se faire sauter, pour du fric, par de joyeux drilles en goguette. Et puis dans un boxon, on peut surveiller la santé de ces dames. Je n'en dirais pas autant de quelques nanas qui font ça pour le plaisir avec le premier venu au bord des plages, l'été. Point à la ligne. Ceci dans un esprit militant pour le retour des bordels dans les villes et l'abrogation de la loi Marthe Richard.

            Chez les militaires aussi la loi interdisait les boxons, mais il y avait la légion étrangère et cette sorte de loi ne semblait pas pouvoir lui être appliquée.

            Donc le lendemain en début d'après-midi, je ficelle mon aumônier sur son siège avec les harnais de sécurité après lui avoir expliqué l'art et la manière de se sortir de l'habitacle, puis de ramper sur l'aile pour sauter en parachute. En cas de pépin, seulement. Je l'ai vu blémir. Je lui ai demandé s'il voulait une arme, un bon vieux pistolet MAC 50 aussi lourd et encombrant qu'une tronçonneuse. Il m'a répondu qu'il avait son bréviaire. Amen donc.

            A priori, contrairement à ce que l'on m'avait raconté, il ne paraissait pas trop désagréable comme homme, ce babas. Assez jeune, très diplomate distingué, cheveux blonds argentés plaqués sur le côté, lunettes à fine monture, dents en or et sourire pour publicité, longs doigts fins et manucurés. Physiquement tout fringant et piaffant, sans graisse ni bide.

            On le disait futur évêque dans le civil. Il avait enfilé une combinaison de vol de bonne grâce et s'était mis en caleçon devant moi sans faire de manières. Il avait laissé son battle-dress sur place, après l'avoir soigneusement plié. En vieux célibataire convaincu, avait-il dit dans un sourire. Puis il m'avait fait un clin d'oeil. Rien d'égrillard, juste une complicité d'homme à homme qui lui plissait le regard. Il me plaisait ce curé.

            Il avait refusé de mettre la mallette qui l'accompagnait dans le coffre à bagages de l'avion, avec la carabine US M1 et la trousse de sauvetage.                      

            - Jésus doit voyager en première classe. Je la mettrai sur mes genoux. J'ai des hosties consacrées dedans, vous comprenez. Je dirai une messe en arrivant. Vous me servirez d'enfant de choeur ?

            - On verra. Je ne suis pas allé à l'église depuis mon baptème. Mais si vous y tenez, je chanterai avec vous et on partagera le vin de messe.

            Je l'avais entendu rigoler. J'avais pris toutes les précautions possibles pour décoller en douceur. J'avais fait une large boucle avant de prendre le cap pour ne pas le secouer. Bref, je me peaufinais mon curé.

            - On m'a dit que vous étiez malade en l'air ? Lui demandai-je par l'interphone.

            - Hélas, oui mon fils. Je me prévois les pires difficultés lorsqu'il me faudra rejoindre Notre Seigneur au ciel. Ce sont surtout les acrobaties qui m'obligent à vomir.

            Il n'y avait pas que les acrobaties. Les trous d'air, les petits changements de cap, l'odeur de l'essence et de l'huile chaude, le confinement, tout le faisait dégueuler. Et il y allait de bon coeur. L'habitacle puait si fort que je crus que j'allais vomir à mon tour. Rendons lui grâce cependant, il se débrouillait pour vomir sur le plancher, la tête entre les jambes.

            - Nous allons descendre au ras du sol pour voler verrière ouverte. L'air vous fera du bien, lui dis-je dans l'interphone.

            - Comme vous voudrez mon fils, mais c'est plutôt d'un seau d'eau dont j'aurais besoin. Quels dégâts dans l'avion...

            - Ne vous inquiétez pas, on fera nettoyer ça par les harkis.

            J'aimais voler en radada, en rase-mottes, mais lorsque le terrain, comme autour de Cognac, n'était pas trop accidenté. Ce n'était pas tout à fait le cas aujourd'hui. Nous suivions le fond d'une vallée avec de la forêt à flanc de montagne. Les cimes des arbres filaient de part et d'autre de mes ailes et à quelques mètres au-dessous. Il faisait très chaud dehors et j'avais, effectivement, entrouvert les verrières. L'air balayait l'habitacle de ses miasmes et l'aumônier ne vomissait plus. J'avais la carte sur les genoux. Pas question de voler en ligne droite, il fallait suivre le relief et se faufiler d'une vallée à l'autre, jusqu'à destination.

            Je pensais à Michèle. Pour la première fois, je me souvenais du visage et du corps, y compris des grains de beauté, d'une des putes de l'admirable établissement. Cette fille me plaisait, et cette bonne volonté qu'elle mettait à vous faire jouir était tout à fait touchante, émouvante même. Je me dis qu'ayant Jésus derrière moi il fallait que je chasse ces pensées paillardes, et nouvelles, qui me tarabustaient.

            L'odeur était maintenant presque supportable, autant que d'être enfermé dans une étable de cochons au mois d'août.

            - Ça va mon père ?

            - Ça va mieux, me répondit une voix chevrotante. Je ferme les yeux.

            - Vous fermez les yeux ?

            - De voir défiler le paysage si près, ça me fait tourner la tête.

            J'aurais dû ne pas tourner la mienne. J'avais perdu de l'altitude pendant que nous bavardions. L'espace d'une seconde je regardai à ma droite. C'est ainsi qu'un arbre, un eucalyptus énorme, un peu à l'écart et plus haut que les autres nous barra le chemin. L'oued que nous suivions s'arrêtait brusquement pour céder la place aux arbres. Et nous aussi, nous allions nous arrêter brusquement. Un mur de verdure se dressa devant nous.

            J'avais tiré sur le manche de toutes mes forces. Le fuselage rabota le sommet d'un arbre, une dérive de profondeur fut arrachée et une pale d'hélice cassa net. L'avion piqua du nez à droite, vers la montagne, et plongea dans la forêt. Le vacarme était énorme, tonitruant, les branches éclataient sur notre passage tandis que des morceaux de ferraille giclaient de tous les côtés. Par miracle, bien qu'épluchée de tout ce qui dépassait, la cabine demeura à peu près intacte. Après une cinquantaine de mètres de plongeon entre les branches des eucalyptus et des pins, elle s'immobilisa sur le sol et versa sur le côté. Nous étions environnés de tôles déchiquetées et de débris de branchages.

            Je me tortillai pour m'extraire de la cabine, sachant que la carcasse et ce qui restait des ailes avec leurs réservoirs, pouvaient prendre feu d'un instant à l'autre. L'air était saturé d'essence. Une fois debout, je constatai que j'étais en bon état, mis à part une estafilade à la joue et un doigt cassé à la main gauche, le majeur, retourné. J'arrachai mon gant et remis mon doigt en place, sur le champ, à chaud, en profitant de la douleur comme d'un anesthésique. Puis, j'aidai le curé à sortir. Il avait perdu ses lunettes, avait une bosse énorme au front, malgré le casque, et une plaie qui saignait au genou gauche. Je n'étais pas secouriste mais comme il pouvait encore le plier, j'en conclus que rien n'était cassé.

            Il récupéra sa mallette, intacte. "Dieu est avec nous", dit-il d'une voix rauque et essoufflée. J'avais des doutes là-dessus. J'avais averti la maison mère par radio que je descendais à cent pieds, lorsque nous nous étions rapprochés du sol. Mais, évidemment, je n'avais pas eu le temps de la prévenir que nous nous écrasions. Les secours allaient s'organiser lorsque l'on s'apercevrait que nous devrions être posés à Saïda depuis un temps raisonnable. Cependant, le nombre de vallées, sur la route que nous étions censés emprunter, était grand. J'eus l'idée d'utiliser le poste radio, mais la batterie chargée de l'alimenter gisait à deux mètres de là, complètement disloquée et éventrée.

            Je jetai mon casque trop encombrant, pris la trousse de sauvetage, la carabine et ses chargeurs et persuadai mon curé de quitter les lieux au plus vite. Mettre le feu à l'épave m'était venu à l'esprit, pour alerter les secours. Mais c'était aussi prévenir les fellouzes. Je réussis à traîner l'aumônier sur une centaine de mètres, lui et sa fichue mallette. Il boitait et se plaignait du thorax et de la tête. Je l'obligeai à garder son casque jusqu'à l'arrivée des secours, on ne savait pas comment c'était là-dessous.

            Dans la trousse, je trouvai de l'eau de Dakin, ainsi qu'une aiguille et du fil pour recoudre son genou, ouvert jusqu'à l'os sur la largeur d'une main. Foutue planche de bord, pour peu que l'on soit novice on avait toutes les chances de cogner du genou dessus si on n'allongeait pas les jambes en cas de crash. Je lui fis une piqûre de morphine. Il y avait une demi-douzaine d'ampoules auto-injectables dans la trousse. Il eut l'air de reprendre des couleurs, après ma petite intervention chirurgicale.

            Je mis une attelle à mon doigt, posai un pansement sur ma joue et suçai quelques grammes de lait concentré et sucré, en tube. Je sortis les panneaux rouges destinés à baliser, sur le sol, notre point de chute. Je les plaçai dans l'espace déboisé par le T6. J'avais aussi des fusées de détresse pour le cas improbable où on nous survolerait la nuit, et d'autres bidules comme un miroir pour faire des signaux lumineux, une boussole, des tubes de lait, une boite d'eau minérale et même du papier hygiénique.

            L'aumônier, étendu au pied d'un arbre et à l'ombre de la forêt, la tête posée sur sa mallette, réclamait ses lunettes d'une voix lointaine, à peine audible. Je lui fis avaler un peu de lait concentré et de l'eau, puis préparai un petit feu pour la nuit. Nous aurions dû nous poser depuis une heure maintenant et les recherches devaient commencer à s'organiser. Malheureusement, la nuit tombait et nos T6 n'étaient pas équipés pour voler la nuit loin de leur terrain d'atterrissage.

            On ne pouvait risquer sottement la vie d'autres pilotes pour des gens qui étaient certainement morts. C'est ainsi que j'imaginais le raisonnement du Grand chef, de Bouin ou de Saubat. Quant à demander à la Légion ou aux commandos de Georges Grillot de venir nous chercher, autant exiger qu'ils ratissent le Sahara. Nous allions devoir passer la nuit ici. Les recherches seront plus efficaces demain durant la journée, me dis-je.

            Le padré finit par s'endormir, une deuxième morphine dans les fesses. J'avais avalé un cachet de benzédrine, des amphétamines en tablette trouvées dans la trousse de sauvetage, pour tenir le coup et monter la garde sans somnoler. Je m'étais installé un poste de guet, derrière un tronc d'arbre abattu. Je tenais sous le feu de ma carabine la zone déboisée par l'avion et une partie de la forêt par où pouvait surgir l'ennemi. Le feu flambait à quelques mètres dans mon dos, à côté de l'aumônier. J'avais posé mon pistolet  à portée de ma main, dans un buisson, sûreté enlevée, prêt à tirer. Je tenais la carabine appuyée au creux de mon coude.

