Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                           (La littérature n'est pas une marchandise)
    
            
 
 
 

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Revue d'histoire locale : La Saintonge Littéraire

 

     I- En revenant de la remise des prix                      
     II- Souvenirs du camarade Staline.
     III- Recette du Pineau des Charentes pour les nuls.
     IV- Mythologies ( Judas Iscariote-Noè- Adam et Eve-Oncle Tom- Newton.)
     v -Les huîtres flambées au cognac.
     VI - Une nuit au bord de la Charente (souvenir du service militraire.)



                              
                      
                                       (LOL ?)



          I- En revenant de la remise des prix...

                                          

               C'était en 1991, mon premier ou deuxième concours littéraire. Alléché par une médaille en bronze "pour l'ensemble de mon œuvre", je m'étais précipité à Nogent-sur-Oise. La moitié de la France à traverser en automobile, emporté par le zèle et l'enthousiasme d'un dévot qu'une Vierge faiseuse de miracles réclamerait à son chevet.

            Imaginez, dans le réfectoire sans grâces d'un lycée technique, plus de cinq cents personnes venues de toutes les régions de France, de la Suisse et de la Belgique. Toutes, souvent d'un âge estimable, attendaient d'être récompensées en bavardant avec l'insouciance heureuse de ces écoliers que l'on réunissait dans le temps, pour des tableaux d'honneur en présence du sous-préfet et de l'inspecteur d'académie.

            Car des prix il y en avait. Autant que l'imagination sans frein des organisateurs avaient pu en créer. Des World Cup, des médailles d'or, des Prix Machin et Chose, avec l'appui, disait-on, de l'UNESCO, de l'ONU, des Droits de l'homme, en poésie de toutes catégories, en prose de toutes espèce, en peinture, en sculpture, en dessin, et patin- couffin. 

            Une immense table ployait sous les coupes et les médailles. On imaginait sans peine le nombre respectable de magasins qu'il avait fallu dévaliser pour les réunir. On distribuait aussi des diplômes, jaunes et raides comme des peaux de tambour, dont le tas avait dû affoler le malheureux ou la malheureuse chargée de les rédiger. C'est que tout le monde y avait droit selon une hiérarchie qui n'oubliait personne, échelonnée du premier au dixième, en passant par l'excellence et le hors pair.

            Jean-Marie T. le président du jury, gros homme jovial, juché sur une estrade, officiait avec la voix nette et sans faiblesse d'un huissier d'assise. La distribution dura trois bonnes heures, sans pause ni entracte. J'en vis revenir de l'estrade plus d'un avec les bras chargés de coupes, les diplômes roulés sous le bras et les poches pleines de médailles. Et fiers avec ça, sous des applaudissements à rendre jaloux  Johnny Halliday !

            Elles étaient pourtant comprises dans le prix, fort élevé de l'inscription, ces belles médailles et ces coupes rutilantes. Vanité, ah vanité de la plume..! Se trouver une fois dans la peau d'un Hugo, d'un Maupassant, d'un prix Nobel ! On remit même ce jour là une distinction des "Arts et Poésie" inconnue du journal officiel et tout à fait propre à provoquer la grogne du grand chancelier de la Légion d'Honneur garant de l'orthodoxie en la matière. Mais je n'avais encore rien vu. Quand le dernier d'entre nous enfin reçut son lot, vint le tour du Président.

            Lui, était primé par les membres du jury à l'occasion d'une exposition de peinture itinérante. Dans chaque ville, il avait obtenu la récompense suprême et pas n'importe quoi : une Médaille de platine sertie de diamants ! Quatorze ou quinze médailles, que personne ne vit, hélas ! Elles auraient pourtant joliment craché leurs feux ces merveilles diamantées dans notre réfectoire minable, comme autant de lasers dans une guinguette. A chaque annonce, l'homme se tassait sous le poids de la gloire et gémissait : "C'est trop, ah c'est trop !..." A la dernière, permettez-moi encore d'en rire, ce bon gros homme joufflu éclata en sanglots et courut se cacher dans les cuisines.

                                                            ©Jean-Bernard Papi

 

 

                  ------------------------------  O--------------------------

 

       II- Souvenirs du camarade Staline

                                                       ( Les Coustillac.)

 

 

             Il est des gens qui attirent le malheur comme le sel attire l'eau. Ils basculent d'un état à peine supportable dans une infortune pire avec le sentiment, sans cesse vérifié de n'y être pour rien. Ce fut le cas des Coustillac, vraiment des modèles du genre. Nous étions au lendemain de la seconde guerre mondiale et ils étaient nos voisins, dans une petite rue pas loin de la grande plage, à Royan. A neuf ans, me retrouvant seul après l'école, j'avais pris l'habitude d'attendre dans leur boutique, l'heure de retrouver mes parents. Car Raymond et Antoinette Coustillac, tenaient, avec un commis boiteux, un salon de coiffure pour hommes dans un édicule de planches, provisoire, installé sur le sable, à deux pas de la mer.

            Ils n'étaient plus très jeunes, n'avaient pas d'enfant, et se proclamaient pauvres, en affirmant aux clients "qu'ils ne joignaient pas les deux bouts". Il n'en avait pas toujours été ainsi et, avant la guerre, ils avaient été riches au point de posséder un vélo-tandem. Ils étaient aussi propriétaires d'un salon de coiffure chic au rez-de-chaussée d'un immeuble de trois étages en pierre, au bord du front de mer. C'était, parait-il, un salon magnifique avec des boiseries d'acajou moulurées et des glaces dorées à biseaux. Il y avait aussi des fauteuils de velours rouge dans lesquels le derrière des clients s'enfonçait si moelleusement que certains s'y endormaient. La notoriété du salon était telle que le premier adjoint du maire venait y faire tailler sa barbiche tous les dimanches matin. On disait que si Raymond était le roi du rasoir-sabre, Antoinette, qui massait si suavement le crâne, était l'impératrice incontestée du shampooing.

