Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                           (La littérature n'est pas une marchandise)
    
            
 
 
 

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  I- Eloge de la sieste;
 II- Le portrait d'Emile L
 III- By By l'artiste ;
IV- Voyants, mages et oracles;
 V Libéraux mes frères ;
 VI Alain-Fournier s'est-il inspiré d'Yvonne de Quièvrecourt pour décrire Yvonne de Galais personnage principal de son livre "Le grand Meaulnes" ?
VII Eloge du travail manuel : L'ajusteur
                                            VIII L'autodidacte

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Dessin Dominique Peyraud
                                  


            
Eloge de la sieste

                     

  

            Qui n'a, lors d'une sieste, savouré l'intense et chaude volupté, l'immense plaisir qui envahit le corps à l'instant de s'endormir ? C'est une pulsation rythmée, une harmonie joyeuse qui se déploie puis coule comme une liqueur dans vos veines. La pesanteur, qui s'accroît de seconde en seconde, vous cloue sur votre couche et vous pousse enfin hors du temps. Le plus utile des sommeils survient alors, sans que vous vous en aperceviez. Rien à voir avec le sommeil nocturne brutal et mécanique.

            Le choix de la couche est important. Une chaise, un fauteuil, une couverture jetée sur le sol peuvent faire l'affaire si votre somme est celui de la brute épuisée ou repue. Mais choisissez le hamac, la méridienne, le sofa, voir le foin bucolique si vous avez le temps de peaufiner cette période exquise d'avant sommeil quand il vous cherche et vous guette comme un chasseur, ou un amoureux. Refusez le lit attribut d'un autre langage, et lié à d'autres plaisirs qui ne peuvent que vous troubler. A moins que l'on vous y entraîne...

            Préférez la chaise longue. Jamais une autre couche n'a mieux convenu à ma sieste. La chaise, inconfortable outil de travail, perd son sens vénal et servile par ce noble allongement. Le corps y prend ses aises comme dans le plus vaste lit. J'en connais qui y dorment plusieurs heures sans la moindre courbature. Mais je ne fais pas ici l'éloge de la fainéantise et j'affirme qu'une sieste doit être brève pour mériter son nom.

            Choisissez de vous étendre dehors. Mais par mauvais temps si vous êtes contraint de dormir à la maison fuyez les pièces fermées ou trop fraîches ainsi que celles des libations ou de la tabagie. La chaleur de l'air, dit-on, pousse plus naturellement à la sieste que la froidure. Encore que, si L'Afrique et l'Amérique du Sud évoquent l'image de bienheureuses populations endormies lorsque le soleil est à plomb, on ne peut ignorer les siestes des scandinaves ou des lapons.

            La sieste coupe harmonieusement la journée en deux, selon l'origine latine du mot : sexta, sixième heure et midi pour les romains. Madame de Sévigné avoue en être une adepte, "siesta", écrit-elle en 1660, empruntant le mot à l'espagnol. C'est aussi un moment privilégié pour l'amour, quand le corps pas encore totalement épuisé par le labeur de la journée est disponible et mis en verve par le repas. L'amour, dans ce cas, prolonge et sublime alors les saveurs des mets. La sieste qui l'accompagne n'en est que plus épatante et réparatrice.

            Buffon, dont la longévité est bien connue, la décrit en termes lyriques qui témoignent du plaisir éprouvé, et de l'habitude : "Une langueur agréable, s'emparant peu à peu de tous mes sens, appesantit mes membres et suspendit l'activité de mon âme. Je jugeai de son inactivité par la mollesse de mes pensées ; mes sensations émoussées arrondissaient tous les objets et ne me présentaient que des images faibles et mal terminées. Dans cet instant, mes yeux devenus inutiles se fermèrent et ma tête, n'étant plus soutenue par la force des muscles, pencha pour trouver un appui sur le gazon. Tout fut effacé, tout disparut ; la trace de mes pensées fut interrompue; je perdis le sentiment de mon existence." Quel abandon...

            Raisonnons. Notre organisme, au cours de la digestion de l'après-midi, dépense une énergie qui risque de lui faire défaut plus tard. Il faut y pallier par une courte sieste ! A l'instar des bébés. La sieste nous distrait aussi de nos envies et de nos angoisses mieux que n'importe quel neuroleptique, dont on sait les Français friands. N'oublions pas que nos conflits intérieurs se règlent dans le sommeil et par les rêves. La sieste remplacera votre psy familier, j’en suis certain, de la manière la plus agréable et la moins coûteuse qui soit.

            Si on ne connaît pas de civilisations antiques qui aient mis la sieste au premier plan de ses activités, on peut-être assuré qu'elle fut pratiquée dans tout le bassin méditerranéen. Hélas, au cours des siècles, elle est devenue, pour certains, le symbole du temps perdu. Lorsque Charles VI en mars 1392, confirmé en 1393 puis en 1447, impose à ses sujets, vignerons et agriculteurs, de travailler jusqu'au coucher du soleil, comment ne pas soupçonner que ce soit à cause de leurs trop longues siestes !

            Les médecins de l'Ecole italienne de Salerne au moyen-âge, iront jusqu'à conseiller une nuit courte de six à sept heures de sommeil sans même accorder la moindre minute à la sieste. L'industrie naissante n'admet pas de repos : le haut-fourneau, la forge, le moulin doivent produire sans relâche... "Meunier tu dors, ton moulin va trop vite..." dit la chanson en grondant ce meunier qui fait la sieste. Et pourtant, pour peu que l'on se penche sur les statistiques, actuelles et passées, on trouvera un fort pourcentage d'accidents du travail survenant après le repas de midi ou dans la première heure qui suit la reprise du travail.

            Le pédagogue qui oserait la recommander dans nos écoles ferait oeuvre utile et durable. Nos écoliers, qui ont des journées de travail parfois aussi épuisantes que celles des métallurgistes, y trouveraient leur compte. Je parie que plus tard ils banniraient les drogues, les tranquillisants, l'excès d'alcool de leur vie... 

            Certains qui dorment peu, ou pire, qui préfèrent travailler sans relâche, tenteront de vous persuader par des arguments hypocrites de l'inutilité de la sieste. Je dis qu'il faut être bien négligent pour dédaigner un plaisir si sain et repousser un remède gratuit qui a fait ses preuves. Voyez l'homme surmené, quand il songe aux vacances c'est à une sieste sous les pins ou les cocotiers dont il rêve. Alors, pourquoi se la refuser le restant de l'année ? Peuchère !..

            Vous ai-je convaincu ?... Peut-être pas mais, après le petit somme que je m'apprête à faire, je trouverai d'autres arguments. Et si, par inadvertance vous vous êtes endormis en me lisant, tant mieux, je vous souhaite dans ce cas, une bonne sieste.

 

                                                          ©Jean-Bernard Papi, siestologue.

 

  Ce texte paru dans Poésie Première n°6 en 1996 reçut une confirmation de poids dans un article du Point du 16 juin 2005 intitulé Au Dodo :‘Le napping ou art de la sieste en vogue aux Etats Unis débarque en France. D’après les scientifiques de la Nasa, vingt minutes de sieste permettent d’allonger efficacement sa journée de deux heures… Elle serait même plus énergisante qu’une longue nuit de sommeil ! Au japon, on la pratique  comme une alternative salvatrice au karoshi, la mort par surmenage. Nouveauté à Paris on dort sur rendez-vous à la bulle Kenzo, à l'institut Naxès, au Hamac la sieste se pratique sur un tatami chauffant sur fond de musique zen’…

 N'en jetez plus, et maintenant pas d'hésitation,  dormez, je le veux !