             J'avais lu quelque chose comme ça dans Fénimore Cooper quand j'étais gosse, c'était la position d'attente des coureurs de prairies lorsque l'indien menaçait de les attaquer. Malgré cela, dans la forêt touffue qui nous environnait et dans le crépuscule naissant, il ne m'était guère possible de distinguer quelque chose au delà des premiers troncs. Mais il fallait que je me rassure en pensant à Oeil-de-Faucon et à Cerf-Agile. Je devais, la nuit, me fier surtout à mon ouïe et à mon odorat, encore un truc des chasseurs-coureurs de prairies.


                                                         4

 

 

            Le sous-bois est abondamment pourvu de branches mortes dont les craquements m'avertiront si quelqu'un approche, me dis-je. J'avais plusieurs fois monté la garde, à Cognac, auprès d'un tas de vieux bidons d'essence et nombre de baraques sans intérêt. Je conservais, de ces nuits passées à la fraîche, une expérience très relative de l'obscurité, de ses tromperies et faux semblants. Mais enfin, je n'étais pas totalement novice. Les petits animaux de la forêt, malgré le feu, n'étaient pas loin. Je percevais leurs frottements sur l'herbe et la débandade de leurs courses brusques.

            Vers le milieu de la nuit, un froid vif et pénétrant me tomba sur les épaules. J'avais laissé à Saïda mon blouson de vol molletonné, une occasion de plus de maudire mon insouciance stupide. Je me rendis près du feu pour me chauffer et remettre du bois.

            - Avez-vous froid ? demandai-je à l'aumônier qui venait de se réveiller.

            - Ça va, me répondit ce brave homme en claquant des dents de fièvre. Couvrez-vous donc de ma chasuble, dans la mallette.

            Je le rapprochai un peu plus du feu et l'enveloppai dans un morceau de parachute, puis je sortis la chasuble, blanche avec une large bordure de broderies dorées, et l'enfilai. C'était, en fait, un poncho de coton et de laine, plutôt voyant mais suffisamment chaud pour me permettre de veiller dans de bonnes conditions. J'obligeai l'aumônier à boire son vin de messe, pour se refaire des forces. J'envisageai de partager avec lui la poignée d'hosties, si le lait concentré venait à manquer.

             Toutes les trois heures, j'avalais une gorgée de lait et une benzédrine. Dire que ma nuit de garde fut de tout repos serait mentir. J'entendais des bruits suspects, des appels indistincts, des cris comme si une armée nous encerclait. Les arbres craquaient sous le froid mordant et le vent les agitait en rafales, histoire de semer un peu plus le trouble dans ma cervelle. Je sursautais à chaque bruit et crispais mes doigts sur la carabine à en attraper une crampe. L'envie me démangeait de faire feu au hasard.

            Je me mis à penser à Michèle, puis bizarrement à Mireille. Des prénoms voisins mais des talents fort éloignés. Mais après tout, qu'est-ce que j'en savais ? Quand la soeur de Marc entrait dans ma chambre avec mon petit déjeuner, combien de fois son peignoir s'était-il ouvert sur ses cuisses, à l'occasion d'un geste faussement naturel et spontané ?

            Elle avait de jolies jambes la binoclarde et même les lunettes lui allaient bien, finalement. Au physique, peu de différences entre Michèle et Mireille. Même taille, même seins gros comme le poing, même jambes longues et nerveuses de sauteuse en hauteur. Finalement, j'aurais pu me montrer plus entreprenant avec Mireille et goûter au charme d'un baiser, même sur un fond électrostatique de treillis métallique. Un baiser et plus encore, en me forçant un peu. Juste pour lui faire rentrer dans la gorge son "abruti en bronze massif". Qui serait venu nous déranger ? Marc ? Je suis persuadé qu'il aurait été content que ce soit moi.

            En réalité, mes souvenirs de Mireille étaient flous, comme passés à l'acide et je me pris à le regretter. Il faudra que je réclame une photo à Marc quand nous nous retrouverons. Je vois sa tête d'ici... Ce cher Marc et ses gris-gris. De ce côté-là, je n'étais pas mal loti non plus, dans le genre, avec ma chasuble.

            Etonnant comme nous avions les mêmes goûts, lui et moi, les mêmes lectures avec un penchant pour les auteurs américains. Une passion aussi pour le cinéma, pourvu qu'il soit d'action. Ah, les westerns et les films de guerre, "Tant qu'il y aura des hommes" que nous étions allés voir trois fois ! Je me demandai ce que penserait Mireille, si elle me savait dans une forêt infestée de fellaghas en compagnie d'un aumônier blessé ? Serait-elle effrayée, inquiète ?

            Et madame Haumesser, mon professeur d'anglais au lycée dont j'étais alors si amoureux ? Je dévorais des yeux sa silhouette légère, malgré ses presque quarante ans, quand elle marchait de long en large dans la salle de classe ou qu'elle traversait la cour d'un pas de danseuse.

            Elle le savait, l'hypocrite qui posait une fesse, ronde et dure comme un ballon de hand-ball, sur un coin de ma table ou se collait contre mon épaule pendant que je traduisais Jérôme K. Jérôme en bafouillant. Elle sentait l'eau de lavande et la fraîcheur acidulée d'une brassée de genévrier. Elle avait aussi des seins pointus qui me rentraient dans l'épaule et une taille telle que je n'en avais jamais vu de si fine. A vous faire rêver. Et quelle classe dans ses jupes étroites et ses chemisiers blancs dont elle tripotait sans cesse les boutons, comme pour m'inviter à les défaire.

            Je les avais défaits, justement. Je venais d'entrer en école de pilotage. Nous nous étions rencontrés en ville et nous avions bavardé comme de vieux copains. Je frétillais auprès d'elle, tel un jeune chien attendant un sucre. J'avais la voiture de mes parents, je venais de passer mon permis. C'était mon oncle Roger qui était examinateur pour les permis de conduire, à Angoulême.

            Je faisais donc le fanfaron avec l'Aronde de mon père. J'avais invité madame Haumesser à faire une promenade. Nous avions tourné autour d'Angoulême, de village en village jusqu'à la nuit. Elle m'avait demandé de la ramener chez elle avec un brin de regret dans la voix. Nous avions parlé de la langue anglaise, "d'études indispensables pour réussir", de Mermoz, de Guillaumet, de Vol de nuit. Elle connaissait la vie de Saint-Ex et ses bouquins sur le bout des doigts. Je l'avais écouté, comme lorsqu'elle nous parlait de la conquête de l'Angleterre par les Normands, en lui regardant toutefois les jambes à la dérobée. Dans la voiture, sa jupe s'était tirebouchonnée jusqu'à mi-cuisses et son chemisier n'était qu'à peine fermé. Elle portait un soutien-gorge blanc avec de la dentelle à trous. Il était prévu que je passe le lendemain la chercher. A deux heures, au coin de sa rue.

            Je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit. Elle était à l'heure, dans une robe légère et colorée, fermée par des boutons sur le devant. Je l'ai emmenée tout droit dans un bois, sur la route de Jarnac, que je connaissais pour y avoir accompagné mon père lorsqu'il avait la manie des champignons. Elle avait l'air d'accord. J'avais une couverture pliée dans le coffre pour ne pas nous tacher. Elle est descendue de voiture, toute guillerette et m'a embrassé la première.

            Mais moi, j'étais comme un taureau furieux. J'avais une verge à la place du cerveau. J'ai déboutonné sa robe et pétri ses seins avec brutalité et maladresse. Je devais avoir les yeux d'un véritable fou pour qu'elle prenne peur comme elle l'a fait et cherche à se sauver. Je l'ai maintenue en lui retournant un bras dans le dos et j'ai remonté sa robe puis arraché sa culotte. Elle a cessé de se débattre et s'est mise à pleurer. Je n'ai pas été long. Après, je me serais tué volontiers. Je n'ai même pas osé lui parler.

            Je l'ai ramené à toute vitesse chez elle et je n'ai plus voulu toucher à la bagnole pendant des mois. Ni aux femmes. Le visage de madame Haumesser me réveillait la nuit. Toutes les nuits. Je fuyais toute présence féminine, même au cinéma ; une femme, une jeune fille, s'asseyait à mon côté et je changeais de place. C'était comme si en la violant, je les avais violées toutes.

             J'aurais donné dix ans de ma vie pour revenir en arrière et recommencer la promenade, en gentleman. J'avais seulement pour excuse d'avoir tant attendu ce moment et surtout de ne rien connaître des femmes. Et maintenant en savais-je plus ? Pas sûr, mais quelle leçon j'avais pris ce jour-là ! Je n'en avais parlé à personne, jamais. Il n'y avait qu'avec les filles de la Villa des Roses que je ne me sentais pas en faute.

            La nuit passe vite quand on ressasse ses scélératesses et que l'on récapitule pour la centième fois, les conduites, les réflexes et les bonnes manières que l'on aurait dû avoir alors. J'en parlerai au curé demain, s'il va mieux, me dis-je soudain. Peut-être aura-t-il un traitement à me donner, pour oublier. Ou du moins m'écoutera-t-il, et me fournira-t-il les explications que j'attends, même si en échange je dois me peler la peau des genoux en prières.

            A l'aube, l'aumônier gavé de morphine s'était rendormi, tassé près du feu qui rougeoyait. Le ciel était devenu gris et on distinguait la cime des arbres et le sommet des montagnes. Je me suis dit que les recherches allaient vraiment commencer et que, du côté de Saïda comme de Tiaret, on faisait déjà chauffer les moteurs des T6. Peut-être même que les légionnaires étaient déjà en train de monter dans leurs camions. Leurs GMC hauts sur pattes, seuls capables de rouler dans les fonds d'oueds et sur les pentes abruptes. Euphorique, j'avalais d'un trait la moitié d'un tube de lait, persuadé que dans la journée on allait nous tirer de là.

            La consigne est formelle en cas d'accident : rester près de l'épave, coûte que coûte. De toute façon, l'aumônier ne pouvait supporter une marche en montagne. Je m'agenouillai prèd de lui et introduisis l'orifice du tube de lait dans sa bouche. Il ouvrit les yeux et fit l'effort de me sourire.

            - Père, je voudrais vous raconter quelque chose, vous pourriez m'aider à comprendre et à oublier, lui dis-je à l'oreille.

            Il fit oui de la tête et me prit la main qu'il serra. Nous serions bien restés comme ça une partie de la matinée, mais les fellouzes étaient autour de nous et nous braquaient avec leurs armes. Je ne les avais pas entendus arriver. Je savais que je n'étais pas un guerrier très affûté et leur présence ne me surprit pas outre mesure. J'avais posé la carabine près du feu. Elle était dans les mains de celui qui devait être le chef et qui l'examinait avec satisfaction.

            Tout le monde appréciait la carabine à répétition US M1, précise, légère, solide, un vrai petit bijou. Le chef fell partageait l'opinion commune. D'un coup d'oeil, je vis qu'ils étaient huit ou neuf, un commando, des jeunes aux yeux fanatiques et au visage fermé et des vieux moustachus bonasses. Tous assez petitement armés de fusils de chasse, de vieux MAS 36 et d'un seul pistolet mitrailleur MAT 49. Du matériel français, naturellement.