            Hélas, un après-midi de janvier 1945, une bombe anglaise de mille livres, destinée aux troupes allemandes, dévia de sa trajectoire et vint pulvériser l'immeuble et son salon de coiffure. Sortis de leur cave quelques instants plus tard, les Coustillac se répandirent en imprécations contre les alliés anglais et américains. Communistes convaincus, ils virent dans cette bombe l'exemple même de la nature funeste du capitalisme anglo-saxon et leur foi en fut renforcée.

            La municipalité, après avoir barricadé d'une solide palissade les décombres de l'immeuble, fit donc édifier quelques mois plus tard, et une fois les derniers allemands partis, sur la plage voisine la cabane de bois dans laquelle notre coiffeur s'installa provisoirement. Il le meubla de ce qu'il put récupérer sous les gravats et acheter chez les brocanteurs.

            Les années passèrent. Les murs de la cabane perdirent leur peinture et prirent des teintes verdâtres, le toit se couvrit de mousse. Le remboursement des dommages de guerre traînait et les Coustillac dépensaient beaucoup d'argent en correspondances auprès du ministère de la reconstruction. On leur répondait qu'il fallait attendre.

            Je suivais, comme tout le monde, la progression du dossier. C'était devenu l'affaire de tous les clients et Raymond nous lisait les réponses officielles empanachées de cabriolantes signatures. Chacun de son côté apportait un complément d'information en signalant les chantiers qui s'ouvraient dans la ville. A en croire certains, ce n'était plus qu'une question de semaines : on commençait à rebâtir dans la quartier de la gare...

            Pourtant, tel quel, ce salon de coiffure me plaisait jusqu'au ravissement. Il y flottait une délicate odeur de lotion à la fougère qui ensorcelait les narines et, par dessus le cliquetis des ciseaux et le ronflement de la tondeuse électrique, les conversations à mi-voix qui bourdonnaient d'un fauteuil à l'autre me donnaient l'impression d'être situé au coeur de la pensée philosophique la plus éminente. Car, quand on ne parlait pas de la reconstruction on débattait de politique. 

            En entrant, je tendais d'abord ma joue au commis, le plus près de la porte, un boiteux sautillant, perpétuellement échauffé et énervé par ses opinions radicales. Coustillac m'embrassait sur le front puis me prenait à témoin et m'invitait à trancher dans les débats en cours. Il possédait une voix de basse enrichie d'un accent périgourdin, où les "r" roulaient comme du gravier précipité hors d'un camion-benne. Ces discussions tournaient toujours autour de l'Union Soviétique et des réalisations grandioses qu'elle produisait à la pelle, dans tous les domaines, sous la houlette bienveillante du camarade Staline.

            Antoinette trônait derrière une caisse monumentale, coincée au fond du salon, entre un mur et des étagères où s'alignaient les lotions, les shampooings et les flacons jaunes et bleus de brillantine Roja. Cette caisse était décorée de panneaux représentant des Vénus alanguies et dévêtues qui regardaient voleter des angelots aux fesses roses. Le meuble provenait d'une maison close sise près du château d'eau, écrasée, elle aussi, sous les bombes anglaises, le jour du terrible bombardement. Ces peintures gracieuses portaient quelquefois les clients à la rêverie et le commis, célibataire, évoquait alors madame Yolande, qui, depuis ce mirador, surveillait et dirigeait ses filles au doigt et à l'oeil.

            Juchée sur ce monument, Antoinette intimidait et quand elle en descendait pour m'embrasser, en montrant ses mollets enveloppés de bande Velpeau, je rougissais. Elle me donnait ensuite un bonbon après quoi, je me hissais sur une banquette de moleskine pour savourer la seule lecture permise dans ces lieux, celle du journal communiste "L'Humanité". Chacun avait à coeur de me commenter les passages importants. Coustillac voyait en moi un futur Maurice Thorez et déjà un parfait pionnier, un vrai Komsomol. J'étais digne selon lui de figurer au panthéon du socialisme au côté de Piétri Morossov, héros numéro un de l'union Soviétique pour avoir à 12 ans, sans barguigner, dénoncé son père ami des koulaks et koulack lui-même.

            J'étais flatté et m'efforçais de tenir à mon tour des discours dialectiquement convaincants. J'écoutais aussi, pieusement, les imprécations lancées contre le Ministère de la reconstruction que je me promettais, in-petto, de faire sauter à la bombe, le moment venu.

            Il est vrai qu'il devenait urgent de remplacer la cabane. Le plancher branlait comme un dentier de centenaire. Les murs vibraient sans cause apparente. L'eau arrivait en crachotant dans les lavabos fêlés et ébréchés. Le mécanisme élévateur des fauteuils prenait un jeu si excessif que les sièges chaviraient parfois sans raison, projetant leur occupant au sol dans un couinement inconvenant. Les bouilloires rongées par le calcaire fuyaient et les plats à barbe cabossés perdaient leur nickel en longues épluchures. Une installation neuve s'imposait si l'on ne voulait pas recevoir la boutique sur la tête.

            On supputa l'affaire faite à Noël ou pour le début de l'année prochaine. La dernière lettre du Ministère de la Reconstruction le laissait supposer, si l'on savait lire entre les lignes. Une information confidentielle avancée par un proche du préfet, nous rendit radieux. Puis on constata que l'informateur s'était trompé et l'on parla de déménager pour Pâques, ouvrir après les grandes vacances... Coustillac  passait par des phases d'espoir et de désespoir durant lesquelles il menaçait de se pendre à ce qui restait de l'enseigne.               

            Un matin, le plancher céda sous le poids du commis qui se rompit sa meilleure jambe. Antoinette en fut si affectée qu'elle garda le lit toute une semaine. Raymond avait les yeux rouges et humides quand je le vis au soir de l'accident. Deux semaines plus tard, la porte s'arracha de ses gonds un jour de grand vent et emporta Antoinette à peine remise. Puis le commis revint, plus boiteux, et plus enragé qu'avant.

            Malgré tout, la vie aurait pu continuer encore ainsi rendue supportable par l'espoir d'une révolution prolétarienne imminente qui devait accélérer le remboursement des dommages de guerre. Mais il survint une catastrophe aussi imprévisible et mille fois plus cruelle que l'abject, et inutile, bombardement. Elle se produisit le 5 mars 1953, c'était un jeudi.