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                   II-           Le portrait d’Emile Louis.



          Le portrait d’Emile Louis, tueur en série présumé et confirmé pour quelques crimes avoués, figure en bonne place et dans une taille plus que respectable dans un musée parisien. C’est l’œuvre d’un peintre domicilié à Dijon. Ce portrait qui respire la vulgarité et la bestialité fait l’objet d’une procédure de retrait de la part de la famille des victimes. Ce type d’action à l’encontre d’une œuvre devient de plus en plus courant comme si le malheur donnait des droits sur autrui. En particuliers sur les artistes, écrivains et gens de communication pour peu que le langage de ces derniers, supposé déviant, s’oppose à l’image que les premiers veulent donner de leur affaire.

En temps de guerre cela s’appelle la censure. En régime fasciste l’état se charge de cette sale besogne moralisatrice en étendant la censure à tout ce qui bouge et par tous les temps. Tout en respectant profondément le chagrin des victimes, on ne peut que leur donner tort, comme on ne peut que donner tort à ce député qui porte plainte contre un chanteur de rap au motif que celui-ci insulte la France. Attitudes qui nous rapprochent fortement de celle des musulmans lorsqu’ils menaçaient les caricaturistes de Mahomet et leurs propagateurs. Nos députés ont assez à faire sans se transformer en père la pudeur ou en inventeur de l’Histoire, comme cela se voit, hélas ! de plus en plus.

Tout cela sent un air nouveau plus proche du purin que de la lavande. Plus que jamais notre pays a besoin d’esprit critique et de créateurs. Soyons vigilant.

                                            ©   Jean-Bernard Papi

                                                                                  31/05/06

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                                  IIi-   By  by l’artiste.

 

 Qu’est-ce qu’un artiste ? La question est si simple et si compliquée à la fois que je me garderai bien de la développer de peur de me noyer dans un verbiage pseudo philosophique. Il fut un temps où l’artiste se confondait avec le créateur. Un artisan, un industriel dès lors qu’il accomplissait une œuvre inédite et de portée humaine, humaniste, pouvait se vanter de travailler pour les arts. Un comédien, un chanteur n’était pas un artiste sauf s’il devenait le créateur de ses chansons, de son théâtre comme Molière. En ce temps, l’acrobate, le chanteur, le comédien étaient des romanichels à peine tolérés sur le territoire de certaines communes. On voit bien, aujourd’hui, qui dans notre monde, dans notre civilisation, est un artiste et qui ne l’est pas ; ceci pour m’éviter un développement fastidieux.

L’artiste au sens ancien n’était ni adulé, ni parfois même connu. C’est ainsi que nombre de sculptures, de peintures ne furent pas signées, que l’on ne connaît pas les auteurs de nombreux écrits. Par contre les maçons et autres tailleurs de pierre payés à la tâche signaient leur travail.  C'était une question de sous. Devenu professionnel et n'ayant pas d'autre métier, l'artiste signa ses oeuvres.

On voit bien quels basculements depuis se sont opérées sous la poussée de l’image qui a su se perfectionner et passer du cinéma  à la télévision. Les premiers films employaient des acteurs sous-payés et mêmes misérables. Les derniers block-busters ( les pompes à fric) sur-paient leurs acteurs. Jusqu’au jour, pas très lointain, ou l’acteur ne sera plus qu’une poupée numérisée modifiable à l’infini.

Le spectacle visuel dans ce qu’il a de plus commun et parfois de plus trivial a pris sa revanche sur la création désormais guère plus considérée que ne l’était au 19eme siècle le travail de l’ouvrier de Germinal. Ce qui permet à Peter Sloterdijk de dire : « la culture des masses nous livre la preuve que l’homme possède le potentiel de dépasser l’homme vers le bas, et cela, à ce qu’il paraît, infiniment. »

Que la gloire accompagne les gens connus, les peoples comme les appelle la presse, connus pour des tas de raisons, fortune, nom célèbre, politique, sport ou frasques, ne surprend pas. Nous sommes en face d’une civilisation du spectacle et l’on applaudit au spectacle. L’applaudissement d’ailleurs évoluant vers l’ovation, qui bientôt ne sera pas suffisante pour marquer des points à la concurrence. La question de savoir si ces gens-là sont heureux ou malheureux ne m’intéresse pas, à peine si je m’interroge sur l’origine de cette gloire qui les nimbes. C’est pourtant ce qui fait le fond de commerce de la presse, de toute la presse sans exception. Même lorsqu’il s’agit de politique, c’est le politicien qui prime sur l’événement.

Il fut un temps où les romans mettaient en scène les importants de l’entourage des rois, la noblesse d’épée ou du cœur, dans tous les cas des individus qui savaient se surpasser. J’aimerais écrire en prenant pour héros des d’Artagnan, Bayard, Achille ou Hector… ; mais nos héros d’aujourd’hui, Zidane, Johnny Hallyday, Tom Cruise, Sarkozy, Caroline de Monaco… sont-ils capables de grandeur d’âme, de force morale, accepteraient-ils de se mettre en danger pour les beaux yeux d’une reine, d’un roi, d’un idéal ? Force est de répondre non.

Alors, par un basculement identique à celui qui vit les bohémiens supplanter les créateurs, mes héros, ceux de mes textes, sont tirés du vaste chaudron des inconnus. Je demande au hippie Socrate, au pilote de Cheval d’Enfer, au jeune Sandri et aux autres ce que nous demandions il n’y a pas si longtemps encore au chevalier de  Lagardère, à Pasteur, à Rolland neveu de Charlemagne, à Tristan et à Iseult, au Cid ou à Vercingétorix. Mais mes héros ressemblent à Don Quichotte, aussi mal préparés que lui à affronter les géants ou l’amour. Comme lui ils se battent avec vaillance mais hélas ! Ils finissent mal. Des Don Quichotte anonymes je vous dis. En quelque sorte les héros de mes textes sont ces hommes et ces femmes dont on lit les noms sur les monuments aux morts ou, au mieux, dans la rubrique des faits divers.

                                             
©  Jean-Bernard Papi  

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                           Voyants, mages et oracles...

 

             Le 16 novembre 1993, à la veille de France-Bulgarie, le match de football qui allait décider de la participation française à la coupe du monde, une voyante, sur une chaîne de télévision, prédit une victoire française fracassante par 3 buts à 1. Le lendemain, défaite de la France 2 buts à 1. On aurait pu penser qu'une pareille erreur de prévision chez cette extra-lucide allait déchaîner le rire du pays tout entier. Pas du tout. Pas un mot, pas un écrit, pas une explication ne sera donnée ni par elle-même, ni par l'entreprise qui a utilisé, et payé, ses "talents". Habitués aux approximations des pythonisses, astrologues et tireurs de cartes de tous poils qui les grugent dans leur cabinet de consultation, ou par le biais de leurs revues spécialisées, les français, probablement abasourdis par la terrifiante défaite de leur équipe, ne rouspétèrent pas non plus. En ne réprouvant pas, les médias qui profitent de la manne de la "voyance" par horoscopes interposés, se firent ipso-facto complices du charlatan.

          Et quelle manne !  10 millions de clients, la moitié de la population active française. En 1993 plusieurs centaines de millions de francs de chiffre d'affaire par an partagés entre 50.000 praticiens et 476 serveurs Minitel es-arts divinatoires, tels sont les données qui figurent dans une enquête effectuée par l'Express du 27 mai 93. Sans fournir d'interprétation ni prendre parti, l'hebdomadaire rapporte qu'aujourd'hui 46% des français croient à l'explication des caractères par les signes astrologiques alors qu'ils n'étaient que 40% en 1988. La voyance a-t-elle progressé à ce point en cinq ans qu'elle puisse entraîner l'adhésion additionnelle de 6% de nos compatriotes ?