            Le chef me fit signe de me lever et d'enlever ma chasuble. Il nous fit fouiller et ouvrit lui-même la mallette de l'aumônier. Il tripota avec dédain le petit ciboire et les burettes en fer-blanc, le livre de messe et les linges liturgiques puis referma le couvercle sans rien prendre. Je n'avais pas de carte d'identité sur moi. C'était la consigne. Juste mes plaques d'identification autour du cou, nom, prénom, date de naissance. L'aumônier était également sans papiers d'identité.

            - Tu vas venir avec nous, dit le chef. Prends ton copain sur ton dos.

            Je chargeai l'aumônier sur mes épaules. J'en profitai pour lui faire une injection de morphine. Je pris aussi sa mallette. Je suis grand et costaud et l'aumônier était plutôt léger. On s'enfonça dans la forêt. Les fellouzes discutaient en arabe entr'eux avec une certaine véhémence. Je crus comprendre qu'il s'agissait de déterminer ce qu'il convenait de faire de nous.

            Le chef laissa sur place deux de ses hommes chargés de voir ce qu'il était possible de rafler sur l'épave, mitrailleuses, roquettes ou poste de radio. J'étais tranquille de ce côté-là. L'avion n'était pas armé pendant les missions de transport et pour ce qui était de la radio, je savais à quoi m'en tenir. J'espérais aussi qu'ils ne trouveraient pas mon pistolet lequel était, malgré tout, assez loin des débris de l'avion. Que le T6 ne soit pas armé était plutôt un bon point pour nous, aux yeux des fellaghas. A part la montre de bord que l'on pouvait à la rigueur emporter, ils en seraient pour leurs frais. Je ricanai.

            Le chef se précipita sur moi et me donna une formidable gifle qui me fit tituber. Ses sbires m'entourèrent et se mirent à m'insulter en arabe. J'avais toujours l'aumônier sur les épaules, lequel se mit à gémir et à se plaindre. Un vrai charivari. Selon moi, ça les démangeait de nous descendre immédiatement. Les armes étaient pointées sur mon ventre et les doigts crispés sur les détentes. Mes genoux se mirent à trembler nerveusement.

             Heureusement, le chef donna l'ordre du départ. Ils marchaient d'un bon pas et escaladaient la montagne comme des alpinistes qu'une pin-up attendrait au refuge. Ils crapahutaient, écartés l'un de l'autre dans le sous-bois de plusieurs dizaines de mètres, s'interpellant seulement pour ne pas se perdre. J'avais, comme escorte, deux vieux vicieux qui me poussaient aux épaules, vigoureusement, et qui me piquaient les fesses. Ils craignaient l'arrivée des avions ou celle des biffins et voulaient s'éloigner au plus vite de l'épave. Je trottais du mieux possible en recevant, dents serrées et stoïque, des coups de baïonnette et de couteau dans le cul tous les deux ou trois pas. Le soleil était sorti de derrière la montagne et chauffait autant qu'un four. Ma combinaison de vol était trempée.

            Les fellouzes prirent cette suée pour de la bonne volonté et ralentirent un peu le pas. Le sol, en forte côte, était semé de gros morceaux de roches dans lesquelles je butais. Il fallait aussi constamment contourner des troncs de pins ou d'eucalyptus, traverser des buissons d'épineux et sauter des excavations creusées par l'eau de ruissellement.

            Trop heureux d'avoir capturé un pilote d'avion de chasse, ils allaient probablement m'exécuter selon une procédure raffinée, avec couilles tranchées et égorgement final, devant la population d'un quelconque village. Une manière de prouver lesquels étaient les plus forts. A cette pensée, j'en suais deux fois plus et pour peu j'aurais chié dans ma combinaison de vol. S'il ne se passa rien de tel, je le dus au lait concentré dont je me nourrissais depuis la veille. Bravo et merci Neslé !

            Car je savais le sort qu'ils nous réservaient. On avait retrouvé quelques-uns de leurs prisonniers, des légionnaires et un équipage d'hélicoptère tombé en panne dans le djebel, exposés aux crachats des villageois. En plein soleil, sur la grande place. Le ventre ouvert et bourré de paille après avoir été longuement torturés puis émasculés. Morts après douze heures d'agonie, au moins, dixit le toubib.

            Quand nous fûmes de l'autre côté de la montagne, sur un coup de sifflet, le chef, que j'appellerai Ali, rassembla son équipe autour de lui. Les gars qui avaient fouillé l'avion étaient de retour, avec seulement les restes de la trousse de sauvetage et les panneaux de signalisation en tissu rouge. Ali ordonna une pause et répandit ce qui restait de la trousse sur l'herbe. Il garda la boussole et distribua le reste.

            J'avais posé mon padré sur le sol, près de moi. Il respirait avec peine et n'ouvrait plus les yeux. Ali s'agenouilla près de lui, lui toucha le front et secoua la tête. Avec un poids comme le sien sur les épaules nul doute que j'allais ralentir leur progression.

            - Foutu, dit-il.

            - Laisse-le là, qu'il meure tranquille, dis-je.

            - Pour qu'il puisse raconter à ceux qui nous cherchent dans quelle direction nous sommes partis ? Allez viens, prends tes outils et ta robe, on file !

            Ma parole, il me prenait pour le curé.

            Il adressa une courte phrase à l'un des moustachus de mon escorte qui sortit du fil de téléphone de sa poche et qui me ficela les mains dans le dos. "C'est bien pratique le téléphone", me dit-il d'un air convaincu. Il fit sauter mon attelle qui le gênait dans ses manipulations et attacha la mallette du padré dans mon dos. Je faillis lui dire que ce n'était pas la peine de m'encombrer de ce barda, mais quelque chose, un vague remord ou un pressentiment, me retint.

            - En route, grimaça-t-il en me plantant la baïonnette de son MAS 36 dans une fesse.

            Je progressais mieux, évidemment. Ali se porta à ma hauteur. Couic, fit-il une main passant sur sa carotide. J'eus du mal à comprendre.

            - Ton ami, le pilote, est mort. Avec le fusil, on aurait entendu, pas avec le couteau. Il était déjà bien mal en point. Toi, je vais t'amener à la willaya. Ils sauront quoi faire de toi. Je n'aime pas la religion, mais je ne tue pas les prêtres sans nécessité, tu as de la chance.

            Stupidement, je rougis de honte. Mais après tout, pour l'aumônier c'était trop tard. Et moi, j'étais toujours vivant. De toute façon, le pauvre curé était sérieusement blessé, une hémorragie interne probablement. Pour le sauver il aurait fallu que les secours nous découvrent hier au soir. Dieu ne l'avait pas voulu ainsi. Je baissai la tête et marmonnai un morceau de prière qui remontait de ma mémoire. Un petit bout de "Je vous salue Marie" que je répétai jusqu'à m'en soûler. Je lui devais bien ça. Il devait dégueuler tripes et boyaux dans le voyage qui l'amenait au ciel, ainsi qu'il me l'avait dit hier. Il ne prévoyait pas que cela serait si proche. Ali, qui marchait à côté de moi, respecta mes semblants de prières.

            - La religion, on croit que c'est une bonne chose, en réalité c'est de la merde pour le peuple, se contenta-t-il d'affirmer.

            - Ceux qui ont tué par le poignard, périront par le poignard, lui répliquai-je entre les dents.

            Il m'entendit et me dit que j'étais bien insolent pour un prisonnier et que je devais m'estimer heureux d'être encore en vie. Si ça avait été lui, le prisonnier, chez les Français, il serait déjà mort. Une balle dans la nuque ou précipité dans le vide par la porte d'un hélicoptère. Il savait cela. Ça se murmurait en effet chez nous, bien que  nous n'y croyions pas trop. On disait que c'était de la contre-propagande. On disait aussi que certains commandos coupaient les oreilles des fells tués, pour se faire des souvenirs. Mais que ne disait-on pas. Il fallait que j'essaie de penser comme l'aurait fait le padré.

            - Tu es bien jeune pour un prêtre ? me dit soudain Ali.

            - C'est mon premier poste, depuis le séminaire.

            - Où es-tu né ?

            - A Angoulême.

            - Chez Messali Hadje, alors ?

            - Si on veut. J'ai même connu sa fille. Je me mordis les lèvres. Je veux dire que ma soeur est allée à l'école avec la fille de Messali.

            Ali paraissait ravi et me demanda de raconter comment vivait le vieux leader. Je fis de mon mieux, lui parlai de l'Hôtel des Charentes, très propre et bien tenu, dans lequel il était en résidence surveillée. Ses promenades en ville, à pied, durant lesquelles il semait régulièrement ses gardes qui le suivaient en auto. Ce qui fit rire Ali. Je me souvenais de sa haute et maigre silhouette dans sa djellaba brune ; il traversait les rues sans jamais regarder ni à gauche, ni à droite. J'avais vu une fois ou deux sa fille, qui n'aimait pas la France mais qui portait un prénom français. Madeleine, il me semble.

            Je fis de mon mieux pour traiter de tout ça avec la hauteur de vue et le détachement d'un aumônier distingué, et non avec le parti pris du soudard que j'étais.

            A ma grande surprise Ali aimait la France et connaissait Paris, au moins l'essentiel du Paris touristique. Il avait travaillé un peu en métropole, c'était bien le terme employé par Ali, en métropole. Il se disait Tunisien.

            - Ne va pas croire, il y a beaucoup de Tunisiens et de Marocains chez les fellouzes. C'est plus facile à recruter et à entraîner. Nous sommes tout d'abord Arabes.

            - Et les Algériens ?

            - Il y en a naturellement, mais pour beaucoup ils sont restés dans leurs villages. Ils nous aident pour la nourriture et nous cachent...

            C'est à ce moment-là que, dans le ciel, est apparu le premier T6. Il suivait une ligne de crête et passa pratiquement au-dessus de nos têtes. Le commando s'était immobilisé. Chacun savait que de l'avion, il ne serait repéré que s'il bougeait. Faire un pas suffisait. Ceux-là avaient l'air de savoir et restaient plus immobiles que des pierres, jusqu'à ce que l'avion disparaisse. Pour m'éviter toute tentation de gesticuler, le moustachu qui me gardait s'était collé dans mon dos et respirait violemment dans mon cou. J'avais aussi sa baïonnette entrée d'au moins un bon centimètre dans le creux des reins. 

            - Ils te cherchent, me dit Ali. Tu es précieux, un prêtre est précieux chez les Frankaouis et un pilote aussi. Nous allons nous cacher jusqu'au soir.

            Il sortit d'un havresac une carte d'état-major qu'il étala sur le sol. Un des hommes de mon escorte, appelé en renfort, montra du doigt quelque chose sur la carte puis se mit à parler avec impétuosité en me désignant à grands gestes. Je crus qu'il réclamait ma tête. Un vide glacé s'installa brusquement dans ma poitrine. Tout ce que je souhaitais c'était que cela soit vite fait. Une balle dans la tête. Après, ils pourront faire de moi ce qu'ils voudront, me tailler en rondelles ; je m'en foutais.

            - Il dit que tu devrais lire dans un livre, en marchant. Que c'est ainsi que font les prêtres chrétiens, fait Ali dans une grimace.

            L'autre aussi me sourit et hocha la tête vigoureusement. C'était le second des moustachus, celui qui me harcelait de son couteau, une arme fabriquée dans une lame de ressort d'amortisseur de camion, quand je portais encore l'aumônier sur mes épaules.

            - J'étais tirailleur pendant la guerre et je me souviens, me dit ce moustachu.