            Ce matin là, assis près du gros poêle à charbon, sous le regard attendri d'Antoinette, je rêvassais en regardant, une fois de plus, les Vénus faire leurs galipettes. J'avais lu "L'Humanité" du titre à la dernière ligne et commenté les articles avec Raymond et le commis. Plusieurs fois Antoinette avait soupiré sur la cherté de la vie et entraîné le chorus des clients. Quelqu'un avait même demandé où en était la reconstruction. Dehors la pluie fouettait les planches comme des volées de petits plombs et le commis, de temps en temps, allait vider le seau qui recueillait le filet d'eau qui coulait d'un montant de fenêtre. Il faisait sombre et Antoinette avait allumé les trois ampoules grises qui pendaient au plafond.

            Soudain, la porte s'ouvrit avec force et cogna contre le chambranle en faisant vibrer la bicoque comme de grosses castagnettes. Les ampoules oscillèrent avec violence, créant un monde d'ombres chinoises sur les murs et sur les réclames du savon Cadum et du Bio-Dop. C'était Thomas, l'ouvrier charbonnier, un enragé révolutionnaire. Il était trempé de pluie, rouge d'énervement et si ému qu'il avait du mal à tenir son équilibre. Il avait pas mal bu aussi.

            - Staline est mort, parvint-il à articuler en mâchouillant dans le vide.

            Le silence se fit. Il fut si dense et si palpable qu'il me sembla que l'air se changeait en glace. Les ciseaux restèrent suspendus dans le vide. L'odeur de la lotion à la fougère rentra dans son flacon. Seule la pluie continua de frapper les planches comme une mitraille indifférente et pire, elle semblait même s'en réjouir. Un client fit répéter. Raymond demanda la même chose d'une toute petite voix. Le commis, solennel comme un procureur, enjoignit à Thomas de le jurer sur la tête de ses gosses.

            Quand on fut bien certain de la nouvelle, les sanglots éclatèrent. Antoinette démarra, bruyamment, avec des hennissements de jument en gésine. Puis les hommes suivirent, sans retenue avec des reniflements, des toux catarrheuses et des bruits de pompe qui se désamorce. Au milieu de cette cacophonie la voix stridente d'Antoinette gémissait : "Mais, qu'est-ce qu'on va devenir maintenant ? Qu'est-ce qu'on va devenir ?"...

            Cet événement, contraire à toutes les prévisions du Parti et au sens normal de l'Histoire, ébranla la raison des Coustillac. De ce jour, Raymond devint sombre et déroutant. Il marmonnait, pour lui seul, des "putaings" et des "congs", en brandissant son rasoir autour de la gorge des clients muets d'effroi. Antoinette, du haut de son siège, se mettait à rire brusquement et sans raison. Elle s'habilla comme une romanichelle, de haillons criards et de camisoles excentriques. Parfois même, comme prise d'inspiration, elle sautait de son tabouret pour esquisser un pas de danse espagnole. Tout cela effrayait les clients et je n'étais pas rassuré non plus.

            Il était clair aussi, que les Coustillac désormais ne croyaient plus en rien. Ils ne lisaient plus "L'Humanité" et finirent même par oublier de l'acheter puis le commis trouva une place chez un patron plus calme. Alors Raymond se mit à boire. On le vit, chez Brunet, le café de la rue De-la-poste, en compagnie de Thomas, consommant des Suze-cassis jusqu'à rouler par terre. Un soir d'hiver, en se trompant de chemin il fut heurté par un autobus et mourut en trois jours. Au nouvel an, un court-circuit électrique mit le feu au salon qui brûla en dix minutes.

            Vaincue, Antoinette se coucha puis mourut à son tour. On l'enterra le lendemain du jour solennel où l'adjoint au maire qui possédait une bien jolie barbiche, posa enfin la première pierre d'un bel immeuble de trois étages à deux pas du Front de Mer. Le salon de coiffure tout neuf au nom des Coustillac, installé au rez-de-chaussée, resta longtemps fermé.

            Jusqu'à ce que je termine mon apprentissage et que j'y emménage avec un commis.

                                                                       ©Jean-Bernard Papi

 

     


  Le pineau des Charentes recette pour les nuls

 

 

Il ne viendrait à l’idée de personne de fabriquer du cognac dans sa cuisine. La distillation, le mélange des eaux-de-vie et le vieillissement en fut n’est pas à la portée du premier venu. Par contre faire son propre pineau n’est pas difficile dès lors que l’on possède les ingrédients. Voici donc, après un petit rappel sur les mélanges,  la recette « ménagère »  du pineau tout en soulignant que l’excès d’alcool non seulement est dangereux pour la santé, ce qui n’est pas rien, mais en plus peut vous coûter votre permis de conduire ce qui est beaucoup.

Pour faire du pineau il faut mélanger du moût de raisin et de l’eau-de-vie dont l’alcool va empêcher la fermentation du moût, sinon ce sera du vin à brève échéance ou quelque chose comme ça. Ces deux ingrédients étant à votre disposition, voyons les proportions du mélange. Elles dépendent du degré que vous souhaitez obtenir pour votre pineau, disons 18° ce qui est honnête, et du degré de votre alcool, mettons 63°. Le moût non fermenté ne contient pas d’alcool (0°).

Appliquons la règle des mélanges : 63° ←    18 L                               (63-18 = 45)

                                                              18°

                                                           0° →     45 L  

On voit que d’après cette règle pour obtenir du pineau à 18° il faudra mélanger 18 litres d’eau-de–vie à 63° avec 45 litres de moût à 0°.  Si vous souhaitez du pineau à 18° avec du cognac à 40° il faudra 18 litres de cognac pour 22litres de moût etc.

                                               40°      18 L                        (40 – 18 = 22)

                                                       18°

                                                        22 L

Si vous ne disposez que du moût de votre treille en petite quantité et d’un litre d’eau-de-vie à 63° (c'est-à-dire 63cl d’alcool pur) et toujours pour obtenir votre pineau à 18° il faudra un mélange 63/18 = 3,5 litres de volume total. Comme vous avez déjà un litre d’eau-de-vie vous devrez ajouter 2,5 litres de moût.