             Des progrès ? Certainement pas ! Si l'on admet que la soif de connaître par avance son avenir, son destin, est aussi vieille que l'homme, on s'accorde en général à faire naître l'astrologie au temps des Sumériens et des Babyloniens, il y a cinq mille ans environ. Ces derniers laisseront à la postérité un nombre important de tablettes d'argiles où sont consignées leurs observations. Ainsi : "Si pour voir la culmination le 20 du mois de Nissan (mars/avril) au matin, tu te tiens de manière à avoir l'ouest à ta droite, l'est à ta gauche et les yeux levés vers le sud, si le Koumarou (le Cygne) de la Panthère (le Cygne plus Pégase plus Andromède) au centre du ciel devant ta poitrine culmine, alors Gambon (le Cocher) se lèvera". Tout naturellement, l'astrologie se confond, dans ses débuts, avec l'astronomie. Sumériens et Babyloniens cherchent, avant tout, à donner des explications à l'échelle humaine des phénomènes célestes qu'ils observent. Plus tard l'astronomie, en se développant séparément, va proposer une explication rationnelle, et indépendante de l'homme, à l'univers qui nous entoure. Aristarque de Samos, 300 av J.C, expose une théorie, admise alors, où la terre et les planètes tournent autour du soleil et Hipparque (150 av J.C) découvre la précession des équinoxes et dresse le catalogue de 1026 étoiles et de 36 constellations. Ce catalogue, repris dans l'Almageste de Ptolémée donne les désignations, les longitudes, les latitudes et la grandeur des étoiles. Ptolémée, véritable savant au sens moderne du terme, va cependant s'égarer dans une explication compliquée du mouvement des planètes qui aura cours jusqu'au moyen âge. Pendant ce temps, l'astrologie se maintient dans un système où l'homme et sa destinée demeurent liés au mouvement des corps célestes. Mouvements incompréhensibles ou répondant à une volonté supérieure,.

Combattue par l'Eglise qui n'admet l'homme soumis qu'à la volonté de Dieu seul, elle est cependant mieux acceptée que l'astronomie laquelle ne donne de la création qu'une représentation de corps inertes répondant à des lois purement mathématiques. Il faudra 1.800 ans pour revenir aux idées d'Aristarque de Samos et, pendant que Copernic (1473/1543) et Galilée (1564/1642) défenseurs de cette théorie, seront sérieusement inquiétés, l'astrologue Nostradamus publiera ses ténébreuses Centuries en 1555 lesquelles obtiennent immédiatement un succès immense. Son fils Michel, astrologue lui aussi, ayant prédit l'incendie de Pouzin assiégé par les troupes royales (1674), imagina d'y mettre lui-même le feu. Surpris, il fut mis à mort par l'assaillant indigné, apportant ainsi la preuve de sa fourberie et de l'ineptie de ses prophéties. Il n'empêche que le titre "d'astrologue et conseiller du Roi" fut porté en France, jusque sous Louis XIV.

             L'astrologie, qui se veut pourtant une science ne peut s'attribuer aucune des grandes découvertes qui s'appliquent au système solaire. Si les réflexions des astronomes sur les anomalies de trajectoires orbitales, aboutirent à la loi de Bode qui permit de prévoir dès 1778, l'existence de planètes inconnues au-delà de Jupiter, un grand nombre d'irrégularités et d'incohérences de prédictions auraient dû également alerter les astrologues. Il faut croire que ces derniers n'étaient pas curieux puisque aucun d'eux ne fut à l'origine des découvertes d’Uranus (Herschel en 1781), de Cérès (Piazzi en 1801), de Neptune (Le Verrier en 1846) et de la pseudo planète  Pluton (Tombaugh en 1930).

Ces planètes, sauf Cérès et les petites Pallas, Vesta, Junon on se demande bien pourquoi, entrèrent au fur et à mesure dans le calcul des horoscopes et y sont même depuis indispensables. "On a trop tendance à juger du caractère et du destin (de l'homme) uniquement d'après le signe qu'occupe le soleil ce qui est nettement insuffisant, écrit une astrologue connue. La lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton traversent aussi ces signes, leurs influences enrichissent considérablement les interprétations". Pour peu qu'il se découvre encore une planète à notre système solaire, elle sera adoptée par nos mages, sans conflits de conscience ni états d'âme superflus. Poussant le bouchon à l’extrême, une astrologue Russe, Marina Baï, va intenter un procès à la NASA, laquelle en percutant volontairement la comète Tempel 1 aurait perturbé son horoscope et sa pratique de l’astrologie. Elle réclame 261 million d’euros de dommage et intérêt, soit le coût de la mission. (Cité par Courrier international juillet 2005).

Encore ne parle-t-on ici que d'astrologie "européenne", mais il en existe une chinoise, une inca et même une celte. Autant dire que chez ces dernières la cosmogonie est particulièrement ésotérique. On pourrait ici m'objecter que Kepler, auteur des trois lois fondamentales du système solaire, fut astrologue (astrologue de Wallenstein duc de Mecklembourg). Certes, il le fut officiellement à 58 ans et pour gagner sa vie après d'innombrables vicissitudes. Il perdra ce poste et mourra l'année suivante en 1630.

            Mais il n'est pas que l'astrologie et beaucoup de techniques (ou arts) permettent de dévoiler l'avenir. "Dans les tribus primitives, le sorcier mêle des osselets, des morceaux de bois et des flèches, les lance au sol et dévoile ainsi l'avenir grâce au message révélé par l'esprit surnaturel qui a guidé sa main". (Spéculation et jeux de hasard- G Brenner et R Brenner- PUF). L'idée que la volonté divine pouvait se manifester dans les jeux de hasard se trouve exprimé dans les Proverbes (16,33) : "On agite les dés dans le gobelet, mais quelle que soit leur décision, elle vient du Seigneur." Le tirage au sort et la loterie deviennent ainsi, chez les Juifs comme chez d'autres, une manière de lire l'avenir pour peu que l'on accepte l'idée qu'il soit entre les mains de Dieu. Les Egyptiens, les Grecs et les Romains, en particulier aruspices et augures, découvriront l'avenir dans le vol des oiseaux et les viscères d'animaux sacrifiés. Pour donner une idée de l'estime dans lequel ils tenaient ces sortes d'activités, Caton et Cicéron affirmaient "que deux augures ne peuvent se regarder sans rire". Ce qui n’a pas empêché la Pythie, oracle de Delphes, de durer mille ans pour le plus grand profit des prêtres d’Apollon. Aujourd'hui, l'utilisation  des cartes à jouer, des Tarots, du marc de café, de taches, appartiennent au même état d'esprit et sont dans le droit fil des conceptions et des procédés antiques, l'entremise des dieux exceptée. Mais ceux-ci n'ont cependant pas quittés le devant de la scène.

             Dieu, ou les dieux, se manifestent chez les voyants et voyantes qui ont des "flashes", des visions d'avenir, du passé ou lointaines, intérieures et intimes. Le mécanisme est irrécusable et fonctionne à merveille, le voyant se gardant bien de prédire quelque chose d'immédiatement et de scientifiquement vérifiable. Dieu, ou Astaroth, Belzébuth quand ce n'est pas Amon-Râ, Shiva ou Baal, les inspire et  dicte l'avenir de madame Michu et de monsieur Bonhomme. Seule une mise à l'épreuve impromptue peut les faire chanceler. Ce fut le cas de Yagel Didier, auteur d'un ouvrage où elle "révèle" un certain nombre d'anecdotes historiques, qui dans l'émission de France Inter "Rien à cirer" du dimanche 26 décembre 93, prétendit qu'elle ne pouvait recevoir ses flashes "Que si l'on est gentil avec elle". Pourtant, il ne s'agissait que de deviner ce qu'il y avait dans une enveloppe cachetée, ce qui, vu la simplicité de l'opération, ne pouvait être difficile à une personne qui prétend recevoir des flashes sur Akhnaton et autre Masque de fer.