            - C'est vrai, mais je suis attaché. Je savais le bréviaire du curé dans sa mallette. Ali me détacha les mains.

            - Remets une attelle à ton doigt et fais ta lecture puisque c'est ainsi. Mais la religion, c'est toujours la merde.

            - C'est la merde quand elle agit contre son peuple.

            - Peut-être.

            Mon doigt était enflé, j'utilisai mon mouchoir pour l'immobiliser dans un pansement sommaire. Toujours en marchant je sortis le bréviaire. Je l'ouvris au hasard, dans les premières pages. C'était écrit en latin : Confiteor Deo omnipotenti, beatae Maria semper virgini... Pourvu qu'ils ne me demandent pas de traduire. J'avais pourtant fait du latin dans le temps, mais un an à peine. Si Mireille était là, elle m'aiderait, elle qui parle latin comme un dominicain, pensais-je. C'était bien le moment de me souvenir d'elle.

            Et l'aumônier, avait-il une petite amie, une soeur, quelqu'un qui se souviendrait de l'homme qu'il était. Et puis, nom de Dieu, qu'apprenait-on au séminaire ? Que devait-il faire dans sa journée en dehors de lire le bréviaire et de dire la messe, bénir les oiseaux et les plantes ?

            - On va se cacher dans une grotte, tu pourras lire tranquille, dit le tirailleur. Il me ficela les mains devant, cette fois-ci, de façon à ce que je puisse m'en servir pour lire et conserver plus facilement mon équilibre pendant la marche.

            Quatre T6 et deux T28 tournaient tout près, en largesboucles et au ras des arbres. Il fallait sans cesse se cacher ou s'immobiliser, comme dans cette ronde enfantine où l'on doit conserver sa position à un signal donné par le maître du jeu. Les hélicoptères, les gros Sikorski H34 dont certains, les "pirates" étaient équipés d'un canon de 20 mm, bondissaient au-dessus des arbres et débouchaient des crêtes sans qu'on les entende venir. Leurs gros flap-flap-flap remplissaient la vallée et on ne savait jamais où ils étaient. L'endroit allait être rapidement intenable pour les fellaghas.

             Les collègues savaient où était tombé mon avion, sans cela, ils ne seraient pas dans le coin. A ma montre, il était quatre heures de l'après-midi. Dans quelques minutes, ils allaient héliporter des commandos de la Légion ou des gars de chez Georges et je serai délivré.

            - S'ils nous prennent ou nous encerclent, je te couperai les couilles avant, me prévint Ali.

 

                                        5

 

 

            Nous avions atteint la grotte et tout le monde s'y était engouffré. Formidable cachette, avec un dédale de gros rochers et de pins pignons qui masquaient l'entrée et empêchaient tout tir direct de roquettes ou de missiles. En plus, elle se situait à la mi-pente d'un piton escarpé et difficile d'accès, même par le haut. Un nid d'aigle comme on disait alors avec romantisme, un bunker facile à défendre. Ali se frotta les mains.

            - Niqués les Frankaouis !

            Il posta un guetteur et on s'installa pour quelques heures. Rapidement certains s'endormirent, simplement allongés par terre. Le moustachu ex-tirailleur ne me quittait pas des yeux. J'ouvris le bréviaire et commençai à lire tout bas. "Ne craignez point ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l'âme ; mais craignez plutôt celui qui peut perdre l'âme et le corps dans l'enfer... Les cheveux même de votre tête sont tous comptés..." Passionnant, et si à propos. Le moustachu qui écoutait, approuvait gravement de la tête.

            Dehors, on entendait des bruits d'hélicoptères, des appels entre soldats qui pouvaient provenir des commandos de Georges ou des légionnaires. La forêt proche résonnait de cette présence turbulente. Je me rapprochai d'Ali qui me regarda venir d'un air suspicieux.

            - Ils ont probablement trouvé le pilote, lui dis-je à voix basse.

            - Non, impossible, nous l'avons jeté dans une crevasse avec des branches, des cailloux et des feuilles par-dessus.

            Il vérifia quand même et questionna, en arabe, l'un de ceux qui s'en étaient chargés. Un jeune lui répondit, brièvement et d'un air gêné qui mit Ali en fureur. Le tirailleur, qui apparemment était maintenant mon seul surveillant, me dit d'un ton confidentiel que le jeune n'avait pas eu le temps de cacher complètement le corps, mais qu'il était quand même dans une crevasse. Intérieurement, je jubilai. On allait trouver le padré et lui donner ultérieurement une sépulture décente, mais on saurait dans le même temps que j'étais vivant et aux mains des fellouzes.

            Ali, fou furieux, invectiva et mit une dérouillée à son bidasse à coups de crosse de carabine, jusqu'à ce que l'autre saigne abondamment d'une arcade sourcilière éclatée. Tout le monde s'était mis à jacasser, prenant parti pour l'un ou pour l'autre, même mon gardien s'en était mêlé. Avec un peu de chance on allait les entendre de la forêt, en contrebas.

            Cependant, personne ne vint rôder autour de la grotte. J'ai su plus tard qu'il n'y avait que des légionnaires sur le terrain. Il y aurait eu les commandos de Georges Grillot, tous anciens fellaghas à présent ralliés, cela se serait passé différemment. Ils connaissaient les caches utilisées par les fells et savaient suivre une trace de pas mieux que les Hurons de Fénimore Cooper. Ils se fiaient à l'herbe écrasée, aux pierres déplacées, aux branchettes cassées ou simplement repoussées sur le côté. Je les avais accompagnés toute une journée en opération, invité par le capitaine qui les commandait. Nous nous étions rencontrés dans la librairie, Georges Grillot aimait les livres de Jean Hougron, comme moi. Je lui avais demandé cette faveur, pour rompre la monotonie de mon travail de transporteur et de chauffeur de taxi.

            Il fallait les suivre ; ils filaient en petites foulées, courbés vers l'avant, l'arme tenue en bout de bras, avec une vélocité de champion olympique. Jamais fatigués, mangeant et buvant sans s'arrêter de courir, ils parcouraient ainsi des distances considérables, le nez sur une piste. Ce jour-là nous avions fait au moins trente kilomètres, droit devant nous, au flair et à la boussole, à travers la montagne.

            Quand le soir tomba, nous n'entendîmes plus ni les moteurs des hélicoptères ni les voix de ceux qui nous cherchaient. Le vacarme avait cessé brusquement. Ali rappela son guetteur et tout le monde sortit. Mais les Français s'étaient montrés plus malins. Sachant que nous ne devions pas être loin, ils avaient laissé du monde en embuscade. C'est l'odeur de la fumée de cigarette qui alerta Ali.

             A ce moment-là, on suivait à la queue leu leu une sorte d'étroit sentier, probablement un passage de sangliers. Il devait nous mener de l'autre côté de la crête qui nous barrait l'horizon. Nous ne trouvions que ça comme chemins, des passages de sangliers ou de cerfs. La zone que nous traversions n'avait jamais été habitée, sauf par les fellaghas épisodiquement. Les sources, où pullulaient les sangsues, infestées par l'urine des animaux venus boire, puaient la pissotière de collège. Mais on n'avait pas le choix, c'est tout ce que l'on trouvait pour remplir les gourdes.

            Ali envoya en éclaireur celui qu'il avait si bien tabassé. Probablement pour lui faire savoir qu'il lui gardait encore sa confiance, malgré tout. Un jeune bondit alors à mon côté, m'enfonça son poignard dans les côtes, me bâillonna de sa main et me fit comprendre qu'au moindre geste il m'embrochait. Le tirailleur moustachu, dont c'était le travail, en resta comme deux ronds de flan, un poil vexé. L'homme à la cigarette ne devait pas être loin puisque l'éclaireur revint une minute plus tard. Il décrivit la situation par signes. La Légion était à moins de cent mètres, une trentaine d'hommes en embuscade. On rebroussa chemin.

            Ali prétendit, quand je lui en parlai plus tard, que son boulot n'était pas d'attaquer l'armée française mais d'occuper le terrain. On revint donc sur nos pas. Les fellaghas connaissaient par coeur les vallées, et les passages qui permettaient d'aller de l'une à l'autre. Les légionnaires nous attendirent probablement toute la nuit. Nous crapahutâmes par une sente moins reposante et nous traversâmes plusieurs vallées dans la nuit. Bien que j'eusse préféré, et de loin, être délivré, je n'étais pas mécontent non plus d'avoir évité l'embuscade des légionnaires. J'étais certain au moins de ne pas tomber sous leurs balles. La nuit, ils m'auraient confondu, sans remords excessifs et peut-être même secrétement satisfaits, avec un fell. Je savais qu'Ali ne voulait pas me tuer, sinon cela aurait été fait depuis longtemps. Il laissait ce soin au responsable de la willaya que nous devions rejoindre. Le chemin était long d'ici à la willaya et on aurait le temps de me délivrer, espérais-je.

            Au petit matin, fourbus, on fit une pause. J'aurais donné mon âme pour un bol de café et des tartines grillées et beurrées. Depuis deux jours que j'avalais du lait concentré et de l'eau pourrie, je commençais à avoir la diarrhée. Les fellaghas s'en foutaient et me laissaient peu de temps pour faire mes besoins. Quelques secondes, je devais bien calculer mon coup et me préparer à l'avance.

            Ils n'étaient pourtant pas mieux lotis et se contentaient de morceaux de mouton froid, vieux d'une semaine, enveloppés dans du papier journal. Je dévorai les hosties, sous l'oeil surpris du moustachu ex-tirailleur. Je lui en donnai quelques unes en échange d'un petit bout de mouton, aussi résistant et élastique qu'un pneu d'avion.

            On sympathisait, lui et moi. Cinq ans de tirailleur dans l'armée française pendant la guerre de 40, me répétait-il à tout bout de champ. D'après ce qu'il me racontait, sa compagnie était toujours la plus exposée. Là où les Américains et les Français pur jus ne voulaient pas aller, c'étaient les tirailleurs Algériens qui s'y collaient. Combien de fois avait-il été l'unique survivant de sa section ? Cinq ou six fois au moins.

            Cependant, c'étaient ses frères et ses cousins qui laissaient leur peau en Italie ou ailleurs, pour rien le plus souvent, dans des attaques de diversion, et il s'en souvenait. Allah l'avait protégé, il ne s'expliquait pas autrement qu'il soit encore vivant. Il n'admettait pas qu'Ali se moque de la religion et que je sois un prêtre le confortait dans sa foi. Je m'étais montré courageux, autant qu'un fell, et cela faisait beaucoup pour la gloire et la réputation du Seigneur mon maître.

             Mais, de toutes manières, le vrai dieu était celui des fellaghas et non celui des chrétiens, avait-il affirmé ensuite d'un ton pénétré. Laissant ainsi transparaître une autre raison de se faire la guerre. Ainsi soit-il.

            Je lui posai quelques questions sur sa famille, comme l'aurait fait un véritable aumônier. Ça eut l'air de lui faire plaisir et il se mit à me parler de sa femme et de ses fils. Tous de fiers gaillards, solides et travailleurs, dont deux déjà étaient fellouzes.

            - J'espère que, après, le pays sera fort et bon pour nos fils, soupira-t-il.