            Une légende voudrait qu’en 1589 du moût soit mélangé par erreur à du cognac et que au bout de quelques années le vigneron eut la surprise de découvrir un excellent breuvage. Voici maintenant en détail la fabrication «  ménagère » du pineau :

1/ Egrener les raisins, passer les grains dans un moulin à légume et filtrer. Le moût obtenu doit être de la meilleure qualité gustative.

2/ Mélanger le moût  avec de l’eau- de- vie ou du cognac suivant les proportions ci-dessus. Souvenez-vous que la qualité du pineau dépend de la qualité du moût. Ce qui n’empêche nullement de choisir une bonne eau-de-vie ou un bon cognac.

3/ Si les eaux-de-vie ne vieillissent pas en bouteille ce n’est pas le cas du pineau. Donc mettez votre mélange dans un vinaigrier par exemple, posez le bouchon sur le goulot et laissez reposer et vieillir un an.

4/ Au bout d’un an aspirez votre pineau à l’aide d’un tube souple, goûtez-le au passage, en évitant de puiser jusqu’au fond pour ne pas remuer le dépôt. Filtrez et mettez en bouteille. Buvez frais, invitez des amis et pensez à votre permis de conduire…

            Pour ceux qui, malgré leur acharnement, ne parviennent pas à réaliser cette recette voici une prière spécialement adaptée à la situation : Mon Dieu / Donnez-moi la santé / pour longtemps / De l’amour / Plus souvent / Du pineau / tout le temps.

                                                             ©   Jean-Bernard Papi, 18 sept 2010

                  





                   IV- Mythologie.

 

      Judas Iscariote.

     C'est Jésus qui, dans la bande, fut le premier à avoir les cheveux longs. Il ne portait pas encore de boucles d'oreilles ou de diamant sur le nez, mais n'en était pas loin. Ce mauvais genre, il le devait à sa mère, la jeune Marie qui l'avait toujours traîné accroché à ses jupes. Le vieux Joseph, son père avait renoncé à lui donner la moindre éducation, préférant se consacrer à ses affaires. Il tenait une scierie ou une charpenterie, je ne m'en souviens plus.

     Il faut dire aussi que pendant la petite enfance de Jésus, Marie l’avait souvent confié à ces vieux dégoûtants du temple. Je les revois encore en train de le tripoter, assis sur leurs genoux osseux. Les trois quart du temps il était à poil ce gamin, je me demande même comment il n'a pas attrapé la crève.

     - Aimons-nous les uns les autres, qu'il murmurait à Pierre en le regardant droit dans les yeux.

     Il a dévoilé son jeu quand il m'a embrassé devant tout le monde, moi Judas, réputé chaud lapin auprès des dames. Je n’ai pas pu le supporter et je suis allé le dénoncer aux flics. Je ne regrette rien, que voulez-vous, c'est plus fort que moi, je ne peux pas supporter les pédés.

 

      Noé.

     Je me souviens très bien du gars nommé Noé, il avait installé un zoo près de chez nous. Il comptait sur les touristes, les fameuses pérégrinations des tribus d'Israël. Quand il s'est rendu compte que ça ne marcherait pas, il s'est construit une sorte de péniche et il y a fait monter tous ses animaux, les éléphants, les crocodiles, les loups et les colombes, sans compter les rats et les puces qui suivaient les bestioles.

     - C'est pour descendre par les canaux, qu'il disait. On va aller s'installer dans le sud, là bas il y a des estivants, des vrais. Pas comme ceux d'ici, plus pingres que des Ecossais...

     Il n'avait pas plutôt embarqué sa ménagerie qu'il s'est mis à pleuvoir. Comme d'habitude, les rivières ont débordé et le pauvre Noé qui était piètre navigateur s'est trouvé emporté par les eaux. Je me demande où il est allé s'échouer ?

 

 

     Adam et Eve.

     Je me suis retrouvé tout nu sur une île déserte, sans me souvenir de la moindre bribe de mon passé. N'empêche, j'ai rendu grâce à Dieu de m'avoir gardé vivant de ce que je suppose être un naufrage. Belle île ma foi, peuplée d'animaux paisibles, plantée d'arbres magnifiques et de fleurs parfumées. Inutile de chercher à me vêtir, il ne faisait jamais ni froid, ni très chaud. J'avais de l'eau, des fruits et des poissons à profusion, si bien que je consacrais très peu de temps à chercher ma nourriture. Je rêvais au soleil.

     Je m'ennuyais même un peu et dans mes prières je me mis à supplier Dieu de m'envoyer une compagne. La première qu'il me donna fut la tourterelle. Elle se posait sur mon épaule, roucoulait à longueur de journée mais n'avait guère de conversation. La suivante fut une chatte qui se frottait à moi en éveillant des désirs qu'elle ne pouvait satisfaire. La troisième fut une truie, salace au possible qui me donna le goût des bains de boue. Je me lassai assez vite de barboter avec elle et réclamai à Dieu une compagne de moins médiocre condition. Il m'envoya une chèvre qui sentait mauvais, puis une ânesse complaisante. Nous faisions de longues promenades ensemble, à travers l'île, mais je ne pus, malgré mes efforts, l'engrosser.

     Je voulais une descendance, m'occuper d'un bébé, veiller à la qualité de ses couches, le baigner et lui donner le biberon. Toutes choses dont s'occupe un papa moderne. Dieu fut ému et m'expédia une compagne humaine. Elle s'échoua un beau matin à bord d'un canot pneumatique. Elle était ni belle ni laide et portait des lunettes. Elle me débita la liste, fort longue, de ses diplômes, admit qu'elle avait beaucoup vécu et jura qu'elle allait m'apprendre un certain nombre de choses qui me seraient utiles dans la vie. La demoiselle se prénommait Eve et c'est ainsi que commencèrent mes ennuis...

 

 

     Oncle Tom.

     Oncle Tom possédait une case dans la troisième rue, à deux blocs de chez nous. Nous étions, mes parents mes frères et moi souvent sur le pas de la porte quand il rentrait du travail.

     - Bande de conna' grommelait-il en passant, assez fort pour que le voisinage l'entende.

     - C'est-y que vous vous êtes disputés avec l'oncle Tom ? criait invariablement notre voisine Alice de sa voix de vieille pie.