Ce procédé de divination a fait l'objet d'une étude scientifique menée par les ministères de la marine des Etats-Unis et de l'Union Soviétique. Il s'agissait de remplacer les messages radio échangés entre les sous-marins, facilement localisables et perméables aux intrusions, par des actes de transmissions de pensées entre "Voyants" ou "médiums" embarqués ou à terre. Même en se limitant à des divinations simples de figures géométriques, les résultats ne dépassèrent pas ce qu'il était admis de deviner par le simple jeu du hasard.

            Car la mise à l'épreuve sous surveillance scientifique est une expérience redoutable dont peu de devins se remettent. Qui se souvient d’Uri Geller, médium et voyant, qui prétendait plier les manches de petites cuillères et remettre en route les montres à distance, par la force seule de son "mental" ? Son passage à la télévision et l'expérience qu'il tenta alors, sonnèrent le glas de ses pouvoirs. Nombre de téléspectateurs firent comme moi. Ils posèrent quelques petites cuillères et une ou deux montres en panne devant leur téléviseur et suivirent les efforts d'Uri Geller. Rien ne se passa, évidemment, le fluide ne suivit pas les faisceaux hertziens. Uri Geller prétendit ne pas être en forme, recommença peu après mais sans plus de résultat.

Comme à chaque fin d’année, l'année prochaine va faire l'objet d'une floraison de prédictions en tous genres, principalement dans le domaine politique, c'est le moment de les noter afin d'en vérifier la réalisation l'année suivante. Tablons et parions pour une réussite de 5 %. C’est à dire parions sur le hasard.

            En général, les démonstrations de voyance en public sont bizarrement floues, peu précises, et découlent plus d'une analyse géopolitique des évènements du monde que d'une véritable vision d'avenir. Ainsi François-Charles Rambert, sur FR 3, le Ier janvier 1994 à 22h 30, prédit, en promenant un pendule sur des cartes géographiques la paix entre Israël et les Palestiniens. N'importe qui d'attentif aux faits d'actualité aurait pu en faire autant... avec une chance sur deux de se tromper. A la date d’aujourd’hui, on sait ce qu’il en est. Ainsi fut prophétisé pour 1993 un deuxième Tchernobyl, parce qu'une commission scientifique internationale avait émis des doutes sur la qualité des réacteurs nucléaires soviétiques. Peut-être pour leur vendre du matériel neuf ? Qui peut le dire, sauf une ou un voyant, naturellement. Fut pronostiqué également un séisme à San Francisco accompagné de milliers de morts. On eut un incendie à Los Angeles avec quelques morts. Ces prédictions sont à peu près aussi fiables que celles des "experts économiques" qui annoncent une reprise tous les six mois, encore que ces derniers s'entourent de précautions oratoires prudentes que les voyants négligent.

            Elizabeth Teissier (L'Express du 27/5/93) : J'avais prévu Tchernobyl, la chute du mur de Berlin et un grand nombre d'accidents d'avions et de trains. Où, quand, devant qui d’assermenté ? L'express ne vérifie pas et ne donne pas non plus les références des journaux qui ont publié les oracles de cette très médiatique voyante. Les plus honnêtes se retranchent derrière une vague teinture de psychologie et disent n'apporter seulement qu'une meilleure connaissance de soi, ce qui permettrait de jouer au mieux avec ses qualités et ses défauts. Ceux-là sont les plus dangereux, ces chattemites hypocrites qui prétendent donner ce que rien dans leur "science" ne permet d'obtenir : la connaissance de soi. Que l'on consulte un psychologue, que l'on s'étudie à travers les hauts et les bas de l'existence et l'on obtiendra un aussi bon résultat.

            Un succès financier, par contre indubitable, est obtenu par nos charlatans dont la consultation en cabinet frise, pour les ténors, les 155 euros. Sans oublier leur littérature qu'ils déversent dans les librairies ésotériques dont le nombre ne cesse d'augmenter.  En 2005 "Votre horoscope" édition télé 7 jours par exemple, tirait à 120.000 exemplaires et "L'astrologie Chinoise" de S. White à 350.000. Le mercantilisme de la voyance se manifeste à plusieurs niveaux. Chez les praticiens, comme l'on vient de le voir, qui arguent de calculs longs et fastidieux (astrologues) ou d'une science particulière (numérologues, cartomanciens, chiromanciens), voir de dons spéciaux (voyants, médiums) pour pratiquer des tarifs dépassant, et de loin, la consultation médicale d’un professeur spécialiste. De nombreux journaux, magazines et radios attirent le chaland par le biais de la voyance. Le magazine "Elle" à côté de l'horoscope traditionnel publie, ou a publié dans les années 90, une page consacrée à la numérologie. Didier Derlich a donné, durant les années 90, sur RTL des consultations à distance, à l'instar de celui qui, il y a quelques années affirma aux parents d'un enfant kidnappé que celui-ci était toujours vivant alors que la gendarmerie venait de le découvrir mort.

Parmi les nombreux quotidiens publiant des horoscopes, étudions au hasard le cas de Sud-Ouest qui se reconnaît 1.476.000 lecteurs. Le 30 décembre 1993, l'horoscope des natifs du Taureau était ainsi rédigé. « Vie sociale : de la créativité à revendre et un sens de l'organisation que vos concurrents les plus virulents devront sans doute reconnaître ; coeur : Une ombre sur votre vie sentimentale ? N'en faites pas une maladie, ce n'est pas grave ; santé : Ils ont exagéré ? Ne les imitez pas. » Quand on songe que pareille prophétie s'adresse à l'enfant au biberon de Tombouctou comme au vieillard  sur son lit de mort à Oslo, qu'elle concerne le Papou dans sa brousse, la ménagère dans son HLM de Châteaudun, le dirigeant chinois à Pékin, la fille de joie thaïlandaise de la rue Nam-Tien et le martien, s'il existe, il y a là de quoi rêver ! Cette prose est rédigée par un certain Argos. Sur les serveurs minitel se sont des étudiants, complètement néophytes qui répondent. Vogue la galère...

            Pour Sud Ouest, comme pour n'importe quel média, toute information doit être recoupée et publiée seulement lorsque sa véracité est prouvée, ou dans le cas contraire présentée avec les réserves d'usage, comme ce n'est pas le cas pour son horoscope, Sud Ouest le reconnaît donc comme information véridique et contrôlée. Curieuse méthode et étrange déontologie. Une teinture d'authenticité est donc appliquée aux horoscopes simplement parce qu'ils sont publiés, sans précaution par des journaux "sérieux".

            Elizabeth Teissier encore, voudrait que l'astrologie soit enseignée en Sorbonne (L'Express supra). Pourquoi pas ? Rien ne s'oppose à ce que l'astrologie soit enseignée, même au plus haut niveau, ni que cette dame en discute avec n'importe lequel des savants de la planète. Ce serait prendre le problème sous son plus mauvais angle que de s'en offusquer. Enseigner la voyance n'est pas une preuve qu'elle véhicule la vérité, on enseigne bien le catéchisme et le créationnisme. Mais je continuerai à appeler un chat un chat et un voyant un fripon. Par parenthèse cette dame avait prévu, si j’en crois Jean François Khan et son Dictionnaire incorrecte, la victoire de Kerry et la défaite de Poutine.