            Ce tirailleur ne devait pas être tout jeune. Plus du double de mon âge, au moins. Il avait le corps noueux et musclé, des yeux pétillants dans un visage osseux et sombre de métis. A chaque pause, il se déchaussait pour remettre en place les bandes de lainage qui lui tenaient lieu de chaussettes. Il se massait aussi longuement les pieds, et les orteils plus particulièrement.

            - C'est indispensable si l'on veut marcher sans fatigue et sans ampoules, me dit-il, m'invitant à me déchausser à mon tour.

            Je commençais effectivement à souffrir de ces marches forcées. Un pilote, ou un curé, n'est pas obligatoirement un champion en marche à pied. Mon garde m'avait montré comment se masser les pieds et la cheville et avait frotté mes ampoules naissantes avec une racine tirée de son havresac. Une mère poule ce vieux coquin.

            Ali, qui ne manquait pas d'humour, lui répétait à satiété de laisser tomber les soins, que j'allais être égorgé bientôt, et que les ampoules n'entraveraient pas le passage du couteau. Le tirailleur avait marmonné une réponse indistinct sous sa moustache. Il avait été blessé à Monte-Cassino et soigné par des médecins français, me dira-t-il en confidence.

            Ali était intelligent, vif et léger comme un insecte. Plutôt petit, il n'en était pas moins costaud comme un chat. Je me souvenais encore de sa gifle. Il était le seul à porter l'uniforme fellagha complet avec la vareuse beige et la casquette plate. Il avait un nez en bec d'aigle facile à reconnaître, même si nos barbes, la fatigue et la crasse nous maquillaient un peu.

            Je le retrouverai, plus tard, quand cette équipée sera terminée, chez les commandos Georges, rallié à son tour. Il avait fait alors semblant de ne pas me reconnaître mais j'avais son nez dans l'oeil, si je puis dire. Il n'en menait pas large le drôle ce jour-là, persuadé que j'allais lui faire payer cher la mort du "pilote". Quand je lui avais dit la vérité, il n'en avait pas cru ses oreilles. J'avais discuté de son cas avec Georges Grillot et nous étions tombés d'accord pour ne pas le dénoncer aux autorités, et à Bigeard en particulier.

             L'assassin de l'aumônier était censé s'être perdu dans la nature. Sacré Ali, en réalité Si-Nouar, il m'en avait été reconnaissant ensuite "à la vie, à la mort", comme on disait quand nous étions gosses. Lors de l'indépendance, il s'était livré à ses anciens copains en toute confiance, lesquels l'avaient fait bouillir tout vif, selon les lois d'indulgence et de pardon alors en vigueur dans le tout jeune état.

           

                                                   

                                                             6

 

             Le troisième jour s'était écoulé sans encombre, du moins hélas, en ce qui concerne les fellaghas. Les avions et les hélicoptères continuaient à chercher autour de l'épave alors que nous étions loin. Ils passaient au-dessus de nous, mais très haut dans le ciel et nous n'avions rien à craindre d'eux. Leurs pilotes étaient loin de se douter de notre nouvelle position. 

            J'imaginais le dialogue entre le Grand chef, Bouin ou Saubat :

            - Inutile de continuer nos recherches, disait l'un d'eux. Ce con a trouvé le moyen de se faire embrocher par un fell et il est mort à l'heure qu'il est.

            - Avec sa tête de cochon, c'est normal, devait ajouter finement Bouin. Il n'y a pas de raison qu'ils aient tué l'aumônier et laissé cet idiot vivant.

            Etc. Il n'y avait que mon ami Marc qui devait vouloir poursuivre et qui devait les harceler pour que les patrouilles décollent. Il devait même faire partie de chacune, infatigable et fidèle. Brave Marc ! J'aimerais bien retrouver notre cambuse à Saïda. Les larmes m'en venaient aux yeux en pensant à nos lits de fer au sommier arqué comme un dos de chatte en chaleur, à notre poële à charbon si fatigué qu'il semblait venir tout droit d'une tranchée de 14-18, à nos deux chaises et à notre table à écrire minuscule dont il fallait se partager le tiroir.

            Je regrettais en particulier notre petite armoire en tôle qui contenait mes trésors. Mon Berretta tout neuf, acheté à un pied-noir chez Rosette, mes photos, surtout celle que j'avais pris en douce en classe d'anglais. On y voyait madame Haumesser de profil et sur la pointe des pieds qui écrivait au tableau noir, cambrée comme une gazelle en train de cueillir une faine. Et d'autres bricoles encore dont mes livres. Tout ça, je le léguais à Marc, mon pote. Je n'ose écrire mon "vieux" copain, à cause du vieux marc de cognac.

             Tout en marchant, je pensais à l'aumônier, à son étrange destin. A son patron aussi, le Très-haut, celui qui l'avait placé entre mes mains avec si peu de prescience. Il en avait fallu des évènements, tous plus merdiques les uns que les autres, pour que cet excellent homme soit égorgé à ma place. Si ça avait été moi le blessé, il m'aurait porté sur son dos jusqu'à la limite de ses forces et aurait refusé obstinément de m'abandonner !  Un repentir cuisant me tordait le coeur et les tripes. Qu'avais-je donc pensé quand on l'avait abandonné ? Qu'ils allaient l'évacuer sanitaire ? Appeler un médecin ? J'aurais dû hurler et refuser de partir. Me dénoncer comme étant le seul et vrai pilote. L'aumônier se serait fait passer pour le pilote, lui ! Ne serait-ce que pour obliger Ali, qui n'aurait pas zigouillé un prêtre même mal en point, à nous emmener tous les deux.

            J'étais revenu à la case départ. Je n'étais pas très fort pour faire le philosophe... J'aurais dû bouger aussi, gesticuler au passage du premier T6, lorsque nous étions près de l'épave, nous aurions été découvert et l'aumônier sauvé. Mais peut-être pas non plus, nous étions sous les arbres et pas faciles à repérer. C'est la fatalité me disais-je, abattu, l'effet d'une volonté supérieure dont j'ignore les visées.

            Un mort, ça va ça vient au cours d'une guerre, c'est du consommable, même un pilote poignardé par les fells. Mais un curé chrétien égorgé par des musulmans, ça prend une dimension autre, historique, de la taille à déclencher une croisade. L'aumônier allait devenir un martyr, un béatifié, peut-être un saint. Maigre consolation, malgré tout.

            Je n'avais pu me confesser à lui, à propos de madame Haumesser. J'étais certain qu'il m'aurait compris, et m'aurait donné les clés pour apaiser mon repentir. Il m'aurait dit de lui écrire et de lui demander pardon. C'est ça, oui, de lui écrire une lettre honnête où je me dévoilerais tel que j'étais ! Je réfléchissais maintenant comme lui. Je venais de trouver la bonne solution, le moyen d'apaiser mes remords et de cicatriser les brûlures de mes lamentables souvenirs.

            Un bonheur subit m'envahit et me chavira comme si je venais d'avaler un grand verre de whisky. Je glissai alors sur une pierre, tombai dans le vide et me mis à dégringoler la pente abrupte au bord de laquelle nous cheminions. Je roulais et rebondissais sur les rochers comme un sac de fèves, incapable avec mes mains entravées, de me remettre sur pieds ou même de me retenir au moindre arbrisseau.

            Un coup de feu claqua, puis plusieurs. En haut, quelqu'un croyant à une évasion me canardait. Les cailloux, frappés par les balles, giclaient à vingt centimètres de mon visage. Enfin, je m'arrêtai dans un gros buisson et me relevai, hagard et titubant. A cent mètres au-dessus de ma tête, Ali et ses hommes pointaient leurs armes sur moi. Le tirailleur me voyant vivant dévala la pente en courant et m'aida à remonter. Baraka, Allah est grand ! dit-il en voyant que je n'étais pas blessé, sauf quelques écorchures.

            J'étais si fatigué, si humilié par ma chute, par l'incontrôlable chiasse qui dégoulinait dans mon pantalon et par la puanteur qui m'accompagnait, si persuadé de ma fin proche, si désespéré de quitter bientôt ce monde de cons, si magnifiquement peuplé d'Ali, de légionnaires, de Bouin, de Saubat ou de Varron, que les larmes jaillirent soudain de mes yeux. Je ne pouvais les empêcher de couler, c'était plus fort que moi. Une panne, une avarie de mes glandes lacrymales venait de se déclarer.

            Je faisais des gestes de dénégation, je disais que tout allait bien et mes larmes continuaient de se répandre comme d'un robinet inaccessible. Puis, j'ai eu un geste insensé qui impressionna vivement les fellaghas : je tombai à genoux et me mis à prier à voix haute avec une ferveur de miraculé. Les mots se suivaient et s'entrechoquaient, mêlant des bribes de textes sacrés appris je ne sais où, des morceaux de chansons et de prières. Ils sortaient sans effort, comme si je les lisais. Et toujours avec les larmes qui ruisselaient sur mes joues et tombaient sur mes mains qui en étaient toutes mouillées.

            Les fells s'étaient immobilisés et me regardaient interloqués. Je remerciais Dieu de m'avoir crée et de m'avoir laissé vivre jusque là, de m'avoir permis de rencontrer Marc et Michèle, qu'il serait bienvenu qu'ils se marient ensemble et aient des enfants. Je me frappais la poitrine en demandant pardon de mes péchés, j'appelais l'aumônier et madame Haumesser à mon aide. Bref, je fis un tintouin tel qu'on me crut devenu fou. La crise cessa aussi brusquement qu'elle avait surgi. J'en sortis effaré et engourdi, comme d'une crise d'épilepsie, sous les regards admiratifs de mes geôliers.

            - On a bien vu que tu parlais directement à ton dieu, me chuchota à l'oreille le tirailleur extatique.

            J'éprouvais à cet instant un étrange bien-être, je n'étais plus fatigué et la mort ne m'effrayait plus. Pendant ces quelques minutes, qui m'avaient semblé durer une bonne heure, j'avais eu l'impression d'être en face, et même à l'intérieur, d'une entité indescriptible qui m'avait rassuré, comblé, rassasié d'elle-même.

            J'étais devenu marabout, saint, aux yeux du tirailleur qui se mit à crier au miracle et à me proclamer intouchable. Ali, qui ne l'entendait pas de cette oreille, colla une baigne retentissante au malheureux pour qu'il retrouve son bon sens. Le tirailleur se le tint pour dit mais continua de me couver des yeux, comme une bigote la statue de la Vierge et de tous les saints, ce qui agaça les autres qui le traitèrent de vieux fou. Maboul !

            On approchait d'un point de rendez-vous important. Un autre commando allait se joindre au nôtre, puis nous accompagner jusqu'à la willaya dont nous n'étions plus qu'à quelques heures de marche. Un groupe de paysans chargés de provisions vint à notre rencontre. Nous étions à moins d'un kilomètre de leur village et ils avaient préféré venir à notre avance plutôt que de nous voir déambuler chez eux en plein jour.