     - Avec ce negro, c'est sûr que ça va mal finir, lui répondait papa.

     Papa travaillait pour la ville et conduisait une benne à ordure du type "Ville de Paris". C'était un énorme engin, lent et noir comme un cancrelat mais doté de la puissance et de l'endurance d'un char d'assaut. Papa en était fier et montait en vélo chaque matin au dépôt de la 18° rue, bien avant tout le monde, pour la bichonner, vérifier l'huile et l'eau et toutes ces choses qu'un chauffeur consciencieux doit exécuter de temps en temps. Ça ne plaisait pas au deux gars de son équipe, l'oncle Tom et un autre nègre du nom de Spartacus. Ils pensaient que papa en profitait pour les dénigrer auprès du chef. Ce qui me paraissait bien improbable car ce n'était pas son genre d'adresser la parole au chef sans nécessité de service. Il était bien trop timide et trop bien élevé. En fait, ils lui en voulaient d'être blanc et d'être chauffeur de benne à ordure...

     - Ces cons de nègres ils auront ma peau ! me dit-il un soir que nous revenions d'aller voir un match de base-ball à Grant-Center. Oui, c'est comme je te le dis mon petit, ils auront ma peau !

     Il me confia qu'il surprenait des conciliabules entre ses équipiers et qu'ils se taisaient quand il s'approchait. Ils lui cherchaient querelle pour des riens. Ils lui reprochaient d'accélérer trop brutalement au moment où ils sautaient sur le marche-pied de l'arrière, ou bien de commencer la tournée par les numéros impairs alors que ce jour-là ils avaient décidé de débuter par les numéros pairs. Il sentait la rébellion couver...

     Un soir il ne rentra pas et l'oncle Tom ne passa pas devant notre porte. A minuit maman prévint la police et les autorités municipales. Moi, je me lançais à leur recherche sur ma bécane. On trouva papa dans la poubelle d'un restaurant Italien de la 33° rue, mal en point mais vivant. Il nous dit que Tom et Spartacus s'étaient jetés sur lui alors qu'il s'était isolé pour satisfaire un besoin naturel. Ils s'étaient emparés de la benne et avaient louvoyé une partie de la nuit dans les quartiers Est de la ville, coinçant et rançonnant les automobilistes, refusant d'enlever les poubelles et insultant leurs propriétaires. Mon père se sentait déshonoré.

     Deux jours plus tard les mutins incendièrent la benne près des quais et s'enfuirent en barque sur le fleuve. On ne les a jamais revus. Depuis mon pauvre père les traque à travers la ville menant son enquête pour sauver son honneur. Avec les copains de papa, et en attendant mieux, on a foutu le feu à la case de l'oncle Tom.

    

   

     Newton.

     Quel fruit stupide que la pomme ! Heureusement qu'on le réduit en bouillie pour les vieillards et les bébés. Imaginez que de toutes les choses qui volent : oiseaux, pollens de graminée, barbes de chardon et gratte-culs, la pomme est la seule à se mouvoir selon la verticale et rien que selon la verticale. Et de haut en bas, en plus, ce qui ne sert à rien et même pas à aider les pommiers qui en général vont de bas en haut. Quel manque d'imagination et quelle vulgarité chez la pomme. D'ailleurs ne raille-t-on pas son voisin en le traitant de grosse pomme, de vieille pomme ou de pauvre pomme ? Et l'ignoble Beethoven, pour se donner des idées cochonnes, ne respirait-il pas des pommes pourries cachées dans un tiroir de son bureau ? Par parenthèse, le ménage ne devait pas être fait tous les jours chez ce type. Sa femme de ménage devait passer son temps à papoter avec la concierge. Toutes les mêmes. C'est comme ma femme qui prétend que je salis beaucoup trop mes caleçons en m'étendant chaque soir sous le pommier... Où en étais-je ? A Newton ? On dit qu'il a inventé des équations impossibles. C'est bien possible, mais moi,les maths... 

Pour tous les textes 
© Jean-Bernard Papi

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             Recette des huîtres farcies flambées au cognac.

 

                  (Recette locale inspirée d’une recette anglaise)

 Ingrédients pour six personnes :

- Six douzaines d'huîtres

- 300 Gr de gras de porc

- 200 Gr de maigre de porc

- 200 Gr de veau

- 250 Gr de beurre salé

- 2 oignons

- sel poivre aromates

- un verre de cognac

 

            Voici une recette conviviale, facile et délicieuse pour six adultes, à réaliser entre copains pendant les vacances au bord de la mer que l'on pourra accompagner de vin blanc bien frais. Les femmes étant parties à la plage avec les gosses pour l'après-midi, réunir vos deux copains dans la cuisine. Prendre la manette d'huître M3 achetée au marché, prévoir une douzaine d'huîtres farcies par personne et un steak haché par enfant. Poser la manette sur l'évier de la cuisine.

            Avec les copains sélectionner le cognac qui sera utilisé pour flamber les huîtres. Un demi-verre par copain devrait suffire pour choisir le meilleur, ne pas hésiter toutefois à renouveler la dégustation en cas de litige. Et même sans litige. La dégustation étant terminée, sortir le bixer, non le mixer, la viande maigre de porc, le gras, le veau, les oignons, éplucher le tout entre copains. Déchaussez-vous, remontez le bas de vos pantalons et prenez des tabliers puis introduire les ingrédients dans le mixer. Brancher le mixer. Ne pas oublier le plat pour recueillir la farce.

             Ramasser tout ce qui a giclé sur le sol de la cuisine. Boire un petit, non un bon verre de cognac pour se donner du coeur au ventre avant de continuer. Remettre ce qui a giclé dans le plat, saler, poivrer, ajouter les aromates à volonté, une cuillère à soupe de cognac et du beurre salé. Ecraser le tout avec une fourchette, faites vous aider par les deux copains que vous sortirez préalablement de dessous la table ou de la chaise longue. Après l'effort, buvez un verre de cognac et si c'est nécessaire ajoutez de la glace et du choueps, non du swepch, du scheepps, bref du Perrier dans les verres. Détendez-vous sur la terrasse en racontant des blagues. Et, puisque les femmes sont encore à la plage, renouvelez les consommations.