            "Les astrologues, en faisant usage du merveilleux, de la magie et du para scientifique, confortent leurs clients à l'affût de quelques secours, dans l'idée d'une prétendue vérité venue d'ailleurs. Alors que chacun devrait faire preuve de lucidité face au monde qui nous entoure", dit Jean-Claude Pecker astronome et professeur au collège de France. "C'est du sérieux", affirme de son côté Suzel Fuseau-Braesch docteur es sciences et auteur de "Sur l'astrologie" (PUF), qui se propose d'étudier l'astrologie scientifiquement, à l'aide de l'expérimentation statistique. Cependant, qu'elle n'oublie pas qu'une présomption scientifique ne peut-être reconnue pour vraie que si elle peut être reproduite, expérimentalement ou non, à l'infini sans que le résultat varie. Les résultats acquis à partir de jumeaux : soit 153 tempéraments devinés par l'astrologie puis reconnus comme justes par les familles sur 238 estimations, s'ils dépassent, selon ses termes, les effets du hasard sont très loin d'être probants. En tout état de cause 238 mesures me paraissent nettement insuffisantes en regard du sujet à traiter. En outre, en se limitant aux caractères seuls de ses jumeaux, Suzel Fuseau-Braesch ne traite que la moitié du sujet et élimine la partie la plus intéressante : la divination de leur destin. Or c'est justement chez les jumeaux, en particulier chez les "vrais" jumeaux (monozygotes), que se pose ce problème.

            Qu'est ce qui pousse les émules de Descartes, nos compatriotes, à croire ces fariboles ? La crise économique et culturelle que nous vivons ? Le besoin de se rattacher à de nouvelles valeurs ? J'en doute, l'affaire n'est pas nouvelle et dure depuis des millénaires. Le besoin du merveilleux, certainement, mais plus encore l'envie d'être considéré individuellement, d'avoir une destinée qui ne soit pas celle de tout le monde. Faut-il que cela passe par ces charlatanismes et non par une étude plus raisonnée et raisonnable ? Du genre que l'on obtient pour la détermination du caractère par des tests psychologiques et psychotechniques appropriés. Quand à l'avenir, en attendant que la voyance soit enseignée à l’école, il me parait urgent d'informer collégiens et collégiennes d'avoir à compter avant tout sur eux-mêmes plutôt que sur un futur fondé sur de mirobolantes visions. Ou plus encore, les inviter à découvrir une science, une vraie, toute nouvelle : la futurologie. 

            Mais que dire des employeurs qui recrutent sur une base astrologique ou numérologique ? Scandaleux, il n'est pas d'autres mots ! Elizabeth Teissier se vante de conseiller le roi d'Espagne Juan Carlos, elle aurait eu, dit-on, ses entrées à l'Elysée au temps du président Mitterrand. On a parlé de l'astrologue de Ronald Reagan... "Et il est de notoriété publique qu'un député sur deux avance sa "révolution solaire" à la main." (L'Express du 27/5/93 p88). Dans ce cas, il est du devoir civique de chacun de le vérifier auprès de ses élus et d’en tenir compte pour déterminer l’avenir justement de l’élu. Hitler, cinglé notoire, avait un astrologue qu'il consultait avant toute décision, il l'avait même nommé "plénipotentiaire des mathématiques, de l'astronomie et de la physique". "Il y a, disait encore Hitler, une science nordique et national-socialiste qui s'oppose à la science judéo-libérale." (Le matin des magiciens- L. Pauwels & J. Bergier- p317). Je ne peux imaginer, pour ma part, que chez nos dirigeants il s'agisse d'autre chose qu'un simple jeu de société, une foucade, une mode et que madame Teissier n'était reçue chez le Président Mitterrand qu'en raison de sa conversation.

 PS : Entendu sur Tf1, dans l'émission « Mystère » du 14/01/94 numérologue et astrologue affirmer : le Sida sera vaincu en 94. Confirmé par E. Teissier dans VSD.

Et ainsi de suite…

                                                        ©   Jean-Bernard Papi

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                               Libéraux mes frères !

 

  

     Lorsque deux tribus se rencontrent, pour sceller la paix, conclure un mariage ou pour s’éviter des frictions, ils se font des cadeaux. En quelque sorte ils s’échangent des biens. Ils commercent. Même un cadeau est une forme de troc. On attend quelque chose en retour, même s’il ne s’agit que d’amitié ou de tranquillité. Le commerce, c’est à dire l’exploitation pacifique de son capital, est un des premiers réflexes des hommes face à d’autres hommes. Que quelques-uns s’appuyant sur des théories qui empruntent plus au rêve qu’à la réalité, veuille faire cesser ce commerce ou lui substituer un quelque chose dirigé d’en haut qui nierait tout accord préalable entre les contractants, laisse pantois. Et que d’autres encore, qui croient dur comme fer dans des théories qui ont fait la preuve de leur impuissance et de leur inadaptation, je veux parler du communisme et de ses dérivés, ces autres-là me font penser à ces chenilles processionnaires  qui, l’une derrière l’autre, suivent la chef de file sans regimber, ni s’interroger.

            Ceux qui prêchent ces théories fumeuses savent où ils vont. Ils vont vers le pouvoir. Dans leur sillage, nagent les chefs de bande que sont aujourd’hui en France les hauts dignitaires du syndicalisme. Je ne dis pas chef de bande pour le plaisir de faire un mot et s’ils se sentent choqués, je leur substituerai celui de chef de clan ou de chef de guerre.

Chefferie héritée de la Résistance, parfois même de la collaboration, quand tous les partis présents à la curée espéraient, peut-être pas se tailler la part du lion, mais au moins obtenir des privilèges marqués pour leurs adhérents. Soixante à soixante-dix ans plus tard ces privilèges sont devenus incompréhensibles et leur sauvegarde ressemble non aux honorables Jacqueries du moyen âge, mais au combat de l’église ou de la noblesse face à la Convention.

            Partout, des lycéens qui rêvent à un mai 68 bis, aux paysans dont les aides financières sont éternellement insuffisantes en passant par le cheminot, éternel martyrisé de toutes les réformes, jusqu’aux médecins urgentistes en passant par les ouvriers du livre et les dockers on voit se dresser l’étendard de la révolte et sonner le « Aux armes citoyens ». Et bien, moi citoyen de base, je dis « Assez ! ».

Il faut remettre les choses à plat et casser si nécessaire, avec la froideur d’une Madame Tatcher, la plaque de marbre où sont gravés ad vitam aeternam les commandements des gaspilleurs de la communauté, des égoïstes comme de ceux qui promettent des lendemains qui chantent en nous invitant à suivre des voies pavées de plus d’échecs que de satisfactions. La pensée est libre dans ce pays, pour tout le monde, pour la leur comme pour la mienne, nous ne sommes ni à Cuba, ni en Chine ou en Corée du Nord, mais penser, ergoter, pinailler est une chose, entraîner la foule sotte dans ses berlues en est une autre.

            Le poids des idées fausses sur les mots est tel que celui qui se dit libéral -de liberté- c’est à dire favorable à la liberté civile et aux intérêts généraux de la société (d’après Littré), est aussitôt étiqueté du pire. La poésie, la peinture sont des arts libéraux par opposition au travail manuel qui jadis était réservé aux esclaves et aux serfs. Attribution qui par bonheur a disparu, quoi qu’en disent certains intellectuels qui feraient bien, pour s’éclaircir les idées, de faire un minimum de travail manuel.