            Il y avait là trois hommes mûrs et une femme plus âgée. Ils furent surpris de me découvrir. Pour marcher, j'avais les mains liées devant moi, ce n'est que pour la nuit qu'Ali ordonnait que l'on me lie les mains derrière le dos. Le tirailleur, qui débloquait constamment maintenant, leur expliqua qui j'étais et quel sacré marabout j'étais devenu. A ma grande surprise, la femme s'approcha de moi, me prit les mains et les porta à ses lèvres. Les plus jeunes se moquèrent d'elle mais elle leur glapit au visage, en postillonnant, toute une tirade gutturale sur la religion qu'il ne fallait surtout pas mépriser. Le tirailleur approuvait de la tête et me traduisait ses paroles au fur et à mesure.

            Je ne sais pas si j'étais marabout, mais le fait était que j'étais devenu serein, éloigné des contingences. J'avais l'attitude que l'on prête à Jésus lors de son procès ou celle des martyrs dans la fosse aux lions. Je ne parvenais pas à m'en défaire, c'était ainsi. Peut-être que cela venait de ma fatigue, de la boue, de la morve, de la sanie, de la crasse et de bien d'autres choses encore accumulées. Ma combinaison de vol en était toute raide. Je mangeai de bon appétit ce que les villageois nous avaient apporté et la femme veilla à ce que je sois servi comme un autre. Je sentais que ce n'était pas du goût de tout le monde, en particulier des jeunes et d'Ali qui avait hâte de se débarrasser de ce paroissien.

            - Vivement que l'on soit à la willaya, me glissa-t-il narquois. Et il ajouta : couic ! et sa main glissa sur son cou.

            Pour la nuit, le commando se partagea en deux. Les jeunes se rendirent au village pour y dormir, et y rencontrer des femmes, je suppose. Ali et les quadragénaires, mariés et fidèles, restèrent autour du feu. Il fallait bien me garder.

            - Où veux-tu que j'aille, lui dis-je. Je ne sais même pas où je suis et je ne suis pas en état de marcher longtemps.

            - Tu es malin, et tu aurais vite fait de retrouver les français.

            J'en conclus que nous ne devions pas être très loin d'un poste militaire. Il était en fait si proche que j'apprendrai, par la suite, qu'un des hommes du village était allé avertir le chef du poste de notre présence.

            Détendu et remis en forme par le repas chaud, je dormis comme une brute cette nuit-là. Pour la première fois je ne claquai pas des dents dans la nuit glaciale, sous ma chasuble trop légère. Ali m'avait tendu une djellaba grise. 

            - C'est pour toi, un cadeau du village. Ça nous sera bien utile quand nous devrons aller à la willaya, tu passeras plus facilement inaperçu.

            On est bien dans une djellaba, on peut affronter le vent et le froid. On peut y dormir comme dans un sac de couchage. Il ne manquait à mon bonheur qu'une douche et la liberté.

            Le lendemain, comme nous devions attendre l'arrivée de l'autre groupe, j'eus la permission de me baigner dans un petit lavoir à l'écart du village, mais tout près du campement. Le tirailleur m'accompagnait.

            - Si tu veux, tu pars. Tu me donnes un coup sur la tête, je m'écroule et tu t'en vas. Par là c'est le village et une route nationale ensuite. Tu pourras même prendre mon couteau, me dit-il.

            J'étais propre, réveillé, je pétais le feu. Je cherchai, dans les buissons autour du lavoir, un gourdin de bonne taille quand j'entendis de sonores "Salam ! Salam aleïkoum salam !" C'était raté. Je fis semblant de me reculotter. Apparemment, il s'agissait du groupe que nous attendions. Mon garde s'interposa entre les nouveaux venus et moi et les renseigna rapidement sur ma personne. J'entendis plusieurs fois le mot marabout. Mais, hélas, les nouveaux venus ne firent qu'en rire en tapant sur l'épaule du tirailleur.

            Ils étaient mieux équipés que les hommes d'Ali. Ils portaient des grenades quadrillées à la ceinture et de véritables poignards de combat. En outre, ils étaient tous armés de pistolets-mitrailleurs, sauf un qui se payait le luxe d'un fusil-mitrailleur, le redoutable 24/29 français. Apparemment, ils ne manquaient pas non plus de munitions et leurs uniformes étaient propres et neufs.

            J'appris d'Ali qu'ils avaient passé la frontière depuis peu. Alors, me dis-je plein d'espoir, les miens savent où ils sont. La frontière électrifiée était surveillée étroitement et ceux qui parvenaient à la franchir étaient suivis ensuite, pas à pas, par les réseaux de renseignements. Ils firent les fanfarons et les matamores devant les hommes d'Ali. Probablement parce que plus jeunes et mieux équipés. L'un d'eux voulu même m'égorger, sur le champ. Pour montrer sa détermination et sa force.
            Son attaque fut si soudaine que je n'eus pas le temps de l'esquiver. En une seconde il fut sur moi et me glissa son couteau sous la gorge tout en me tirant la tête en arrière, par les cheveux. J'avais les mains attachées mais pas les pieds et l'on m'avait appris le close-combat à Cognac. Je lui écrasai bêtement les orteils d'un coup de talon vigoureux et me dégageai rapidement. Il poussa des cris furieux, jeta à terre son poignard et arma sa mitraillette. Par bonheur, les hommes d'Ali parvinrent à le calmer. Cependant les deux bandes se faisaient face et je crus bien qu'ils allaient en venir aux mains, voire à la fusillade générale.

            Soudain, Ali, d'une bourrade, m'expédia à terre et marcha sur le chef de l'autre groupe en armant ostensiblement la carabine qu'il serrait contre sa hanche. C'était devenu une affaire de chefs, de prérogatives et d'honneur entre l'ancien et la bleusaille aux dents longues. J'étais le prisonnier d'Ali, il m'avait capturé et devait me ramener à la willaya. C'étaient les ordres. Il le fit savoir à l'autre, les yeux dans les yeux. Ce dernier fit un geste d'apaisement et ordonna à ses hommes de poser leurs armes. On en resta là. J'avais eu chaud. Je me promis, si j'en réchappais, de déposer un ex-voto à la mémoire de l'aumônier qui semblait si bien me protéger du ciel où il devait être maintenant installé.

            Je me promis aussi d'être attentionné, gentil et agréable désormais avec tout le monde, et en particulier avec Mireille, qui avait certainement de grandes qualités, puisqu'elle avait un frère qui était presque le mien et qui devait me chercher partout. Comme un furieux, remuant ciel et terre, patrouillant tous azimuts. Je priais l'aumônier d'aider Marc et de faire plus encore, d'intervenir en haut lieu pour que l'on vienne me délivrer, et vite, car avant demain je devais être livré à la willaya. Et couic !

 

                                                         7

 

            Ali, probablement pour éviter d'autres altercations, était d'avis de se mettre en route tout de suite. Le chef de l'autre groupe, que j'appellerai Ahmed, voulait attendre le soir et marcher de nuit jusqu'à la willaya. Tout le monde se mit à parler en même temps et finalement on décida de partir sur le champ. Ahmed avait raison, malgré son inexpérience, et ils auraient dû l'écouter.

            Pour la première fois depuis ma capture, nous suivions en rase campagne un large chemin de terre bordé de haies basses, et non un sentier étroit dans la forêt. Les montagnes s'étaient éloignées et autour de nous s'étendaient de petits champs de terre rouge plantés d'arbres fruitiers, des pêchers ou des abricotiers. Ils étaient clôturés par des murets de pierres, de faible hauteur et pour la plupart en partie effondrés. On croisait des quidams sur leurs ânes qui avançaient à petits coups de talons pressés et me montraient le poing en passant devant nous. Aux fellaghas, ils tendaient des pêches en échangeant des phrases rauques et saccadées.

             Les fells allaient fièrement, tout heureux de m'exhiber, comme des chasseurs leur gibier au retour d'une battue. C'est tout juste s'ils ne chantaient pas. Je marchais au milieu d'eux, en djellaba, la tête basse et les mains attachées devant moi. La willaya n'était pas loin et le repos imminent. Pour eux, pour moi c'était autre chose...

            Soudain, en un rien de temps le ciel fut empli du vrombissement des avions et des hélicoptères. Un "pirate" se mit à tirer au canon, devant nous, pour nous obliger à nous arrêter. Je voyais nettement le tireur, derrière son arme, par la porte latérale béante. L'hélicoptère tournait presque sur place, autour de sa cible, comme soudé au bout de son axe de tir, faisant péter les rochers et projetant en l'air des brouettées de terre.

            Bien que je ne sois pas encore débarrassé de mes geôliers, la joie m'envahit au point de presque me faire perdre la tête. Ma délivrance n'était plus maintenant qu'une affaire de temps, je faillis me mettre à courir droit devant moi. Je me souvins alors de la promesse d'Ali de me les couper si cela tournait mal pour lui. Je fis alors un effort violent pour garder mon sang froid. Je m'accroupis et regardai autour de moi. Fort heureusement, les fells, pour l'instant, pensaient à autre chose qu'à m'écouiller ou à me loger une balle dans la tête. 

            Les T6 se mirent à simuler des passes de tir en nous rasant les moustaches. Leur gros ventre en aluminium étincelait au passage, si proche que l'on pouvait presque le toucher. "Le Pluto courant avec une mitrailleuse entre les pattes" peint sur le fuselage était l'insigne des T6 de Tiaret. Je savais que Marc était là, parmi les quatre qui tournaient en noria, pour reprendre le terme technique. Visiblement les avions et le pirate ne voulaient pas risquer de me tuer en tirant dans le tas. Ils voulaient que les fells se rendent et cherchaient à leur faire peur.

            Ali nous avait poussé derrière les murets les plus proches. Ahmed, avait choisi la fuite avec ses hommes. Ils avaient rebroussé chemin en espérant se cacher derrière les haies. Ils se heurtèrent aux légionnaires qui marchaient vers nous et qui leur barrèrent la route. En face de nous, les commandos Georges, à portée de fusil, sautaient de leurs camions. Les hommes d'Ali ouvrirent le feu avec leurs médiocres moyens. Pendant ce temps, les commandos avançaient par bonds à travers les petits champs, d'un arbre à l'autre, au mépris des coups de feu.

            Ahmed entre temps était revenu avec la moitié seulement de ses hommes. Ils prirent position à leur tour derrière les murets, tirant dans toutes les directions puisque nous étions proprement encerclés. Mon tirailleur, près de moi, vidait ses chargeurs avec calme et méthode. Il m'avait entraîné dans un fossé où il m'avait obligé à me coucher et, assis presque sur mon dos, menait sa guerre. Nous étions assez loin des autres qui se déplaçaient sans cesse en essayant de se dégager des légionnaires et des commandos Georges qui se rapprochaient. Quand ils furent informés que je n'étais plus parmi le groupe des fells, les T6 et le pirate donnèrent l'assaut.

            Je n'avais jamais assisté, du sol, au combat inégal de l'homme contre l'avion. Les roquettes, de la taille d'une baguette de pain, partaient des barillets accrochés sous les ailes par salves de trois ou quatre. Au sol, les corps comme frappés par d'énormes marteaux, sautaient à des hauteurs prodigieuses, disloqués, parfois coupés en deux ou trois morceaux. Les débris de terre, de roches et de chairs sanglantes retombaient ensuite en pluie et nous aspergeaient, le tirailleur et moi. Les fellaghas défendaient leur peau avec courage et continuaient à tirer, même blessés. On ne respirait plus qu'un air saturé de poudre, les détonations se suivaient sans interruption, dominées par les coups sourds du pirate et les explosions sèches des roquettes.