            Ouvrir les mîtres, non les huîtres, préparer une grande poubelles pour les couvercles. Jeter les couvercles dans la poubelle ; récupérez les huîtres jetées par erreur dans la poubelle, les laver. Soignez le copain qui s'est coupé le doigt et buvez avec lui un petit verre de cognac pour vous donner du coeur à l'ouvrage. Les huîtres sont ouvertes. Passez la serpillière dans la cuisine, jetez la serpillière dans la poubelle et ouvrez une nouvelle bouteille de cognac, goûtez, ouvrez-en une autre de marque différente et goûtez derechef. Rassemblez les avis et élire l'une des bouteilles : Bouteille de l'année ; fêtez ça en dégustant quelques huîtres avec du vin blanc de pays. Boire un petit verre de cognac pour tuer les huîtres si quelqu'un les a avalées sans les mâcher.

            Bourrer les huîtres avec la farce. Faire préchauffer le four température sur position 10. Ouvrir le four pour mettre en place le grill. Lâchez cette p... de bouteille de cognac car ce p... de four est déjà brûlant. Soignez votre brûlure. Faites passer la serpillière sur le sol, oui celle qui est dans la poubelle, pendant ce temps ouvrez une autre bouteille de rognac, goûtez et demandez l'avis des lopains. Poussez les mîtres dans le bour en vous faisant aider des autres. Soignez les brûlures et buvez un coup.

            Après cinq minutes les mîtres sont frites, sont cuites. Si personne n'a eu l'idée de regarder la pendule pour déterminer le temps de cuisson, essayez de deviner à l'odeur ou alors ouvrez le four pour regarder. Il est normal de voir plusieurs plats dans le four mais pas plusieurs fours. Soignez vos brûlures en passant dessus de la pomme de terre crue. Empêchez les copains de manger la pomme de terre, même trempée dans le rognac. Les mîtres sont cuites ? alors les sortir du four.

            Rassemblez les copains pour mettre le couvert sur la terrasse. Empêchez les femmes et les enfants d'entrer dans la cuisine. Fermez le bar après avoir servi un apéritif, bien tassé, aux femmes et aux gosses. Pendant qu'elles boivent et papotent faites cuire les steaks hachés des enfants et avec les deux copain buvez chacun une bonne bouteille d'eau minérale. Puis faites flamber les steaks ; éteignez vite le feu qui à pris dans les torchons, épongez le cognac répandu dans l'évier et servez-le aux dames rapidement avec du couette-cheuppe en abondance en disant : "C'est la bournée, non la tournée du patron !". Ne vous attardez pas.

            Revenez dans la cuisine où les copains vous attendent, pour flamber les huîtres. Ouvrez une bouteille de cognac, buvez chacun un verre pour vous donner du coeur à l'ouvrage verser le reste sur les huîtres. Distribuez bien les rôles : un, celui qui tient l'eau de Seltz, deux celui qui tient le plat, trois celui qui craque l'allumette.  

            Eteignez le début d'incendie qui à pris sur la table de bois blanc, restez calme, ne pas employer le torchon qui à servi à éponger le surplus de cognac dans l'évier. Trop tard ! Jetez le torchon enflammé dans la poubelle. Eteindre l'incendie dans la poubelle à cause de cette f… serpillière imbibée de cognac qui vient de prendre feu à son tour. Versez l'eau de Seltz et videz les bouteilles d'eau minérale, sur ? Non ! dans la poubelle, mais sur la table de bois et sur les petits rideaux de la fenêtre puis courez tous ensemble dans la chambre la plus proche chercher des couvertures. L'incendie étant circonscrit, boire un verre pour vous remettre de vos émotions.

            Amener le plat d'huîtres sur la table de la terrasse avec tous les paquets de chips que vous aurez pu dénicher dans cette foutue baraque où il n'y a jamais rien, sortez aussi le vin blanc du frigo. Souhaitez à ces dames un bon appétit et dites-vous bien que vous vous êtes vachement marrés à préparer tout ça. Puis couchez-vous avec les copains dans la chambre des enfants, fermez à clef, mettez-vous des boules Quiès dans les oreilles et à demain chers amis pour une autre recette tout aussi facile.

                                                                      

                              © Jean-Bernard  Papi

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                Une nuit au bord de la Charente.
                     
(Souvenir du service militaire)


        
Photo de Pierre Le Corvoisier pour la revue "Arpète Toujours" n° 100 
                      

   
      Les curieux et les touristes peuvent, en visitant le village de Soubise (Charente maritime), y découvrir un inutile plan incliné pavé qui descend vers l’eau et la Charente. Il s’agit du débarcadère d’un bac qui faisait la navette entre la Base-école de l’Armée de l’air en face, et cette rive gauche du fleuve. Débarcadère qui n’est plus utilisé depuis que l’école est allée nicher plus loin et depuis la construction des ponts successifs qui ont remplacé le pont transbordeur cher à Jacques Demy et aux Demoiselles de Rochefort. Mais venons-en au fait.

           Ce qui fait la différence entre la jeune génération et les hommes de mon âge entre autres choses, c’est le service militaire. Car il s’agissait d’un authentique service en ce sens que nous travaillions à des tâches ineptes et/ou ménagères, pour un salaire qu’aurait refusé le premier émigré venu, fut-il sans papier et fortement désireux de rester sur notre sol. Depuis qu’il a été supprimé, ce service militaire que d’aucuns appelaient national ce qui ne change rien à l’affaire, il faut bien reconnaître que tout un pan de notre éducation d’homme a cessé  d’exister. Ce qui va suivre est donc un témoignage.

           En fait ce que nos géniteurs n’osaient exiger de nous, l’armée nous le réclamait sans vergogne à grands renforts d’engueulades et de menaces. Il y avait aussi dans ce service le volet, bien mince, d’une défense de notre chère patrie menacée de toutes parts. A mon époque, pardon, à l’époque de mon service militaire l’ennemi désigné, c’était le Russe.