Je le dis bien haut : Libéraux, sortez de vos trous, réveillez-vous et libérez-vous de l’emprise de la pensée unique pour qui il n’y a jamais assez d’aides, assez de social, assez de solidarité. Retrouvez votre dignité dans votre travail, osez affronter le voisin, le trop fameux et hors de propos « Polski hydraulik » (plombier polonais), soyez libéral enfin, et acceptez la confrontation.

 

                                                           © Jean-Bernard Papi

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             Alain-Fournier s’est il inspiré d’Yvonne de Quièvrecourt  pour décrire Yvonne de Galais, personnage principal de son livre

 « Le grand Meaulnes » ?

 

  

Née le 31 mars 1885 à Paris, Yvonne Toussaint de Quièvrecourt a 20 ans lorsqu’elle croise le 1er juin 1905 sur les marches du Grand Palais à Paris, Henri-Alban Fournier futur Alain-Fournier. Le garçon, très séduisant, est alors âgé de 19 ans puisque né le 3 octobre 1886. Leurs regards se heurtent, c’est le coup de foudre chez le garçon. Ce jour-là, Henri-Alban va suivre la jeune fille jusque chez ses parents au 12 boulevard Saint-Germain. Obstiné, il revient devant chez elle, plusieurs fois. Le 11 juin, enfin elle se montre à sa fenêtre et sort. « Vous êtes belle » lui dira-t-il tout de go. Une phrase reprise mot pour mot par Augustin Meaulnes lorsqu’il rencontre Yvonne de Galais dans le château en fête (Cf. Le grand Meaulnes).

Cher ange, vous êtes belle / À faire rêver d’amour, écrit Théophile Gautier dans une ballade, et le psaume s’adressant à la vierge Marie : Vous êtes belle ô vierge immaculée… « Vous êtes belle », l’apostrophe n’est pas nouvelle et encore moins originale. Après la messe, ce même jour, ils auront une « grande, belle, étrange et mystérieuse conversation » qui dura au maximum une petite heure car la jeune fille doit rentrer chez elle. Déjà fiancée à Amédée Brochet, médecin de marine, soucieuse des convenances, la suite le prouvera, elle ne peut que porter une attention polie et amusée à cet adolescent entreprenant qui lui fait compliment.
                                                                                                                                     

                                                                 
                                                                     Yvonne de Quiévrecourt

              Elle est belle ? Une photo d’Yvonne de Quièvrecourt sur le site Internet qui lui est consacré montre une brunette à la mine renfrognée sous un large chapeau, au physique certes agréable car la taille est fine et les bras menus. Au vu de sa robe, la photo paraît dater de 1906/1907, soit à peu près à l’époque de son mariage avec Amédée Brochet, elle a donc 21/22 ans. Monsieur Jean-Pierre Galtier dans un article publié en 1995 dans Roccafortis la décrit comme une « grande jeune fille blonde portant un manteau marron clair et un gracieux chapeau de rose. » En fait la description d’Yvonne de Galais dans Le grand Meaulnes. Nous y reviendrons. Qu’importe, l’amour est bien présent dans le cœur d’Henri-Alban. Il est si présent qu’il n’oubliera jamais la jeune fille. Celle-ci se mariera à Toulon le 17 octobre 1906. Monsieur le docteur et madame Amédée Brochet, couple bourgeois traditionnel, qui n’est pas encore de Vaugrineuse (nom qui n’apparaitra que vers 1940) auront deux enfants : Yvonne en 1910 qui se fera nonne et Maurice en 1911, officier de carrière sera tué en Algérie en 1957. En 1906, au jour anniversaire de leur rencontre, Henri-Alban l’attend près du Grand Palais et naturellement elle ne viendra pas.
      Henri-Alban à 19 ans                   

De 1910 à 1912 Henri-Alban entretien une liaison avec Jeanne Bruneau, une grisette qui vient de Bourges, ville où il a fait ses études secondaires. En 1912 il entreprend l’écriture de son œuvre en partie autobiographique, mélodramatique et rocambolesque qui deviendra « Le grand Meaulnes » et qui sera publiée en 1913. Dans le livre Jeanne Bruneau serait, avec beaucoup d’incertitudes, Valentine Blondeau fille inassouvie et fantasque qui fera le malheur de Franz de Galais et d’Augustin Meaulnes. La liaison d’Henri-Alban avec Jeanne Bruneau est suffisamment longue et explicite pour que le rapprochement Jeanne/Valentine soit plausible, encore que ce soit un jeu très scolaire et stérile que de deviner qui se cache derrière des personnages de roman. Le romancier invente et ment, c’est son rôle.

En 1912 devenu secrétaire de Claude Casimir-Perier fils d’un éphémère président de la république, Henri-Alban débute une liaison, datée du 18 juin 1913 par les historiens qui ont épluché sa correspondance, avec la femme de ce dernier, Pauline Benda. Elle a 36 ans. C’est une femme de théâtre et de lettres plus connue sous le nom de Madame Simone. Leur liaison ne cessera qu’à la mort d’Alain-Fournier en septembre 1914. C’était, écrit-elle de lui « un être vivace, orageux, passionné, capable de joie éperdue, de jalousie extrême, de tourments imaginés… » Bref un homme de 27 ans dans toute la force de sa virilité et de sa séduction. Rien d’un enfant de chœur ou d’un ectoplasme éthéré. Madame Simone et lui s’aimeront passionnément au point pour Henri-Alban de vouloir l’épouser quand la guerre sera finie.

Peu après le début de sa liaison avec madame Simone, il apprend que la famille Toussaint de Quièvrecourt habite maintenant à Rochefort-sur-mer, au 16 de la rue Victor-Hugo. Monsieur de Quièvrecourt, contrôleur de la marine y a été muté. Marc Rivière, frère de Jacques Rivière beau-frère d’Alain-Fournier, qui prépare Santé navale à Rochefort, a fait la connaissance de Jeanne, la sœur d’Yvonne et c’est lui qui prévient Henri-Alban. Celui-ci se rend à Rochefort bavarde avec Jeanne, évoque Yvonne sachant que ses propos seront rapportés à cette dernière. « J’ai eu ainsi son adresse et des renseignements précieux, note–t-il. Avant quatre jours Yvonne de Galais saura que j’ai parlé d’elle avec sa sœur et que j’ai l’intention de lui envoyer mon livre… »

Henri-Alban ici est très clair : Yvonne de Galais, dans son esprit se confond avec Yvonne Toussaint de Quièvrecourt, (devenue entretemps madame Brochet). Confusion de circonstance, ou confusion réelle. Si confusion de circonstance : il a l’intention de lui envoyer son livre et il reprend sa cour là où il l’a laissée, il imagine Yvonne de Quièvrecourt sous les traits d’Yvonne de Galais et non l’inverse.

Confusion sincère et réelle ? Comparons donc les deux femmes. Elles ont le même prénom, un prénom charmant certes mais courant, autant on a pu le constater que le prénom Jeanne. L’une est une citadine, l’autre une fille de la campagne, l’une est brune, l’autre est décrite comme « une jeune fille, blonde, élancée… » «… sous une lourde chevelure blonde, un visage aux traits un peu courts mais dessinés ave une finesse presque douloureuse. » Un peu plus loin il parle de son regard si pur, de ses yeux bleus. La blondeur et les yeux bleus sont emblématiques de la pureté, de l’ange ; la taille élancée est promesse de vertiges sensuels, de force et de vigueur maternelle. Yvonne de Quièvrecourt a-t-elle une taille élancée ? Apparemment non ; a-t-elle les yeux bleus ? Non plus

 L’une est fiancée, avec ce que cela suppose de baisers et de mots doux, l’autre est un archétype de la pureté et de l’innocence, En ce qui concerne le caractère, l’imagination, la vie intérieure de son héroïne, ce ne peut être non plus Yvonne de Quièvrecourt, la seule discussion qu’il a eut avec elle fut trop brève et j’ajouterai qu’il était bien trop jeune et ardent à l’époque pour songer à l’étudier en finesse.