            Il y eut comme une accalmie. Les coups de feu cessèrent soudain. Peut-être qu'un officier, qui supposait que les fellouzes étaient morts ou allaient se rendre, donna l'ordre de cesser le feu. Peut-être qu'aussi tout le monde en avait marre de tirer. Un T6 se détacha pourtant du ciel où ils étaient collés et plongea vers nous dans un impeccable piqué d'école. Un fellagha à demi nu se dressa alors sur ses jambes. Il tenait le fusil-mitrailleur 24/29 qu'il posa dans la fourche de deux maîtresses branches d'un petit pêcher proche. Il visait le T6 qui glissait vers lui, comme sur un rail. Je m'étais mis debout.

            - Redresse, Marc. Je suis là, vivant ! Redresse nom de Dieu !

            Le fusil-mitrailleur tressautait sur sa branche. Un nuage bleu coulait du tireur jusqu'au sol tandis que l'avion oscillait faiblement d'une aile sur l'autre. Il faisait feu, lui aussi, de ses quatre mitrailleuses légères AA 52. On sentait que chacun était arc-bouté sur sa détente. Tout d'un coup, j'ai vu des petit bouts de tôle qui s'envolaient de l'avion, comme si on les lui arrachait. Des épluchures grandes comme ma main. Puis la verrière explosa. L'avion fila alors au-dessus de ma tête et disparut dans mon dos. Sans bruit, comme une pierre jetée du ciel. Un énorme impact secoua le sol.

            Je ne m'étais pas aperçu que mon tirailleur était mort. Il gisait le nez dans le fossé, une balle dans la tempe. Les hommes de Georges étaient là. On m'entourait, on me palpait, on me détachait les mains. J'avais du sang en quantité parait-il, sur mon dos, mais pas de blessure. Le sang du tirailleur probablement. J'étais hébété, deux fellaghas seulement n'étaient pas morts. Dont Ali, indemne, qui me tendit en passant, tandis qu'on l'emmenait, la carabine US M1. Le gars du FM était toujours accroché au pêcher, le haut du corps en bouillie.

            Il n'était pas nécessaire que je me rende auprès de l'avion. Je savais que le pilote était mort. J'arrêtai Riguett, un lieutenant de chez Georges, un ancien fellouze lui aussi.

            - Je voudrais que l'on enterre ce gars selon les usages musulmans. Je lui montrai mon tirailleur. C'était un bon gus, Riguett ! Un ancien des tirailleurs algériens, plein de médailles.

            Riguett acquiesça tandis que les cadavres étaient chargés sur un camion. J'avais ramassé la mallette du padré qui ne m'avait jamais quitté, un geste réflexe.

            J'attendais, les jambes pesantes et la tête emplie de brouillard que les gars chargés d'aller inspecter les débris de l'avion, reviennent. Georges Grillot se tenait près de moi et me parlait. Au bout d'un moment j'ai fini par comprendre ce qu'il voulait savoir. "C'est quoi cette mallette...?"

            - Un souvenir.

            Un lieutenant de la légion est arrivé sur ces entrefaites. Il revenait de l'avion et ramenait quelque chose dans son béret. Il l'a posé devant nous, sur un capot de jeep. C'étaient les plaques d'identification et les gris-gris de Marc et je le savais.

             Marc à été enterré à Saintes. A deux pas d'arènes en mauvais état et d'un arc de triomphe, tous deux gallo-romains, où batifolent les touristes par beau temps. Auparavant, il y a eu une cérémonie religieuse à Tiaret avec remise de médailles. Sa mère et Mireille étaient présentes. Il y avait aussi un homme encore jeune et bien élevé qui les accompagnait et leur donnait le bras. C'était un ami proche, un libraire à ce que j'ai cru comprendre. Il m'a semblé qu'il portait beaucoup plus d'attention à la mère qu'à la fille. Il m'a serré longuement la main : "J'ai souvent entendu parler de vous..."

            Je m'attendais à des reproches, à des invectives de la part de la mère. Et bien, non ! La douceur même. Elle tremblait de douleur et reniflait son chagrin en se pelotonnant contre moi. J'ai refermé mes bras comme sur un flocon de neige. J'avais envie de lui crier : mais enfin, si je ne lui avais pas demandé de venir, si je n'avais pas tiré sur les légionnaires, si je ne m'étais pas stupidement planté dans la montagne avec mon avion, Marc serait encore vivant ! Mais quoi, serait-il revenu parmi nous pour autant ? Je serrai les dents et ne dis rien. Elle me supplia de passer les voir, à Saintes. "C'est comme si vous étiez mon fils maintenant..." J'ai promis. Mireille m'a embrassé tendrement. Elle n'avait plus son appareil dentaire.

              J'ai rendu la mallette au successeur de l'aumônier. Un grand jeune homme brun qui sortait du séminaire. Il me ressemblait, même taille, mêmes yeux bleus. Pure coïncidence. Il en a fait l'inventaire, puis m'a tendu la chasuble avec un sourire. "J'ai la mienne..." a-t-il dit. Je lui ai demandé si l'avion le rendait malade. Il m'a assuré que non, mais qu'il préférait attendre un peu avant d'aller visiter les détachements. Mais que, si j'étais d'accord, c'est avec moi qu'il irait. Déjà une inclination à devenir martyr.

            On a enseveli l'aumônier à Tiaret, dans le cimetière chrétien. Il ne semblait pas avoir de famille proche, juste des amis qui étaient venus en nombre. Celui qui a dit la messe le connaissait de longue date et m'en a parlé ensuite, plusieurs heures durant, comme d'un saint. Il m'a invité dans le monastère où il est abbé. Je crois que je vais y aller, simple curiosité, durant quelques jours, ou quelques semaines. Le capitaine médecin dit que ça me fera du bien de me reposer.

 

                                                           8

 

 

            Avant de partir, je suis passé chez Rosette. Michèle n'était plus là. Partie avec un légionnaire qui rentrait chez lui, en Allemagne. Juste après que l'on ait annoncé mon accident. Tout le monde savait en ville et ne donnait pas un franc de ma peau.

            - Pauvre chou, m'a dit Rosette en me servant une bière, ce que tu as dû en baver !

            J'ai voulu monter avec une fille, en me forçant un peu, pour que la vie redémarre par le bon bout. J'ai choisi une blonde, un peu fofolle mais distinguée. Il n'y avait presque pas de clients mais, malgré mes efforts et les siens, et Dieu sait qu'elle en a fait en prenant bien son temps, je ne suis pas parvenu à bander.

            Le toubib m'a juré que c'était normal, que mon psychisme devait faire le point et digérer l'aventure. Il m'a dit que je resterais comme ça quelque temps, avec des réactions bizarres puis que tout redeviendrait comme avant. Il a failli dire : normal ; mais il s'est ravisé et a dit seulement : comme avant. A force de croire qu'on allait me les couper, j'avais l'aiguillette nouée, c'était à peu près ça, d'après lui.

            C'est vrai aussi que je suis un petit peu fêlé maintenant. J'ai débarqué au Bourget, de bonne heure et j'ai voulu aller me promener dans Paris. M'offrir une journée de capitale avant de prendre le train pour le monastère. Marcher dans une ville en paix, croiser des gens tranquilles qui ne songent pas à vous balancer une grenade dans les jambes ou à vous planter un couteau dans le dos. Et m'offrir un bon gueuleton, chez une célébrité du fourneau. Je me suis retrouvé à plat ventre derrière un arbre sur les Champs-Elysées. J'ai cru qu'on me tirait dessus. C'était juste une automobile qui pétaradait.

             Le monastère du copain de feu le padré est situé un peu à l'extérieur d'un village, au bord d'une rivière et à quelques kilomètres de Poitiers. Il abrite des bénédictins et on y fabrique des émaux réputés, comme d'autres moines ailleurs fabriquent de la liqueur ou des savonnettes. J'ai été accueilli par l'abbé en personne qui est venu me chercher à la porte. Avant le repas, et après m'avoir lavé les mains et un pied, il m'a serré dans ses bras devant la centaine de moines présents, comme s'il retrouvait un frère égaré.

            J'ai la chambre de Paul Claudel, celle qu'on lui réservait lorsqu'il venait faire retraite, d'après ce que l'abbé m'a dit. En vérité une cellule ordinaire aux murs blancs comme il se doit, avec un lit de soldat étroit et un pichet d'eau pour se laver. Et un grand crucifix qui ne vous quitte pas de l'oeil, accroché en face du lit. Je peux entrer dans la bibliothèque du monastère quand je veux et un frère lai fera mon ménage. Chez eux, on mange les produits de leur ferme et on boit le vin de leur vigne. Un paradis écologique. Sans filles, naturellement, sauf le dimanche à la grande messe, derrière des grilles. Moi, qui suis laïc, j'ai le droit de les regarder, alors je les regarde, mais avec une certaine indifférence.

            Le monde est loin dont on perçoit difficilement et à certaines heures seulement, le seul bruit qui le rappelle : le  son d'une maigre cloche quelque part dans la campagne. Un son si chétif qu'on la dirait mourante. Mais suffisant pour que je me souvienne qu'elle existe, cette cloche, dans un village peuplé de gens qui triment, qui aiment et se reproduisent. J'assiste et participe à toutes les prières, même à celles de deux heures du matin. J'aime le chant grégorien et les moines chantent comme des fous de musique, à plein ventre. Comme s'ils avalaient des flots de notes et qu'ils s'en nourrissent.

            Pendant les offices, je repense à l'aumônier et à la manière dont on l'a tué. Je pense aussi à ce qui me serait arrivé s'il n'avait pris ma place. Avait-il compris que les fells avaient échangé, involontairement, nos personnages ? A chaque fois, je me demande si le blanc-bec qui l'a égorgé l'a fait rapidement et proprement. Sans qu'il souffre. Mais comment le savoir puisque tout le monde est mort. Je songe aussi à mon ami Marc et je me dis qu'il aurait pu éviter cet absurde piqué final. Peut-être me croyait-il mort et voulait-il me venger ? Peut-être voulait-il mourir à son tour ? Peut-être voulait-il faire le malin, tout bêtement ?

             Un grand moine chauve entre deux âges ne me quitte pas, je lui raconte mes souvenirs. Entre deux offices, nous devisons tranquillement en suivant de longs couloirs ensoleillés, ou assis sous des arbres tièdes. On se lave les pieds dans la rivière, toujours en bavardant, on discute autour de bouquins qu'il me demande de lire.

            - "Il y a temps de tuer et temps de guérir, temps d'abattre et temps de bâtir", me répète-t-il souvent. Et encore : "Les hommes meurent comme des bêtes et leur sort est égal. Comme l'homme meurt, les bêtes meurent aussi. Les uns et les autres respirent de même, et l'homme n'a rien plus que la bête : tout est soumis à vanité..." Il me dit aussi que je suis un protégé de Dieu. Ce que je commence à croire, au fur et à mesure où je réfléchis à ce qui m'est arrivé.

            Je les regarde faire leurs émaux. Je crache moi aussi sur la plaque de cuivre pour faire tenir les poudres. Il parait que ma salive est tout à fait convenable. Ils travaillent pour Picasso, pour Matisse. Admirable. Je me suis acheté un coq signé Picasso. 