               Le capitaine Neunoeil qui avait la charge de notre apprentissage militaire, nous parlait des Russes comme de la plus extrême calamité. Nous étions encore civils et insouciants, donc difficilement influençables, il fallait, pensait-il, forcer le trait. Le résultat probable d’une invasion de ces individus, affirmait-il, devait combiner, à l’échelle de la France, les dégâts d’une irruption volcanique, genre Vésuve versus Pompéi, la bombe H, aux méfaits d’une famine moyenâgeuse forcément apportée par un communisme gaspilleur des ressources.

       - Les Cosaques arriveront par-là, rugissait-il en montrant la fenêtre de notre salle de cours, tout en nous dévisageant l’un après l’autre avec une fixité de hibou aveuglé par les phares d’un camion de pompier.

       J’étais préparé à ce voyage dans l’extrême par tous les mâles de la famille qui avaient accompli leur sacro-saint pèlerinage à la caserne avant moi. Aussi, ce capitaine, comme ces sous-officiers que nous allions fréquenter, étaient-il déjà dans ma tête bien avant que je ne les rencontre. Notre étonnement venait surtout de la modicité des moyens mis en œuvre pour stopper une armée, la fameuse Armée Rouge, que nous savions au moins aussi puissante que celle des Etats Unis. Mais le Français était avant tout un soldat courageux et débrouillard. Surtout débrouillard. Je le découvrirai plus tard ; il n’avait pas son pareil pour « faire le mur ou ziber » c’est à dire sauter une clôture, échapper à une corvée et se faire porter malade rien que pour flemmarder au lit.

        Petit et basané, flottant un tantinet dans un pantalon et un blouson trop grand d’au moins deux pointures, notre capitaine avait une voix remarquable. Sèche et métallique, elle portait, me semblait-il au moins à trois ou quatre kilomètres.

      Un ancien, un caporal originaire du midi, nous avait dit qu’il était capable de crier ses commandements d’un bout à l’autre du champ de tir. « Et le champ de tir peuchère ! C’est grand », avait-il ajouté. Les yeux noirs du capitaine profondément enfoncés dans leurs orbites accompagnaient d’un regard acéré comme un poignard ses moindres paroles. Il me semblait que tout son être devenait étincelant comme une lame lorsqu’il nous parlait des Russes, et des Cosaques qui avaient selon lui, toujours un couteau entre les dents. Ce qui ne devait pas être pratique pour dormir ou manger, avait commenté le rigolo de service. Lequel avait eu l’honneur d’être le premier à aller « au trou ». On n’interrompait pas le capitaine quand il parlait des Cosaques.

    Courir, trotter sur le redoutable et médiatique « Parcours du combattant » n’était pas si terrible que ça. Le sport plait aux jeunes gens et à moins d’être mal foutu ou malade, on s’en sort les doigts dans le nez. J’en dirai autant du tir, facile comme bonjour quand on a un tant soit peu fréquenté les baraques foraines. Les marches de jour ou de nuit, qui n’avaient d’autre but que de nous empêcher de dormir et accessoirement de fournir en pieds pelés l’infirmerie et son capitaine médecin, ne présentaient pas non plus de difficultés.

        Les sursitaires étant appelés en octobre, notre service se passait donc en hiver. L’armée, ayant convenu avec ses fournisseurs que la température moyenne dans laquelle ses bidasses évolueraient se situerait entre 12 et 22 degrés Celsius, les dits fournisseurs n’avaient pas cru nécessaire d’incorporer le moindre brin de laine à leurs tissus. Figés comme des statues par un froid polaire, exposés aux courants d’air dans une cour parcourue par des tourbillons de feuilles mortes, nous écoutions d’une oreille givrée un sergent joufflu chargé de nous enseigner le maniement des armes « de pied ferme ». Je regrettais le chauffage central de mon université et mentalement je faisais le tour de mon paquetage pour savoir si je n’avais pas oublié de prendre ce matin l’épais chandail à col roulé qui me faisait présentement défaut.

        Je ne décrirais pas les sous-vêtements de toile dont nous étions dotés, ni les caleçons longs qui nous serraient les cuisses pour nous empêcher de marcher, pas plus que le petit pull-over rikiki sur lequel flottait notre cravate mais sachez lecteur et lectrice que l’argent de vos impôts était employé au mieux par des avaricieux. Au mieux, c’est à dire au plus mal pour nous.

        Car, oui, c’est vrai nous portions une cravate noire et une chemise boutonnée jusqu’au col comme un percepteur en tournée pour courir et crapahuter dans les orties, nettoyer les latrines ou tripoter des armes plus huileuses que des beignets. Le soldat de cette époque, véritable dandy un tantinet décalé, était inséparable de ses chaussures plus brillantes qu’un meuble d’antiquaire, de ses guêtres grises, de son très long manteau et de sa cravate « régate » noire.

         Mais de tout ça, passe encore. Nous savions par notre capitaine que le Russe, s’il arrivait jusqu’à l’École de l’armée de l’air de Rochefort, théâtre de notre service national, était capable de raser cette ville comme Carthage le fut par les soldats de l’Empire romain. Nous acceptions donc de souffrir pour éviter la ruine de notre civilisation comme disait encore le capitaine, le viol de nos femmes comme affirmait l’adjudant et la suppression du Pastis comme le croyait le caporal.

          Dans cette sorte de comédie héroïque que nous jouions, la part la plus exaltante, la scène capitale, était la montée de la garde. Inutile de vous dire que le capitaine n'avait pas mégoté sa salive pour nous sensibiliser à l’horreur que serait d’aventure une pénétration ennemie dans notre camp endormi.

      - Les copains comptent sur vous. Vous veillez sur leur sommeil. Le matériel coûteux qui est entreposé ici ne doit pas tomber entre les mains de l’ennemi, avait-il grondé en plantant son regard de feu dans les yeux de chacun.

      En fait de matériels coûteux nous ne possédions que de vieux aéroplanes sans moteurs, d’antiques canons sans percuteurs et des missiles sans charge utile qui ne convenaient à aucun avion moderne. Mais qu’importe, car les Russes ne le sachant pas, c’était tout comme s’ils étaient neufs et récents. A moins qu’un traître ne les ait renseignés. Je ne donnais pas cher de la peau de ce triste individu car pour avoir transmis des informations secrètes à l’ennemi, le règlement militaire était formel, c’était le falot. J’ignorais et j’ignore toujours, ce qu’était ce falot. Une prison froide ? Une guillotine militaire ? Plus probablement une lettre circonstanciée aux parents, pensais-je encore tout imprégné de la chose scolaire.