Si elle est vraiment l’inspiratrice d’Yvonne de Galais comme le soutiennent nombre d'adulateurs d’Alain-Fournier, pourquoi ne pas avoir décrit Yvonne de Quièvrecourt telle qu’elle est, brune, sévère et prude ? J’affirme que, de mon point de vue, qu’elle n’est pas l’inspiratrice d’Yvonne de Galais. Ou alors c’est une Yvonne de Quiévrecourt si idéalisée, si  « amour de loin », qu’elle n’a aucun rapport avec la vraie. Ce pourrait-être tout autant la fille de sa concierge, la marchande de glaces ou une étudiante quelconque. Lorsqu’il construisit ses personnages, Alain-Fournier avait certainement en tête plusieurs jeunes filles et femmes différentes. Il fait dire à Augustin Meaulnes : « Souvent, plus tard, lorsqu’il s’endormait après avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci. »

Yvonne Brochet décide de venir à son tour à Rochefort au prétexte de voir ses parents. Est-elle inquiète de ce que peut contenir ce livre ? Peut-être est elle simplement intriguée. Sept années ont passées depuis leur rencontre sur les marches du Grand Palais, ses enfants ont respectivement 3 ans et 18 mois, aucune chance pour qu’elle se jette dans les bras d’Henri-Alban. Lorsqu’elle se décide, il est reparti pour Paris. Apprenant cela, il reprend le train et le voici de nouveau à Rochefort. Les dates de cette rencontre ont fait l’objet de controverses mais il est à peu près certain aujourd’hui qu’elle eut lieu dans la période du 25 au 28 juillet 1913. On peut d’ailleurs s’interroger sur l’ampleur de son amour pour Yvonne Brochet car à cette époque, comme il est dit plus haut, il vit une liaison intense et forte avec Madame Simone. Si l’amour le pousse vers Yvonne, un amour idéalisé et chevaleresque, la curiosité n’est pas moins un moteur puissant. Comment est-elle après ces sept ans où il l’a perdue de vue ? Comment vit-t-elle avec le docteur Brochet ?

Il rencontrera Yvonne plusieurs fois et durant plusieurs jours dans les Jardins de la marine anciennement Jardins de l’Amirauté. « Je les revois assis sur un petit banc de bois, entre deux courts de tennis, par un temps radieux qui n’était pas celui du gros été… » Écrira Marc Rivière dans un tableau où il ne manque que le vol des colombes. Que se diront-ils ? Elle reconnaît bien sûr ne pas l’avoir oublié, mais rien d’audacieux. Probablement qu’au contraire elle cherchera à le raisonner : leurs vies se sont éloignées sans retour en arrière possible. Il lui glisse un mot dans la main : « Est-ce que cette interminable recherche, cette affreuse attente, le long supplice d’être séparé de vous va à recommencer ? La chose que j’ai le plus souhaité au monde, n’être plus séparé de vous sans l’espoir de vous revoir, c’est ce à quoi j’ai tout sacrifié. » Mais qu’a-t-il donc sacrifié au juste ? Et quel supplice ? La jeune femme est émue bien sûr. Il insiste. Il veut la revoir. Elle lui propose son amitié, lui confie qu’elle fut un temps malheureuse. « J’ai beaucoup pensé à vous. Je vous aurais écrit si j’avais pu ». Et pourquoi ne l’a-t-elle pas fait, Brochet serait-il un monstre ? Peu de choses en somme, rien que du banal. N'oublions pas non plus maman de Quièvrecourt qui vient les rejoindre pour papoter et surveiller.

Alain-Fournier envoie donc « Le grand Meaulnes » à Yvonne Brochet et à Jeanne de Quièvrecourt. D’Yvonne, il ne recevra rien en retour, ni remerciements, ni commentaires. Marc écrit à Alain-Fournier « Je trouve qu’elle t’a donné le maximum de ce que tu pouvais espérer et au-delà… » Et c’est vrai ; elle n’a rien d’une Emma Bovary. Elle s’est comportée comme une femme fidèle ; une femme dont le souvenir le hante et de qui il n’aura récolté qu’indifférence vexante. Car vu le passé amoureux d’Henri-Alban nul doute qu’il aurait bien « accroché cette brunette à son palmarès » Fin de l’histoire. Il manquera, comme à tant d’autres, Céline par exemple, une voix au « Grand Meaulnes » pour obtenir le prix Goncourt.

Yvonne Brochet, devenue Yvonne de Vaugrigneuse, disparaîtra le 29 décembre 1964 ; Henri-Alban, lui est mort depuis 1914. Pour moi ma conviction est étable Yvonne de Quièvrecourt ne peut-être l’inspiratrice du personnage d’Yvonne de Galais, trop éloignée moralement et physiquement. Tout au plus fut elle pour Alain-Fournier l’image de la femme inaccessible, de la bourgeoise indifférente et lointaine.

                                            © Jean-Bernard Papi.

 

Bibliographie 
Dictionnaire des grands charentais (Ed. Le Croît Vif)              www.cheminsdememoire.gouv.fr
www.legrandmeaulnes.com
généalogie des Perier
Association des amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier.
Et bien entendu le livre Le grand Meaulnes d’Alain-Fournier.

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                           Eloge du travail manuel.
                                           l'ajusteur.