            Un soir, dans le lit de Paul Claudel, j'ai pu bander de nouveau. Un mouvement naturel, si je puis dire. Le lendemain, j'entendais plus nettement la cloche dans la campagne et j'avais des envies d'aller au cinéma, de boire un verre à une terrasse de café, d'inviter une fille à danser. Avant de partir, j'ai écris à madame Haumesser, sur du papier à en-tête du monastère. C'est tout ce que j'avais. Une belle lettre triste dans laquelle je lui demande pardon. Pour ne pas qu'elle s'imagine que j'étais entré au couvent, je lui ai raconté la stricte vérité à mon sujet. Le vrai roman de ma vie depuis le viol jusqu'à aujourd'hui, sans oublier les fellouzes, Marc et l'aumônier. Cela m'a soulagé.

            J'ai dit au revoir à l'abbé et aux moines. Je les sentais un peu déçus. Quoi, je demeurais en leur compagnie, je priais avec eux, je mangeais avec eux et pendant le repas j'écoutais le lecteur avec attention, cela sans qu'une seule fois Dieu ne me fasse signe de rester ? Le grand moine m'avait posé cent fois la question : "Vous sentez-vous aujourd'hui plus proche de Dieu, mon fils ?" comme si j'étais un alpiniste se rapprochant pas à pas du sommet. Et bien non, je n'avais pas été touché par cette grâce, Dieu me prévoyait sans doute autre chose. En fait, je n'avais plus jamais ressenti l'extraordinaire présence qui m'avait un instant subjugué, lors de ma crise de larme. Je quittais cependant ce monastère si confortable avec un petit pincement au coeur.

              J'étais attendu dans la famille de Marc. Aussitôt nous sommes allés au cimetière, tous les trois. Jolie tombe, très émouvante et très fleurie. Mais j'aurais préféré Marc vivant, je le leur ai dit, et tout le monde s'est mis à pleurer. J'ai retrouvé ma chambre avec ses rideaux et ses draps fleuris et gais. Le matin, tout comme avant, Mireille m'apporte mon petit déjeuner au lit. Maintenant, j'aime bien. Elle arrive en peignoir, toute pomponnée, lustrée comme un chaton et son oeil noir pétille. Moi, je bande comme un ogre sans arrières pensées.

            Elle m'emmène souvent au bord de la Charente qui est à deux pas. Nous nous asseyons sur un banc, près des quais déserts et nous ruminons nos souvenirs, échoués côte à côte comme deux morceaux de bois. Finalement, à part les batifolages du matin, le seul lien qui nous unit, c'est la mémoire de son frère. Je le lui ai dit et elle en est convenue.

            Je m'empiffre aussi, couvé par sa mère qui trouve que j'ai mauvaise mine, qui me tâte les côtes et me prend le pouls pour un oui ou pour un non. Il est loin le temps où elle me regardait de haut et me parlait à peine. Je plante aussi quelques clous, j'ai peint la grille d'entrée et je tonds le jardin...

            Souvent, l'homme qui les avait accompagnées à Tiaret vient nous voir. Il arrive le soir, joue aux cartes avec nous et nous parle des livres qu'il a lus, va dormir avec madame mère,  et repart le lendemain autour de midi.

             Mais quelque chose s'était réveillé qui se tortillait de plus en plus en moi, comme un serpent sortant de son hibernation. Tout à la fois une absence douloureuse, un déséquilibre dont j'ignorais l'origine et une envie inassouvie. Je finis par me morfondre et perdre l'appétit. Je pensais de plus en plus souvent à mon T6 qui, malgré qu'il m'ait abandonné chez les fellouzes et se soit planté avec Marc, m'emmenait d'ordinaire si gaillardement à la bagarre.

            Avant que je ne parte pour Paris, le Grand chef m'avait affirmé que la commission d'enquête avait conclu à un accident qui ne m'était pas imputable. Je m'étais rapproché du sol par nécessité. On ne disait pas que c'était de la faute de ce pauvre aumônier, mais presque. Je conservais donc mon macaron, mon brevet de pilote n'était pas remis en cause.

            Il se trouve aussi que je découvre, et trop facilement à mon gré, les traces surabondantes de Marc. Dans la maison naturellement où chaque détour, chaque pièce, chaque brin d'herbe me le rappelle, avec beaucoup d'insistance parfois. A telle enseigne que je soupçonne les deux femmes d'en rajouter. Sciemment, pour une raison que j'ignore, peut-être pour me montrer la vanité de toute oeuvre humaine et de tout engagement pour une cause. Pour, en fin de compte, m'obliger à quitter l'armée et à rester auprès d'elles. Cultiver leur jardin en leur compagnie.

            En rentrant à Saïda, il était prévu que je retrouve ma place auprès de Varron, Bouin et Saubat. Ce dernier, tout à coup chaleureux, m'avait accompagné jusqu'au Nord 2501 qui me ramenait en métropole pour me dire que finalement, Bouin et lui pensaient que j'avais l'étoffe d'un très bon pilote. Et qu'ils souhaitaient que je revienne parmi eux. Il avait reconnu que Marc était un bon pilote aussi, mais que malheureusement il était moins bon que moi puisqu'il était mort et que dans ce métier il fallait être vraiment très bon pour survivre. Et patati et patata...

            Alors, j'ai décidé de retourner là-bas. J'étais désormais persuadé que je n'étais fait ni pour être moine, ni pour jouer au Candide saintongeais aux côtés de Mireille et de sa mère. J'étais un soldat, j'étais fait pour ça, bordel. Je n'étais rien d'autre qu'un soldat, un peu minus du caberlot peut-être, comme ils le sont tous. De la chair à canon, comme on disait chez les anciens.

            En vérité, je regrettais Ali et le tirailleur. Tout bonnement. Ça m'avait sauté aux yeux dans le train qui me ramenait à Paris. J'étais là, bien calé sur la moleskine, les bras ballants et l'esprit vagabond, entouré de gens qui paraissaient importants et qui feuilletaient des journaux où l'on disait les mêmes choses depuis l'invention de l'imprimerie. Ces gens-là, qui se remplissaient la cervelle avec componction oubliaient, j'en étais persuadé, ce qu'ils avaient lu dans les dix minutes qui suivaient, comme l'on oublie le goût du thé une fois la dernière gorgée bue. Moi, je ne voulais pas oublier. 

             Avec les fellaghas, j'avais vécu cinq jours épouvantables, mais je les avais vécus, au sens énorme du terme. Seconde après seconde, sans en gâcher une seule. Je me souvenais encore de chacune et, parole, je brûlais de pouvoir les revivre de nouveau. Prisonnier, j'avais pu mesurer le poids et la saveur de cette vie nouvelle, héritée en quelque sorte du padré. Non pas sa valeur, car la vie à une valeur déterminée pour un vieillard, un grand de ce monde où un criminel. C'est même la société qui la fixe, comme pour une marchandise. Mais sa densité, sa pression, ce qui fait qu'elle est en vous comme une eau tumultueuse remplissant tous les interstices.

            "Méfie-toi, m'avait dit le grand moine, Dieu peut un jour te retirer sa protection. Exactement comme un impresario laisse tomber l'artiste dont il a épuisé la veine créatrice." Malgré cet avertissement, j'étais de tous les coups de feu, de tous les assauts. Je cavalais vers l'enfer. J'étais devenu comme ces chevaux sauvages, ces camarguais gavés de jusquiame que j'avais vus, enfant, galopant dans tous les sens, comme fous à lier et qui avaient fini par se noyer dans la mer.

            Jusqu'au jour où une lettre, dont je ne reconnaissais pas l'écriture, est arrivée d'Angoulême. Elle me fixait un rendez-vous dans un petit bois sur la route de Jarnac et me suppliait, cette fois, de prendre mon temps. Alors, que voulez-vous, j'ai ramassé mes cliques et mes claques et dans l'avion qui me ramenait en France, je me suis dit que professeur était le genre de boulot qui désormais devrait m'aller comme un gant.

                                                         Copyright  © Jean-Bernard Papi                       

Photo Michel Blanc. Patrouille de T-6

 

                       Détails techniques du T6

Dessin  de A Debecque

La plupart des photos, ainsi que le dessin de A. Debecque, sont tirées du livre "T-6 sur l'AFN" d' Alain Crosnier et Gilbert Nëel.  Edition DTU à Clichy. Avec l'aimable autorisation d'Alain Crosnier.




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Quelques critiques parues dans les revues traitant de la Nouvelle

- Autant le dire d'entrée : Papi n'a pas de rhumatismes ! Les thèmes un peu bêtes, le style approximatif et le tournage autour du pot cher à des kyrielles d'auteurs ne supportant pas la moindre critique car se prenant pour des génies, ce n'est pas pour lui. Papi est un Auteur avec un grand A. Son style est un pur régal pour les cellules grises qui pour le coup en deviennent rouges de bouillir de tant de plaisir renouvelé à chaque phrase ! Cheval d'enfer, première nouvelle du recueil qui lui donne son titre, est sans doute l'exemple le plus criant de son excellence. Sorte de micro-roman en huit parties, il forme une mise en bouche exquise qui démontre que l'auteur a une fibre littéraire exceptionnelle en plus de maîtriser à la perfection tous ses sujets. Pas de répit pour le lecteur, pas de longueur dans le récit, un intérêt de tous les instants consacré par un art de la chute achevé.

Et avec ça Papi a de l'humour, un humour dont il possède toutes les nuances, de l'humour noir à l'humour dévastateur en passant par l'humour décalé à la Buzzati mais en nettement plus vivant, plus enlevé et plus inspiré. Il est comme un peintre dont on ne peut que constater qu'il sait tout faire, mais chez qui le geste n'est jamais gratuit.

Papi gagne assurément à être connu, ses textes à être lus. Comment se fait-il d'ailleurs qu'on ne croise pas plus souvent son nom dans le circuit revuistique ?

Hématomes crochus N° 7 (Texte Intégral) (sur Cheval d’enfer)

 

- Une écriture directe, sans fioritures inutiles, du punch, de la tendresse de l'humour...On lit d'un trait la longue nouvelle éponyme et l'on peu musarder agréablement dans les suivantes, plus courtes, plus en demi-teintes...

Nouvelle Donne N°18 (sur Cheval d'enfer)

 

- ...Qui est ce Jean-Bernard Papi qui manie l'ironie avec tant de férocité et la férocité avec tant d'ironie. On est dans le domaine du réalisme le plus cinglant et les "chutes" laissent le lecteur pantois... Le lecteur est plié de rire et en même temps a des sueurs froides. Bref si Jean-Bernard Papi ne fait pas dans la dentelle, s'il frappe fort, le lecteur lui, jubile, va jusqu'au bout, au bout de l'enfer, de la dérision, mais cette jubilation le laisse pantelant. Du grand art.

Brèves n°56 (sur Cheval d'enfer).

 

-  ... Mais le vrai sujet c'est plutôt l'amour, l'amitié, l'héroïsme en temps de guerre... Entre Villiers de l'Isle Adam et Jean Hougron, l'auteur affirme son originalité indiscutable.

Raymond Guilhem Europoésie N° 23, page 39 (Juin 99) (Sur Cheval d'enfer)
 


       


 

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