         Le plateau, la scène sur laquelle nous allions interpréter « La garde et sa relève », s’étendait sur l’ensemble du camp, lui-même aussi vaste qu’un village et ses champs. Dès cinq heures de l’après-midi, habillés de la tenue de sortie et équipés comme pour monter aux tranchées de tout ce que notre paquetage comportait de barda ferraillant et tintinnabulant, fusil sur l’épaule, nous partîmes à vingt-cinq encadrés par notre chef de poste, un sergent, et son adjoint, un caporal.

        Ce dernier, qui tremblait de ne pas avoir sous la main son quota d’hommes, tout en marchant nous comptait et nous recomptait tous les cent pas. Nous partions pour assurer, comme je l’ai dit la sécurité du camp et nous devions tenir jusqu’au lendemain à la même heure. Tenir ! Tenir coûte que coûte ! Mission glorieuse, digne de la célèbre « Dernière cartouche » tirée dans la dernière maison debout d’un village dont j’ai oublié le nom quelque part vers Sedan, en 1870. Mission que nous remplirions grâce à un énorme pichet de café et au vin à volonté. Car, nous étions prévenus, les Russes n’allaient pas manquer de venir nous asticoter. Je me tairai sur l'habitacle qui nous servait à nous reposer entre deux gardes, imaginez une cabine de bain dans laquelle nous pratiquions le système de la bannette chaude et nous en resterons-là.

         Le poste de sentinelle qui me fut affecté était au bord de la Charente. Là où le bac accostait soir et matin pour embarquer les quelques civils travaillant dans l’école, principalement des moniteurs d’atelier, qui habitaient de l’autre côté du fleuve, à Soubise et aux alentours. En d’autre temps et par grand jour, je n’aurais pas manqué de jouir paisiblement du paysage agreste et mélancolique qui émanait de ce coin d’eau boueuse. En fait, je gardais un ponton pourri à travers lequel je risquais de choir à tout moment dans la vase.

        Ça m’étonnerait que les Russes choisissent un endroit pareil pour accoster, me disais-je. Quoique si, tout branlant qu’il soit, le bac y aborde pourquoi pas un hors-bord, une vedette rapide, voire un sous-marin rempli de commandos cosaques ? La nuit, l’eau clapote selon la marée et je peux vous assurer qu’à marée haute le clapotis ressemble fort à un bateau approchant tous feux éteints. Je vous renvois pour plus de détails à la fois au « Rivage des Syrtes » et vers « Le Désert des Tartares ».

        Je n’avais pas de cartouches. Je m’en étais rendu compte en arrivant. Les cartouchières étaient pleines de vieux journaux pour conserver la forme au cuir ciré à la graisse de phoque. J’allais donc devoir me défendre à la baïonnette. Je repassais dans ma tête l’ordre des commandements. Le « Qui va là ? » à hurler si quelqu’un approchait. Mais allez donc crier : Qui va là ? à un sous-marin russe. Et en français qui plus est.

      J’enviais ceux qui n’avaient à garder qu’un bout de terrain vague envahi de taupinières près du terrain de sport, un tas de bidons vides du côté de la soute à carburant ou l’entrée du PC du colonel déjà surveillé par un concierge qui maintenait au large l’homme de garde. Si ces hommes de garde comptaient sur moi, premier rempart avant l’invasion, il n’en demeurait pas moins qu’ils étaient privilégiés.

       De vaguelettes en clapotis, de cris en froissements qui me faisaient écarquiller les yeux et me lançaient de douloureux et excitants frissons sur l’échine, mes deux heures de gardes passèrent comme un soupir. Je crois avoir tenté de décortiquer et interpréter plus de cent bruits. Fuite d’un lapin, attaque d’un renard, oiseau ou poule d’eau surprise au gîte, coassement d’un crapaud, autant de manifestations de cette vie qui grouille la nuit pendant que le citadin civil, et le Russe, dorment. L’armée veille, me disais-je, ici dans cette campagne anodine près d’un ponton déglingué qui sent la saumure mais ailleurs aussi, sous l’eau et dans les airs.

       L’unique bruit qui me parut correspondre à quelque chose de familier fut un bruit de pas. C’était la relève qui arrivait comme l’on va au champ mener ses vaches. « Qui va là ? » Devais-je donc demander à voix forte. « La relève !», était la bonne réponse. Je devais donner ensuite le mot de passe et eux le mot complémentaire. Ou l’inverse. Bref, Soubise et ses environs surent ce soir-là que à « Château » correspondait « Mouton » ce qui pouvait permettre aux Russes, pas loin certainement, d’entrer dans le camp sans tirer un coup de feu. Je me serais botté les fesses d’avoir crié si fort.

         Je reprendrai ma faction sur le petit matin. Une brume ténue s’élevait de la Charente et flottait entre les paquets de joncs. De menus cris d’oiseaux perçaient l’aube, ragondins et mulots s’éveillaient, canards et canes barbotaient et s’ébrouaient. Des volatiles inconnus traversaient un ciel bas et gris et de l’autre côté de l’eau, Soubise sortait de la nuit. Les lumières des maisons s’éteignaient les unes après les autres et les premières cheminées fumaient.

       Aussi loin que l’on puisse voir, la surface du fleuve frisait légèrement sous l’effet du courant et aucun navire menaçant n’avait jeté l’ancre. Seul, de l’autre côté du fleuve, le vieux bac remuait ses chaînes en attendant sa première fournée de passagers. Grâce à nous, et à moi, les Russes une fois de plus avaient été maintenus loin de notre camp. Je rencontrerai plus tard le colonel cosmonaute Leonov, le premier piéton de l’espace, qui se mouchera dans les rideaux lors de la réception que nous donnions en son honneur, ce qui accréditera la thèse du capitaine Neunoeil sur la bestialité des Cosaques. A Rochefort, nous l’avions échappé belle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         Jean-Bernard Papi (copyright)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         

 

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