 L'ajustage, quelle école de la ténacité et de la discipline ! Avant tout, l'apprenti ajusteur doit apprendre, en s'acharnant longtemps sur un parallélépipède d'acier froid, l'art de limer plat et juste. Jusqu'à ce qu'il domine les à-coups désordonnés de son corps déséquilibré par l’effort ; car l’outil résiste au dressage, aux forces qui lui procureront, plus tard, puissance d'arrachement et course régulière.
 La position est pénible. Incliné sur la pièce de métal, poussant devant lui la lourde bâtarde, son dos, ses épaules deviennent vite douloureux. Une fois l’outil maîtrisée, il lui faudra apprendre à déchiffrer et analyser l'état de la surface de métal contre laquelle il se bat. Car son travail doit correspondre au plan ou au croquis « à main levée ». Dessins dont la lecture demande à la fois une vision précise de l’objet dans l’espace mais également la connaissance des signes et des symboles communs à la longue chaîne qui va de l’ingénieur au compagnon.
 Contrôler son travail, c'est accepter souvent de se punir avec rigueur et sévérité, ce qui est d'autant plus difficile que l'apprenti en général est à l'âge où l'on se pardonne volontiers. Tout ce qui n’est pas prévu comme le bombé de la surface doit être éliminé et les creux sont inacceptables. Il lui faudra admettre, et corriger ce que sa maladresse a occasionné avec la même humilité qu'il accueillera bien plus tard réussite rapide et coup d’œil précis. Il devra se fier à l'impartialité du marbre, du vé, de la règle et de l'équerre ; instruments si primitifs, si rudimentaires que l'intellect refuse de leur accorder crédit. Mais, si devant lui on évoque la massette, le compas et le ciseau du sculpteur il comprendra alors qu’il n’est pas nécessaire de posséder d'outils perfectionnés pour atteindre la perfection.
 Si l'ajusteur est un artisan, c'est aussi, à sa manière, un artiste. L'ouvrage souvent unique, naît d'une création lente et mesurée, grandit d'efforts prudents, et, comme l'œuvre d'art, subit des retouches et des repentirs. Que dire du temps passé. Comment oublier les heures, où, penché vers l'établi, les mains tachées de sanguine et de craie, il lime, scie, burine, compare, mesure au Palmer ou au pied à coulisse, rectifie d'un coup de lime douce, enjolive à l'aide de traits croisés, avant de parvenir enfin à l'œuvre finie... Travail qui vaudra à notre apprenti, lors de l’examen, peut-être un quatorze sur vingt, car le professeur d'atelier, à l'image du patron, n'est jamais généreux.
Chefs-d’œuvre pourtant que ces emmanchements à queue d'aronde, en té, en vé, ces volumes si nettement géométriques, ces coulisseaux si parfaitement imbriqués qu'ils glissent dans un chuintement onctueux de piston. C'est la précision qui place l'ajusteur au-dessus des autres virtuoses de la ferraille, forgerons, fondeurs, outilleurs et chaudronniers. Lui seul, avec le seul talent venu de ses mains, est capables de fignoler des cotes et des surfaces au centième de millimètre.
 Le métier n’est pas mort. Ils sont encore là pour parfaire le travail des machines, ils sont présents dans tout ce qui est prototype, ils sont horlogers, armuriers, outilleurs. Ils secondent les fondeurs de cloche et de canons, les forgerons des hélices de paquebots, les chaudronniers de la Tour Eiffel rivetant à chaud à cent mètres du sol. Les métalliers qui ont remis en état le Grand Palais...
 Mais tous, rois du feu, du fer, de la volute et du méplat, sont pudiques sur leurs savoirs et simples dans leurs enseignements. Leur langue poétique remonte aux pratiques du compagnonnage ; un congé, une masse à frapper devant, un gousset, un écrouissage, une mordache, une bigorne, une lime feuille-de-sauge, le rouge dit gorge de pigeon indiquant le point de trempe de l’acier, chantent dans leur bouche comme autant de poèmes. Comme le feu de la forge était dangereux pour les habitations, ils furent au moyen âge rejetés à l'orée des villes comme des parias. Et le monde moderne ne les a pas épargnés qui a classé ces seigneurs au bas de l'échelle sociale. Comme si d'avoir à tailler dans le fer les plaçait aux antipodes de l'intelligence et partant dans le champ de la pauvreté. Ce n’est pas le métier dont rêvent les parents. Et pourtant sans leur science, pas de moteurs, pas de machines, pas d’architectures métalliques et plus prosaïquement, pas de scie, pas de couteau, pas de ciseau et partant, pas de maçon, de charpentier, de graveur, d'imprimeur…
 Et savez vous que le seul diplôme, quand on en possède plusieurs et certains qualifiés de nobles, dont on sente la vérité établie en soi, que l'on sait être mérité autant par ses mains que par sa tête, c'est le certificat d'aptitude professionnel ou CAP. J'en connais qui devenus ingénieurs, enseignants et même artistes, chérissent plus que tout leur vieux CAP d'ajusteur acquis dans la sueur et la réflexion.

        Jean-Bernard Papi. (Reprise d’un texte du roman La Chanson de Rosalie (Même auteur, Editinter éditeur.))

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                            L’autodidacte.
           
 
 
           Le terme  est devenu péjoratif ou peu s’en faut. Rien d'étonnant à cela en nos jours d'instruction publique forcenée, quelle méthode personnelle utilise l'autodidacte pour s’instruire, ou se cultiver, alors qu'il est si facile de suivre la filière jusqu'à l'agrégation ou la maîtrise ? Il faut être stupide pour peiner dans l'étude solitaire quand il y a pléthore de magisters qui ne demandent qu'à instruire, dit-on.
            Dans « La Nausée », Sartre juge son Autodidacte, autre héros du livre, ridicule. Ne s'instruit-il pas en lisant les auteurs les uns après les autres, dans l'ordre alphabétique de la bibliothèque ? Systématique ou thématique ? La question ne se pose pas, pour le véritable autodidacte il ne peut y avoir que du thématique.
            C'est d'ailleurs une explication à son manque d'ambition scolaire. Que lui importe les détails d'une patte de hanneton ou la réaction d'une cuisse de grenouille au courant électrique. L'explosion d'un mélange d'hydrogène et d'oxygène le laissera de marbre si c'est le théâtre de Molière qui, ce jour-là l'intéresse. Dès l'instant où, à l'école nous avons commencé, en cachette du prof, à lire Simenon pendant un cours de math, nous nous sommes déclarés officiellement autodidacte.
            Quelqu'un m'a dit un jour que notre Education Nationale n'était chargée dans le fond que de fournir les vingt ou trente mille fonctionnaires annuels dont l'état avait besoin. C'est aller un peu fort et réduire jusqu'au ridicule, mais cela explique aussi le fatras des programmes scolaires chargés de tout couvrir et de tout apprendre. Sans abonder dans les élucubrations de Vaneigem (Avertissement aux écoliers et lycéens) je partage son avis lorsqu'il pose la question : Comment peut-il y avoir connaissance là où il y a oppression ?
            L'autodidacte, aujourd'hui comme hier, c'est justement cela : un refus de l'oppression sous le faux prétexte d'accès à la connaissance. Elie Faure, l'auteur de la monumentale Histoire de l'art (1909-1927), qui fut à l'origine de nos modernes livres d'art, se reconnaît autodidacte. " J'ai déjà confessé que je suis un autodidacte" écrit-il dans son introduction à l'Art italien, et il ajoute : "L'autodidacte est moins celui qui n'a rien appris des autres que celui qui ne peut apprendre que de lui-même".
            Apprendre de soi-même c'est avoir digéré d’abord ses lectures, exercice difficile mais combien enrichissant. Je me souviens de bons élèves portés à tout apprendre de manière égale sans jamais s'interroger. On leur aurait fait apprendre et ânonner le dictionnaire ou la table de multiplication par 106 qu'ils auraient fait de leur mieux, sans sourciller.
            L'autodidacte est un critique et un rebelle et à ce titre mal vu par la société et en particulier bien sûr, par ceux chargés d’instruire. Qu'importe qu'il ait douze, trente ou cinquante ans, il a choisi de s'engager dans une voie du savoir qui convenait à sa personnalité. On le retrouve astronome amateur comme messieurs Hall et Bopp qui découvrirent la comète qui brilla sous nos latitudes durant le mois d'avril 1997. On les retrouve poètes, littérateurs, entomologistes, artistes peintres, luthiers et maîtres es boulots exotiques toujours qualifiés d'amateurs, mais perdant cependant ce statut dès qu'ils gagnent un tant soit peu d'argent. Absorbés alors, digérés par la société en quelque sorte.
            N'ayant pas de laboratoire à leur disposition ni de matériel lourd et coûteux, encore moins une organisation corporative chargée non pas de défendre leurs travaux, mais de  défendre leur personne, l'autodidacte reste dans l'ombre et ne reçoit de récompense que devant un parterre de personnalités futiles arborant des sourires de commisération. Mais en revanche, il a évité le bourrage de crâne. Ainsi, ayant passé sa jeunesse à faire des bras d'honneurs à ses maîtres et à l'instruction obligatoire et niveleuse, comme le cancre de Prévert sur le tableau noir du malheur il peut se permettre, lui, de dessiner le visage du bonheur car il sait de quoi il parle.
                                                                      
Jean-Bernard Papi 

 

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